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Les derniers guerriers

13 novembre 2005, 00:00

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Des huit millions de combattants français de 14-18, ils ne sont plus, officiellement, que six poilus présents au rapport. Ils forment le dernier carré, les « ders des ders ».

Louis de Cazenave fredonne « Vous n?aurez pas l?Alsace et la Lorraine ». Par dérision. La ligne bleue des Vosges, « y penser toujours, en parler jamais », toute cette rhétorique guerrière, on ne la lui fait plus, au Louis, 108 ans aux prunes. Une fois tombées dans la bonne oreille, les questions provoquent des réponses sèches comme des coups de Lebel. La guerre ? « Hay, hay, hay ! Un truc absurde, inutile ! À quoi ça sert de massacrer des gens ? Rien ne peut le justifier, rien ! » La gloire, l?héroïsme ? « De la fumisterie ! » Le patriotisme ? « Un moyen de vous faire gober n?importe quoi ! »

Il y croyait encore, à tout ce tremblement, en janvier 1916, lorsqu?il avait devancé l?engagement. Et puis, il y a eu le chemin des Dames. « Il faut avoir entendu les blessés entre les lignes. Ils appelaient leur mère, suppliaient qu?on les achève. Les Alle-mands, on les retrouvait quand on allait chercher de l?eau au puits. On discutait. Ils étaient comme nous, ils en avaient assez. »

Une manière d?autodéfense pour raconter l?horreur

Louis est affecté un an dans un régiment de tirailleurs sénégalais. « Forcément, on ne nous mettait pas dans les endroits les plus calmes. » Puis il est muté dans l?artillerie. « Là, ce n?était pas comparable. » Il s?en est sorti et se demande toujours pourquoi.

Avant que la brume ne les estompe, Lazare Ponticelli a, quant à lui, consigné ses souvenirs dans un opuscule édité à compte d?auteur. Dans la maison du Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne), qu?il habite depuis 1922, il reçoit volontiers les détrousseurs de mémoire, se doute des raisons de leur tardif empressement. « On n?est plus très nombreux, hein ! » À près de 108 ans, il livre le secret de sa longévité : « La patience. »

Italien émigré en France à l?âge de 9 ans, il a travaillé comme ramoneur puis crieur de journaux à Paris. Il s?engage, à la déclaration de guerre, dans le premier régiment de marche de la Légion étrangère, en trichant sur son âge. « J?ai voulu défendre la France parce qu?elle m?avait donné à manger », assure-t-il. En Argonne, il ne cesse de creuser, d?abord les fosses où enterrer les morts, ensuite les sapes.

La mémoire patine, la chronologie s?embrouille, les dates et les lieux se confondent. Reste les réminiscences de ce jour, il ne sait où, il ne sait quand, où un homme s?est retrouvé blessé dans le no man?s land, prisonnier des chevaux de frise, les barbelés. « Il hurlait ?Venez me chercher, j?ai la jambe coupée?. Les brancardiers n?osaient pas sortir. Je n?en pouvais plus. J?y suis allé avec une pince. Je suis d?abord tombé sur un Allemand, le bras en bandoulière. Il m?a fait deux avec ses doigts. J?ai compris qu?il avait deux enfants. Je l?ai pris et l?ai emmené vers les lignes allemandes.

Quand ils se sont mis à tirer, il leur a crié d?arrêter. Je l?ai laissé près de sa tranchée. Il m?a remercié. Je suis reparti en arrière, près du blessé français. Il serrait les dents. Je l?ai tiré jusqu?à nos lignes, avec sa jambe de travers. Il m?a embrassé et m?a dit : ?Merci pour mes quatre enfants.? »

Le soldat est près de Verdun fin 1915 quand lui est annoncée sa démobilisation. L?Italie vient d?entrer en guerre. « Tous les Italiens devaient retourner se battre chez eux. » Il refuse, se cache à Paris, tente de se rengager dans l?armée française, est transporté à Turin entre deux gendarmes.

Il se retrouve chasseur alpin dans le Tyrol. Là, enterrés dans la neige, Italiens et Autrichiens sympathisent, à quelques mètres les uns des autres. « Ils nous donnaient du tabac et nous des boules de pain. Personne ne tirait plus. L?état-major l?a su et nous a déplacés dans une zone plus dure. »

Tous les 11 novembre, il se rend à pied au monument aux morts du Kremlin-Bicêtre. « Les discours sont toujours trop longs, rouspète-t-il. Tous ces jeunes tués, je ne peux pas les oublier. Quel gâchis ! » Une larme roule sur sa joue.

Ferdinand Gilson a l??il chafouin. On l?appelait « le morpion » dans la tranchée. On était déjà au début de 1918 quand cet artilleur a débarqué en Belgique au cul d?un canon de 75. « Une merveille : 15 coups à la minute. En combat, le servant pouvait allumer sa cigarette sur la culasse. » Un silence, et la voix devient mélancolique : « C?est égal. On en a bavé des ronds de chapeau. »

Par deux fois, « le morpion » a été gazé, « dégueulant tripes et boyaux », mais il a résisté. « Un jour, avec un copain corse, nous cherchions sur le champ de bataille un pistolet Parabellum pour moi et des bottes allemandes pour lui. On en a trouvé une paire, mais il y avait encore le pied d?un homme dedans. Je lui ai dit : » Enlève la barbaque et prends-les. » Mais il n?a pas pu. » Il est fier de sa Légion d?honneur. « Je ne l?ai pas volée. » Il se marre de tout, Ferdinand, mais peut-être est-ce une manière d?autodéfense pour raconter l?horreur.

Son régiment perd la moitié de ses effectifs

Lors de l?offensive allemande du mont Kemmel en avril 1918, son régiment perd la moitié de ses effectifs. Les morts, on les recouvre de leur capote, on envoie leur bracelet aux familles et on porte leur fusil au PC contre la somme de 12 francs.

« Aujourd?hui encore, je ne peux pas passer devant un cimetière militaire. Chaque fois, je me dégonfle. »

C?est à Fontainebleau, où il préparait les examens pour devenir officier, qu?il a appris l?armistice. « Nous étions comme des condamnés à mort que l?on graciait. J?avais sauvé ma petite gueule en or. Les autres me disaient que c?était une gueule de boche. »

L?homme ouvrira une entreprise de mécanique, se mariera à Suzanne, dont le père, défiguré à Verdun, s?est suicidé en 1933. Il s?illustrera ensuite dans la Résistance, au service du renseignement britannique.

Sur la table du salon traîne un numéro de Das Neue Blatt, un magazine people allemand. Ferdinand parle couramment cette langue, qu?il avait commencé à apprendre avant 1914. « Ce peuple m?a toujours intéressé. L?amitié entre nos deux pays, l?Europe sont la plus belle chose du xxe siècle avec le jour où l?homme a marché sur la Lune. »

« Ça tombait comme des mouches »

« Périmètre thoracique : 0,82 m. Forme lisse, visage régulier, nez grec, dentition bonne » : voici Giustino Tuveri, décrit dans ses papiers militaires. Giustino, 107 ans, est devenu Justin quand il a pris la nationalité française, en 1940. Entre Giustino et Justin, Tuveri fut le numéro matricule 17017 du 152e régiment d?infanterie, connu en Italie comme la brigade Sassari. Des Sardes « courageux, moitié sauvages », qu?on envoyait volontiers à la boucherie.

La guerre de Giustino n?a duré que quatre mois, entre le 23 septembre 1917 et le 30 janvier 1918.

Ce jour-là, son régiment, après s?être saoulé au cognac pour se donner du c?ur au ventre, s?est fait hacher menu dans l?attaque d?une position allemande sur une colline. « Sur 800 hommes, il y a eu 19 survivants. » Blessé à la jambe, réfugié derrière un rocher, Giustino assiste au carnage.

« Ça tombait comme des mouches. Je me suis traîné jusqu?à une galerie devant laquelle se trouvait des morts. En grimpant par-dessus, j?ai été touché par une autre balle. Le soir, j?ai été transporté à l?hôpital. On m?a extrait la balle sans anesthésie avec des hommes qui me tenaient les bras et les jambes. J?ai toujours dans l?oreille le bruit du scalpel qui coupait la chair. »

Revenu dans son île à la démobilisation, Giustino se réfugie dans le Sud de la France. Il devient carrier, chauffeur puis gardien dans la maison de la famille royale de Grèce. « On était jeune, sans expérience, avec simplement la peur de la mort. On n?avait qu?une idée : sauver sa peau. » Le regard du vieil homme se perd dans le vague. « Comme c?est loin, tout ça ! »

■ @ 2 005 Le Monde ? Benoît HOPQUIN ? Distribué par The New York Times Syndicate

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