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Le changement est-il une illusion ?

14 octobre 2005, 20:00

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<B>Economie : jusqu?où ira le social ?</B>

N?en déplaise à Percy Mistry et aux analystes locaux, la po-pulation est pleinement satisfaite de l?administration travailliste au cours de ses 100 premiers jours aux affaires.

La vie du citoyen moyen n?a pas franchement changé, mais le mood a certainement évolué positivement. Pour la population il y a une rupture nette entre l?austérité du régime Mouvement socialiste militant- Mouvement militant mauricien (MSM-MMM) et l?approche sociale du nouveau gouvernement.

Lorsqu?elle arrive au pouvoir en 2000, l?alliance blanc-mauve réclame des sacrifices en promettant que cela ira mieux au cours des deux dernières années de son mandat. La population n?a rien vu venir. Ses sacrifices lui semblant stériles, elle décide le 3 juillet que « bizin sanzman ».

Le gouvernement travailliste fait, lui, exactement l?inverse. Il commence son mandat en desserrant la ceinture. Il tient ses promesses électorales en accordant le transport gratuit aux écoliers, aux collégiens et aux vieux. Il rétablit la pension universelle. Mieux, il déclare la guerre à la vie chère en réintroduisant le contrôle des prix sur le lait, les médicaments, le corned beef.

La population est sous le charme. Un sondage Synthèse-l?express révèle que trois personnes sur quatre approuvent les mesures prises par le gouvernement. Pour un tiers ces mesures ont déjà donné des résultats positifs et la moitié des sondés sont confiants que des résultats positifs suivront.

Le « feel-good factor » est tel que 50 % des sondés croient en une embellie sur le plan économique. C?est là sans doute le plus inquiétant. Bercée par l?illusion que le gouvernement peut tout et s?occupera de tout, la population n?a pas pris la pleine mesure des difficultés à venir.

Pourtant le mi-nistre des Finances, Rama Sithanen, ne cache pas la réalité des difficultés actuelles et à venir. Le tableau de bord concernant les principaux paramètres économiques à ce jour est alarmant.

Selon les chiffres de Rama Sithanen, la croissance sera inférieure à 3,8 % en 2005. Selon le Fonds monétaire international, elle sera également anémique en 2006. L?investissement privé nécessaire pour dynamiser l?économie continue à décroître et devrait se situer à plus bas de 14,5 % du produit intérieur brut (PIB) cette année. Le chômage grimpé à 9,7 % et l?inflation remonte.

Au niveau des finances publiques aussi les clignotants sont au rouge. Le déficit budgétaire devrait s?élever à 5,9 %. La dette publique a, elle, atteint Rs 120 millions représentant 66 % du PIB.

C?est sur cette inquiétante toile de fond que viennent se greffer les trois chocs identifiés par Rama Sithanen : la baisse continue des recettes du textile-habillement, la réduction inéluctable du prix du sucre et la flambée du cours du pétrole. Les déficits de la balance commerciale et de la balance des paiements se creuseront davantage.

Mais si la population n?appréhende pas comme il se doit les difficultés auxquelles l?économie est confrontée, c?est aussi la faute au gouvernement qui a creusé un fossé entre l?analyse d?un Sithanen bien esseulé et les actes plus populaires et tapageurs de Rajesh Jeeta, ? dont on attend toujours la vision pour l?industrie et la zone franche, qui sont aussi sous sa responsabilité.

Le gouvernement a envoyé un signal inquiétant avec la réintroduction imbécile du contrôle des prix sur le lait, les médicaments et autres conserves. La démarche est contre-productive car elle fait croire à la population que les prix peuvent effectivement baisser alors qu?ils ne feront qu?augmenter au fil des cargaisons en raison de la hausse des prix chez les fournisseurs étrangers et de la dépréciation de la roupie.

Le contrôle des prix fait croire à la population que Maurice vit dans une bulle où le gouvernement peut tout pour satisfaire les demandes de la population. La surenchère des demandes de subvention occasionnées par le transport gratuit est une traduction de cette perception.

La réintroduction du contrôle des prix a aussi été une douche froide pour le secteur privé. Interventionnisme d?Etat rime mal avec investissement privé et esprit d?entreprise. Après les prix, où s?arrêtera le contrôle pour un gouvernement dont la priorité flagrante est le social ?

<B>Volonté de tout contrôler</B>

La crainte d?un retour en force de l?Etat dans la vie économique s?appuie aussi sur la multitude de commissions et d?autorités qui émaillent le manifeste électoral des Rouges. Cette volonté de tout contrôler tient au fait que le Parti travailliste se méfie du marché. Le Premier ministre, Navin Ramgoolam, l?a réaffirmé dans une interview à l?express vendredi.

Il dénonce le système ultra-libéral qui ne laisse que des miettes à la population, dit-il. Il déclare que Bill Clinton s?est fait désavouer pour avoir mené cette politique, mais oublie que c?est sous son admi-nistration que les Etats-Unis ont été les plus prospères. Il faut créer de la richesse avant de la distribuer, pas l?inverse. Mais cela est un autre débat.

Par ailleurs, au niveau de la gestion économique, on est un peu resté sur notre faim même si on ne s?attend pas à un miracle en 100 jours.

Rama Sithanen déclare miser sur une croissance supérieure à 7 ou 8 % pour inverser la tendance. Mais concrètement quelles sont les mesures prises pour atteindre cet objectif ?

Son document Setting the Stage for Robust Growth balise bien ses intentions et sa stratégie de relance où le tourisme devrait jouer un rôle important. Au chapitre des principales mesures annoncées figure une nouvelle politique en matière de facilitation d?investissement. Le gouvernement adoptera une politique de « silent approval » qui implique que si l?administration ne répond pas à un promoteur dans un délai établi, il peut aller de l?avant avec son projet.

La libéralisation graduelle ? pas de big-bang ? de l?accès aérien, l?intégration du secteur manufacturier et une baisse de prix des lignes dédiées dans le secteur des télécommunications sont autant de mesures bien accueillies par le secteur privé.

Par ailleurs, face à l?incapacité de l?Etat d?investir à cause de son endettement et du déficit, le gouvernement a vite compris que la balle est dans le camp du privé. C?est sans doute une des raisons qui a causé un assouplissement de sa position sur les projets d?Integrated, Resorts, Scheme (IRS) présentés il y a quelques mois comme des « ghettos économiques ».

Néanmoins, le secteur privé souhaite que l?on accélère le démarrage de ses projets qui représentent un potentiel de Rs 30 milliards d?investissements dans les trois à quatre années.

Les stratégies de développement identifiées par Rama Sithanen sont correctes dans la conjoncture. Il reste à savoir cependant comment et à quelle vitesse se fera la mise en ?uvre.

<B> «Le contrôle des prix fait croire à la population que Maurice vit dans une bulle où le gouvernement peut tout pour satisfaire les demandes de la population.» </B>

Mais le plus important est de savoir quel sera à l?avenir le dosage entre l?économie et le social. Les cent premiers jours ont été essentiellement dominés par le social et la politique. Navin Ramgoolam soutient qu?un pays n?est pas qu?une question d?indicateurs économiques même s?il ajoute que des sacrifices seront nécessaires, mais presque du bout des lèvres.

Le danger dans ce genre de posture est qu?on passe les cinq prochaines années à essayer de trouver l?équilibre entre l?économie et le social. Tant d?autres pays ont essayé avant nous avec les résultats que l?on sait. Après des lendemains qui chantent viennent des lendemains qui déchantent.

<B>Le retour de l?Etat tuteur</B>

Depuis des années, les Mauriciens avaient perdu confiance dans la classe politique. Une tendance qui date du milieu des années 90 avec la fin du boom économique. Indépendamment de l?identité des occupants de l?hôtel du gouvernement, il y a eu une sorte de désenchantement vis-à-vis de la politique. Désabusée, la population n?attendait plus une amélioration de ses conditions d?existence. La période 2000-2005 devait la conforter dans ce sentiment. Une approche excessivement technicienne de l?économie et de la politique par le pouvoir MSM-MMM avait fini par la lasser. Et puis est venu le discours de l?Alliance sociale qui repose essentiellement sur l?idée d?un bien-être individuel et, cela, parfois au détriment d?un avenir collectif.

C?est ainsi que le 3 juillet dernier, une nouvelle espérance s?était exprimée dans les urnes.

Aujourd?hui, après 100 jours de gouvernement, c?est ce projet sociopolitique que l?Alliance sociale tente de mettre en ?uvre. C?est ainsi que pendant la campagne, les dirigeants de l?Alliance sociale promettaient un «nouveau contrat social» et « un gouvernement à visage plus humain ». La politique est redevenue du coup l?ultima ratio et le principe fondamental de la réflexion sociale.

<B>«C?est l?Etat et tous ses acteurs traditionnels, au détriment du secteur concurrentiel, de la société civile et de l?intelligentsia, qui sont désormais porteurs d?un espoir renouvelé.» </B>

Le gouvernant dans le même souffle apparaît comme le dépositaire de tous les espoirs. Rien de moins que le miracle est attendu de lui. Après avoir géré la déprime pendant des années, la politique s?est mise à rallumer la flamme de l?espoir. Après ces 100 premiers jours royaux pour le nouveau pouvoir, ceux pendant lesquels il devait transformer la vie de chaque individu, l?Alliance sociale a déjà entrepris un autre travail? à la fois de communication et psychologique.

Il a été question ainsi ces dernières semaines de travailler et l?imaginaire collectif et l?opinion publique pour qu?elles s?imprègnent de l?idée d?un changement effectif et vérifiable. Sans doute, l?introduction du transport gratuit pour les scolaires et les personnes âgées a-t-elle une incidence directe sur la vie de nos concitoyens. Mais il n?en demeure pas moins que cette mesure apparaît davantage comme un symbole plus qu?autre chose.

Ce symbole nous ramène directement à la personnalité de ce gouvernement de l?Alliance sociale. Celui-ci représente en effet le retour de l?Etat tuteur. Que son sort individuel ou son quotidien de citoyen se soit effectivement amélioré ces derniers 100 jours n?est pas la question qui intéresse le Mauricien. L?imagination sociale célèbre en fait le grand retour de l?idéologie dans ses définitions anciennes. Un bref relevé de quelques expressions utilisées pendant la campagne électorale suffit pour nous convaincre de ce fait. Il a été question dans cet ordre d?idées, d?une action gouvernementale qui rendrait le «secteur privé moins puissant».

<B>Le peuple avant tout</B>

En ce sens, les initiatives pour réguler le prix du lait et des médicaments épousent les envolées électoralistes de l?Alliance sociale. L?apologie du Welfare State est ainsi devenue un principe incontournable du présent gouvernement. Et c?est tout naturellement que la bureaucratie, avec sa ribambelle de fonctionnaires, s?est érigée en une classe privilégiée. C?est l?Etat et tous ses acteurs traditionnels, au détriment du secteur concurrentiel, de la société civile et de l?intelligentsia, qui sont désormais porteurs d?un espoir renouvelé.

C?est en cela que bon nombre de Mauriciens sentent que leur être social a retrouvé un sens. C?est en cela aussi que l?amélioration réelle ou symbolique de la vie de leur être intime devient un enjeu se-condaire, voire accessoire. De nouveau donc les clivages renaissent. Il y a les bons et les méchants. Les politiques ne sont plus interchangeables. Il y a un marquage idéologique des territoires politiques. Du moins, c?est le cas pour le gouvernement alors qu?au lieu d?assumer son positionnement centre libéral, l?opposition, elle, se perd en essayant de jouer la carte du «peuple avant tout». On peut comprendre que ce soit difficile pour le MMM d?admettre ce fait. Mais son salut, sa reconstruction passent par cet aveu. Avant de vouloir parler un langage de vérité à la population, il faut être capable de tenir son langage de vérité.

C?est davantage du côté du pouvoir qu?il faut se tourner pour voir une vitalité politique qui se nourrit à la sève d?un discours socialisant, voire communiste dans certains cas. Le remodelage de la société politique sa fait au profit de l?Alliance sociale et c?est cette dernière qui a établi l?agenda de cet exercice. Mais on ne gouverne pas un pays selon les seuls calculs politiques. Le Premier ministre semble en être conscient.

C?est maintenant que sa dé-claration durant la campagne des législatives qui se lit en ces termes : «Si dan 100 zour mo pa sanz ou lavi, mo sanz sa nom Ramgoolam-la» prend toute sa signification.

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