Publicité
Un été meurtrier à Hiroshima
Noriko Ueda est une collégienne de 14 ans quand le ?pika-don? ? ?éclair et boum? en japonais ? s?abat sur Hiroshima par une chaude matinée d?été, il y a 60 ans, tuant instantanément des dizaines de milliers de personnes et détruisant sa ville.
Elle ne se trouvait qu?à 1,5km de l?endroit où la première bombe atomique jamais utilisée a explosé, le 6 août 1945, mais son école l?a protégée des rayonnements de chaleur, qui auraient atteint les 4 000 °C.
Six décennies plus tard, le souvenir de cette dévastation et des proches qui y ont laissé leur vie hante encore Ueda, comme plusieurs rescapés. Avec ses camarades, elle était dans la cour de l?école quand le B-29 Enola Gay a largué la bombe - surnommée ?Little Boy?- qui a explosé, à 08h15, à environ 600m au-dessus de la ville.
?Mon professeur a dit: ?Mettons-nous à l?ombre, il fait tellement chaud !? S?il n?avait pas dit ça, je serais morte?, explique-t-elle à un groupe de lycéens venus à Hiroshima pour approfondir leur connaissance de la tragédie.
Ueda a erré deux jours dans les ruines jonchées de cadavres avant de retrouver ses parents, mais aujourd?hui encore elle regrette n?avoir pas recherché sa soeur de 12 ans.
?J?ignore pourquoi je ne suis pas allée la chercher à son école. Je pensais qu?elle s?en était sortie?, dit-elle, des larmes aux yeux. ?Elle n?est jamais revenue, et en voyant la tristesse de ma mère et de mon père, je n?ai jamais pu leur avouer que je ne l?avais pas cherchée. Je le regretterai jusqu?à ma mort.?
Ueda souffre de problèmes de santé liés à la bombe - des tumeurs affectant sa glande thyroïde.
Plusieurs milliers d?habitants d?Hiroshima traversés par les rayonnements, certains souffrant de brûlures à leurs organes internes, ont gagné tant bien que mal les nombreux cours d?eau qui parcourent la ville, cherchant désespérément de l?eau en espérant qu?elle apaiserait leurs tourments.
Mais tenant à peine sur leurs jambes, beaucoup se sont alors noyés, offrant aux survivants la vision apocalyptique de fleuves charriant leurs corps gonflés.
Kohji Hosokawa, 77 ans, a eu le corps tailladé en plusieurs endroits par des éclats de verre, mais il a échappé à la vague de chaleur grâce à un large poteau qui l?a protégé.
Les mots d?un écolier qui se trouvait à ses côtés à ce moment-là ont marqué sa mémoire au fer rouge.
S?adressant à des écoliers qui visitent le musée du Mémorial de la paix, où sont exposés des photos et autres documents souvent difficilement supportables montrant les dégâts causés par la bombe à des dizaines de milliers de corps humains, il se rappelle ce garçon qui l?a supplié de lui donner de l?eau.
<B>Des dégâts sur trois générations</B>
Hosokawa a refusé de lui en donner, fermement convaincu - comme le voulaient les rumeurs, à l?époque - qu?un tel geste hâterait sa fin.
?Ensuite, devant mes yeux, il est devenu très calme. Il est mort?, dit-il. ?J?aurais dû lui donner de l?eau, puisqu?il allait mourir, de toute façon. Je le regrette encore beaucoup?, poursuit-il devant son auditoire, extrêmement attentif.
?Ce fut une expérience tellement choquante que j?ai voulu la chasseur de mon esprit. Malheureusement, je n?arrive pas à y échapper.?
Le 6 août 1945 a changé la vie de nombreux habitants d?Hiroshima qui ont survécu. Pour certains a commencé alors une lutte acharnée contre les effets mortels, à long terme, de l?arme nucléaire.
Sur une colline du sud-ouest de la ville se trouve une maison de retraite accueillant des victimes de la bombe atomique dont l?état est trop grave pour qu?ils puissent être soignés chez eux. L?âge moyen des 99 patients est de 83 ans, mais l?un d?entre eux, Toshio Ueda, n?a que 59 ans.
Ueda ? qui n?a aucun lien de parenté avec Noriko Ueda ? a été exposé au rayonnement de la bombe in utero, c?est-à-dire alors qu?il se trouvait dans le ventre de sa mère.
Sa mère lui a caché jusqu?à ce qu?il atteigne quasiment 30 ans qu?ils avaient été exposés aux effets de ?Little Boy?. Mais Ueda, qui ne souffre d?aucune malformation visible, dit avoir souffert de problèmes de santé mystérieux tels que des saignements récurrents du nez et des gencives.
?J?étais faible et souvent incapable d?aller à l?école?, dit-il, assis dans un fauteuil roulant et alimenté en oxygène par un tube inséré dans son nez.
Il a commencé à souffrir de troubles rénaux à 15 ans et de problèmes cardiaques à 30 ans, avant de subir des dysfonctionnements de la thyroïde et de contracter le diabète, après 40 ans.
Mais les effets des radiations ne s?arrêtent pas à la génération d?Ueda. Son fils a été opéré d?un cancer à l?âge de deux ans. Agé de 34 ans, il est aujourd?hui en bonne santé.
?Il est évident que les armes nucléaires sont dangereuses, et n?aboutiront qu?à la destruction de l?humanité. On ne peut coexister avec elles?, dit-il. ?Nous devons apprendre aux jeunes d?aujourd?hui à en prendre conscience.?
<B>George NISHIYAMA</B>
Publicité
Publicité
Les plus récents