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La gageure de Nirvan Veerasamy
“Flying Mauritius to the future.” Le slogan d’Air Mauritius se voulait aguicheur en prévision du rajeunissement de sa flotte et de la modernisation des cabines. Mais quand Nirvan Veerasamy est passé devant cette formule lors de sa première journée de travail à l’Air Mauritius Centre lundi, elle a pris un autre sens. Le nouveau pilote de la compagnie nationale d’aviation a entre ses mains un des plus gros moteurs de l’économie mauricienne. Il en est conscient.
Depuis sa désignation comme directeur général, Nirvan Veerasamy n’a pas caché ses pensées à ses proches : c’est trop facile de critiquer de l’extérieur, et comme la compagnie nationale fait face à d’énormes défis, il a décidé de les relever en mettant ses compétences au service du pays. Et les challenges ne manquent pas.
La folle ascension du prix du pétrole sur le marché mondial sera la préoccupation majeure. à hier, le baril progressait vers $ 67. La compagnie nationale consomme plus de 80 millions de gallons de Jet A-1 annuellement. Au cours de la dernière année financière, elle avait “hedged” la moitié de sa consommation, mais vu les tendances du marché, elle pourrait couvrir encore plus. Certaines compagnies aériennes pratiquent le “hedging”, une couverture de risques, sur 85 % de leurs besoins en carburant. Air Mauritius devra trouver la juste mesure car elle ne pourra continuer à augmenter la taxe carburant imposée sur chaque billet. D’autant qu’elle sera moins compétitive par rapport aux compagnies qui auront couvert de façon plus intelligente leurs factures de fioul.
Le carburant ne représente toutefois que 26 % des dépenses d’Air Mauritius. Pour rester compétitive, elle devra dompter les autres coûts. L’homogénéité d’une flotte entièrement composée d’Airbus apportera des économies d’échelle au niveau de la formation, l’équipage des vols et la maintenance des avions. Toutefois, les deux nouveaux A340-300E n’arriveront qu’en octobre 2006, alors qu’un troisième atterrira un an plus tard. En attendant, il faudra composer avec les moyens du bord. Par exemple, la vente de billets via Internet devrait permettre d’éliminer les commissions payées aux intermédiaires, tout en réduisant les frais associés à l’émission des billets. Ce projet sera concrétisé dans les prochains mois.
Jusqu’ici, Nirvan Veerasamy a été un excellent commercial. En tant que directeur des ventes chez Airbus, il a permis au constructeur européen d’effectuer de remarquables percées en Asie. Comme entrepreneur, il s’est taillé une solide réputation dans la revente, la location et le financement d’aéronefs. Ses talents seront très utiles dans la mesure où la concurrence s’amplifie.
La concurrence s’étoffe
La compétition s’accroît dans le nid même du Paille-en-Queue. L’état s’est engagé à libéraliser graduellement l’accès aérien. L’arrivée d’un autre concurrent sur la route Paris-Maurice (le gagne-pain d’Air Mauritius, avec Londres-Maurice) n’est qu’un premier pas. La création d’un transporteur low-cost régional suivra. Catovair, qui a déjà pointé son nez sur la ligne Maurice-Rodrigues, pourrait étendre ses ailes vers la Réunion à moyen terme.
Réinventer la compagnie
La concurrence s’étoffe également sur le plan international. Jusqu’ici, Air Mauritius s’est bien battue : 80 % des 1,1 million de passagers transportés l’an dernier proviennent de marchés où elle est directement en compétition avec les meilleurs transporteurs. Pour corser le tout, les passagers s’attendent aujourd’hui à payer moins cher leurs billets. Les compagnies aériennes le reconnaissent unanimement : les tarifs sont dictés par le marché et ne sont pas alignés sur les coûts. Il faudra continuer à améliorer le service, mais il n’est plus question d’extravagances onéreuses.
Les frais grimpent et les tarifs dégringolent. Résultat : les revenus par siège baissent. Augmenter les taux de remplissage en ciblant les marchés les plus porteurs est la politique du jour. Toutefois, le Paille-en-Queue ne pourra s’endormir sur ses lauriers. Il lui faudra dénicher de nouvelles destinations en s’assurant qu’elles sont rentables dès les premiers vols. Shanghai et Madrid pourraient s’ajouter à la liste en 2006, probablement en partenariat avec des compagnies étrangères.
La force d’Air Mauritius réside dans son personnel. Il pèse toutefois lourd dans le bilan financier de la société à cause des droits acquis par les syndicats dans le passé. Beaucoup pensent qu’il est temps de tout revoir afin de réinventer la compagnie. Par exemple, à Air Mauritius le coût d’un membre d’équipage pourrait être diminué d’un tiers. Sauf que les arrangements syndicaux lui interdisent de le faire. Il n’est pas exclu que la compagnie monte des filiales afin de contourner ces difficultés.
Outre les défis conjoncturels, Nirvan Veerasamy devra faire face à l’artillerie habituelle : pressions politiques, grincements de dents des hôteliers qui n’apprécient jamais les actions d’Air Mauritius, grogne des actionnaires insatisfaits de voir la cote des titres patauger en Bourse et des innombrables tracts internes émis par des employés frustrés.
Contrairement à la croyance populaire, être directeur général d’une compagnie aérienne ne se résume pas à une limousine de fonction et des voyages en première classe. Depuis lundi, Nirvan Veerasamy multiplie les réunions avec ceux qui deviendront ses proches collaborateurs. Le nouveau directeur général intègre le cockpit d’Air Mauritius avec un plan de vol précis en tête. Le Paille-en-Queue devra voler encore plus haut malgré les turbulences qui s’annoncent. Après tout, le slogan résume également sa mission.
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