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Pour la création d?un office de la concurrence

3 septembre 2005, 20:00

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Il est rare que des entrepreneurs d?un même secteur industriel se rencontrent, ne serait-ce que pour se divertir, sans qu?ils ne finissent par comploter pour augmenter les prix, disait Adam Smith, prophète du capitalisme. Il croyait impossible d?empêcher de telles collusions. Le ministre du Commerce Rajesh Jeetah, lui, n?est pas de cet avis.

À peine installé, le ministre mène une croisade contre le mercantilisme. Les importateurs de lait en poudre sont les premiers à passer à la guillotine. Leur marge de bénéfice brut est ramenée à 14 %. Les commerçants font de la résistance. Jeetah les tient en respect en les menaçant de sanctions légales et d?intervention de la State Trading Corporation. D?ailleurs, cet organisme attend déjà sa première cargaison de lait indien. Le ministre va plus loin et laisse entendre, notamment au Parlement, qu?il est prêt à étendre le même type de contrôle à d?autres produits.

L?État interventionniste ? L?idée révolte les partisans de la libre entreprise, c?est-à-dire l?essentiel du secteur privé mauricien. Tout contrôle, même si ce n?est que celui de la marge bénéficiaire, équivaut à retourner à l?âge de pierre, disait dans une récente interview à l?express Mahmood Cheeroo, le secrétaire général de la Chambre de commerce.

La communauté des affaires dans son ensemble prend les menaces du ministre très au sérieux. Elle a décidé de déléguer une équipe de haut niveau pour calmer le jeu. Ariff Currimjee et Raj Makoond, président et directeur du Joint Economic Council, Lloyd Coombes et Mahmood Cheeroo, président et secrétaire général de la Chambre de commerce, ainsi que Paul Clarenc qui préside le sous-comité sur le contrôle des prix constituent cette équipe. Celle-ci attend de pouvoir ouvrir les négociations avec le gouvernement.

Le problème ne réside pas tant dans les motivations du ministre Jeetah que dans son approche. Il n?est pas le seul à défier Smith qui croyait impossible d?empêcher les hommes d?affaires de comploter pour la cartellisation. Ailleurs dans le monde, les autorités anti-monopoles prennent des actions de plus en plus sévères pour démanteler les cartels.

Cependant, la confrontation n?a jamais vraiment fait avancer une cause. Pour des résultats durables, il conviendrait peut-être mieux d?emprunter la route la plus fréquentée, à savoir, celle des Américains.

Une tendance naturelle vers la cartellisation

Les États-Unis ont montré la voie dès 1890 en adoptant le fameux Antitrust Act. Cette loi punit d?une peine de prison tout acte susceptible d?entraver la compétition. Les autorités américaines se sont payé pas mal de grosses pointures, une des plus célèbres étant la condamnation d?un ancien président de Sotheby?s, la plus importante entreprise mondiale de vente aux enchères. Depuis, les principales économies libres de la planète ont largement rattrapé leur retard, démontrant à maintes reprises que Smith avait raison d?évoquer la tendance naturelle des affaires vers la cartellisation.

Une autorité anti-monopole, selon le modèle d?un Office of Fair Trading, indépendante et compétente, rendrait meilleur service au pays. Maintenir la concurrence c?est, au bout du compte, améliorer la compétitivité nationale. L?organisme aurait en tout cas mieux servi l?ambition du gouvernement de démocratiser l?économie. Car il ne suffit pas de prévoir des incitations fiscales et financières pour encourager la petite entreprise. Il faut encore éliminer les barrières invisibles qui empêchent les nouveaux opérateurs d?accéder au marché.

À l?instar de ce qui se passe en Europe ou aux États-Unis, un Office of Fair Trading aurait dès le départ objecté à ce que le rachat de Bonlac Foods par New Zealand Dairy en Australie, entraîne des conséquences monopolistiques à Maurice.

Avant cette opération, le marché mauricien du lait en poudre était mené à titre égal par Happy World qui distribuait Red Cow pour Bonlac et par E. A. L. Man Him qui avait la franchise pour Anchor. Après la fusion des fournisseurs australiens, Man Him s?est retrouvé avec les deux marques les plus vendues à Maurice, à savoir Anchor et Red Cow.

Théoriquement, le marché du lait n?est pas en situation de monopole. Une bonne vingtaine d?importateurs existe. Malgré tout, Man Him qui contrôle désormais les deux tiers du marché, est en position pour influencer le prix du lait. On en revient donc à la case départ.

Selon certains calculs approximatifs, circulant notamment dans le milieu des importateurs de lait, il est parfaitement possible de vendre le kilo de lait à Rs 100 tout en restant dans la marge bénéficiaire de 14 %, autorisée par le gouvernement. Le ministre Jeetah aurait donc raison de parler d?affairisme, puisque le lait se vend à jusqu?à Rs 155 le kilo.

En l?absence d?un organe régulateur, l?État est bien obligé de se mêler du libre commerce pour protéger le consommateur dans des cas comme celui-là. Bien sûr, le gouvernement auquel il appartient aurait pu choisir d?appliquer dans son intégralité le Competition Bill adopté il y a bientôt deux ans. Ce texte de loi édicte les règles du jeu commercial, redéfinissant des termes comme monopole et cartel. Il propose des institutions pour veiller à ce que les marchés restent dynamiques, laissant jouer la compétition. Il propose des pénalités pour dissuader d?éventuels contrevenants?

Arbitrer les litiges entre commerçants

Ce gouvernement pourrait même faire mieux. Il pourrait revoir ce Competition Bill, le rendre plus performant. Car il faut bien le dire, la communauté des affaires s?est bien arrangée pour qu?il soit mort-né. À la suite de réactions assez fortes venant de ses rangs, c?est une version lourdement amendée du projet de loi initial qui a été adoptée. Le Conseil des ministres vient d?agréer la création de l?instance régulatrice qui enquêterait dans le monde des affaires dans le but d?exposer les pratiques douteuses et qui arbitrerait aussi les litiges opposant un commerçant à un autre ou, mieux encore, aux consommateurs. Ce n?est pas trop tôt.

Si le pays retourne à l?âge de pierre, la communauté des affaires doit un peu s?en prendre à elle-même. Elle semble prendre conscience de ce fait. Le Competition Bill pourrait bien être un des sujets à évoquer lors des négociations avec le gouvernement. L?affaire du lait en poudre aura au moins eu le mérite de relancer ce débat.

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