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La chair de poule gagne le pays
Il est presque 8 heures ce jeudi à l?estuaire de Terre-Rouge. La marée est basse et de loin on voit des oiseaux migrateurs picorer dans la boue. à leurs côtés, des hommes qui fouillent la vase à la recherche des « levers galouper », un appât très prisé des pêcheurs.
Mais les oiseaux ne se laissent pas approcher de trop près par ces hommes. De temps en temps des nuées décollent des vases de l?estuaire, répandant cris et excréments sur tout l?estuaire.
«Ils sont venus d?Europe et ont transité par l?Afrique. à chaque fois qu?ils picorent, c?est un crabe ou un verre de terre qu?ils avalent», explique le biologiste Manickchand Puttoo qui observe les oiseaux au télescope à partir du balcon du centre du National Parks and Conservation Service. Les vétérinaires Prayag et Ramjee sont aussi sur place.
Les oiseaux migrateurs de l?estuaire sont en effet sous haute surveillance depuis l?apparition de la grippe aviaire.
« Potentiellement, ces oiseaux peuvent transporter sur nos rives le virus de la grippe aviaire. Mais jusqu?ici toutes les analyses faites indiquent que le virus H5N1 n?est pas présent dans l?estuaire», rassure Manickchand Puttoo qui répétera peu après ses propos devant la caméra de la télévision nationale.
Tous ceux qui travaillent dans le centre sont habitués à cette surveillance depuis 2003.
Calmement et sereinement deux plantons du centre emboîtent le pas au vétérinaire Ramjee, une glacière portable en bandoulière. « Nou pe alle rode caca zoiseau », clame un des plantons.
Aucun des hommes n?est ganté ou masqué. L?un d?eux expliquera qu?il traque le virus H5N1 depuis trois ans, et qu?on n?en a jamais trouvé dans les excréments de ces oiseaux migrateurs, dans les cadavres des oiseaux ramassés dans l?estuaire ou dans la fiente des poulets des différents élevages du pays.
«Difficilement li capave infecté ene zomme ca », nous dit-il.
Difficilement. L?homme est bien renseigné. Car depuis son apparition en 2003, le virus de la grippe aviaire a tué des centaines de milliers ou des millions de poules et d?oiseaux.
Les chiffres disponibles hier auprès de l?Organisation mondiale de la santé (OMS) indiquent que le virus n?a infecté en ces trois années que 181 personnes et n?en a tué que 61.
<B>Les raisons de la peur</B>
Alors pourquoi cette peur qui a gagné d?abord la France fin août après une alerte donnée par le président Jacques Chirac. Ce pays a déjà stocké des millions de doses d?antiviraux, des millions de masques de protection et a déjà acheté par anticipation des millions de doses d?un vaccin qui n?existe pas encore.
La même peur a gagné les états-Unis, l?Australie et gagne peu à peu le monde entier.
Le gouvernement mauricien, qui avait d?abord opté pour un stock de Tamiflu pour protéger 1 300 citoyens, a subitement décidé d?en acheter pour 300 000 personnes.
Dans les pharmacies, les Mauriciens « bien informés » se jettent en ce moment sur des boîtes de Tamiflu, médicament recommandé par l?OMS
On vit presque la psychose dans certains milieux. Les raisons de la peur, on les retrouve dans trois phrases prononcées hier par le Dr Chrishna Nand Bissoonautsing, représentant de l?OMS à Maurice.
«L?OMS a tiré la sonnette d?alarme parce que le virus H5N1 qui est apparu en 2003 et qui provoque la grippe aviaire peut muter avec le virus qui provoque la grippe chez les hommes. En ce moment, le virus H5N1 ne se transmet que d?oiseau à oiseau, ou de poulet à poulet. Mais en cas de mutation, il se transmettra d?un homme à un autre et provoquera une pandémie. »
Entre 10 à 100 millions d?hommes mourront de la grippe en cas de mutation, estime l?OMS. Il y a là de quoi avoir peur. Et cela explique le geste de certains qui se jettent sur les masques de protection, les gants et le Tamiflu.
«Prevention is better than cure», nous dit le Dr Lewis Prayag, chef vétérinaire du gouvernement qui surveille de près tous les élevages de poulets, de canards, les volières et les oiseaux migrateurs qui ont commencé à arriver dans l?estuaire de Terre-Rouge, mais aussi dans des lagons à Anse Jonchée, Mahébourg, Bras d?Eau, Poste Lafayette, et dans une moindre mesure Grand-Baie.
Des tests sont régulièrement effectués sur les poulets de différentes fermes du pays. Les éleveurs s?équipent déjà en dôme de plastique et en gaz pour pouvoir exterminer des milliers de poulets en quelques minutes au cas où leurs élevages seraient contaminés par le virus.
Ces oiseaux migrateurs pourraient être vecteurs du virus aviaire. «Notre chance, c?est que ces oiseaux restent dans les lagons et ne s?aventurent pas à l?intérieur de l?île», nous explique Manickchand Puttoo alors que le représentant de l?OMS à Maurice fait un appel pour des précautions et contre toute panique.
<B>La mort à deux mètres</B>
■ Selon le scénario catastrophe de l?OMS, la mutation du virus H5N1 tuerait entre 10 millions à 100 millions de personnes à travers le monde. La dernière pandémie, la grippe espagnole, avait tué 40 millions de personnes. Or le virus aviaire n?a fait de victimes que parmi les personnes en contact direct avec les volailles infectées. Aucun cas de transmission d?un homme à un autre n?a été noté. Mais les scientifiques sont unanimes à prévoir ce que l?OMS appelle «l?humanisation» du virus, ce qui le rendra transmissible d?humain à humain, comme une vulgaire grippe. Dans une telle éventualité, on ne serait pas à l?abri dès que l?on se trouverait à deux mètres d?un porteur du virus. Masque ou Tamiflu ne pourront assurer une protection à 100 % et seul un vaccin donnerait une telle garantie. Or, il faut compter entre trois à six mois après l?apparition du virus pour développer un vaccin. La raison en est simple. Les scientifiques vont en fait produire des copies «désactivées» du virus. Inoculés dans l?organisme humain, ces virus désactivés vont pousser à la production d?anticorps en grande quantité. Quand la personne ainsi inoculée est infectée par le vrai virus, son organisme possède assez d?anticorps pour se défendre et détruire le virus intrus. Or, pour produire des copies désactivées du virus, il faut des originaux. Mais personne ne sait comment sera le H5N1 après sa mutation, si mutation il y aura.
C?est quoi le Tamiflu ?
■ Le Tamiflu, un antiviral inconnu hier, est subitement devenu un best-seller dans nos pharmacies. Il s?arrache à Rs 850 la boîte. Avec un petit rabais, si vous achetez plusieurs boîtes. Cependant toutes les pharmacies n?en disposent pas et ceux qui sont en rupture de stock acceptent de prendre vos commandes contre un à-valoir. Mais, c?est quoi le Tamiflu ?
Cet antiviral doit son origine aux travaux de l?Australien Peter Coleman du centre de recherches scientifique et industriel du Commonwealth. En 1980, il met au point une nouvelle classe de produits thérapeutiques baptisée «inhibiteurs de neuraminidas». Ce médicament s?attaque en fait à une protéine du virus de la grippe. Le Zanamivir, vendu sous la marqe Relenza est né. Le laboratoire suisse Roche va s?appuyer sur les recherches de Coleman pour mettre au point le Tamiflu, petit frère du Relenza, qui va s?avérer beaucoup plus efficace contre le virus de la grippe. Fin 2003, avec l?apparition du virus aviaire H5N1, l?OMS va «recommander aux gouvernements d?investir dans des stocks d?antiviraux, surtout de Tamiflu, car c?est le seul antiviral efficace en laboratoire contre le H5N1».
Résultat : les ventes de Tamiflu augmentent de 263 %, des gouvernements investissent pour couvrir jusqu?à 40 % de leur population dans ce médicament qui retarderait et atténuerait les effets de la grippe aviaire s?il est pris dès les premiers symptômes. Le monopole de Roche a été menacé par des producteurs indiens et taïwanais qui cherchent à produire des génériques. Roche a accepté de vendre des licences alors que des scientifiques se demandent si le Tamiflu aura les mêmes effets sur le H5N1 après sa mutation qui lui permettrait de se transmettre d?un homme à un autre. «For the time being, it is the best drug we have», déclare le Dr Chrishna Nand Bissoonauthsing, représentant de l?OMS à Maurice.
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