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Les infirmiers en mal de reconnaissance
La salle est bondée de malades en consultation externe (outpatient). Une dizaine de bancs où l?on s?assoit presque les uns sur les autres. Au fond, une femme, myope, tient une dizaine de dossiers médicaux à la main. Elle aide les vieilles à trouver une place, essaie par des gestes et des paroles encourageantes à insuffler un peu de patience à ces malades qui attendent. De temps en temps, elle crie un nom et doit le répéter plusieurs fois avant que le malade ne se manifeste.
Les malades et leurs parents irascibles s?en prennent souvent à elle. Tous ont quelque chose à reprocher au système, et elle en est devenue le souffre douleur. Mais personne ne semble voir en elle ce qu?elle est avant tout. ?Je suis infirmière. Et l?infirmière n?est pas une femme comme les autres. Elle est infirmière 24 heures sur 24, mais elle est aussi maman, elle est aussi épouse?.
Mary Ann Citta, 45 ans, est choisie par son syndicat pour parler du sort et du statut de la femme infirmière. Elle regrette que le public n?arrive pas à voir au-delà du voile qui fait partie de la tenue vestimentaire obligatoire dans ce métier. Elle dévoile le côté c?ur des gens de sa profession : ?Vous pensez que nous sommes des êtres déshumanisés, habitués à la souffrance et à la mort. Mais non, la souffrance des autres me touche toujours, touche tous les infirmiers et les infirmières. La mort d?un malade est toujours un drame, même après avoir vécu ça pendant 30 ans.?
Au début, c?est-à-dire en 1982, Mary Ann a voulu, comme la plupart des jeunes filles de son âge, servir les autres, s?occuper des autres. Elle refusera l?enseignement pour être infirmière. Une vocation qu?elle paiera cher en termes de statut et de vie sociale. ?Là où j?habite, à la Tour-Koenig, on vient souvent frapper à ma porte. Je dois alors tout abandonner, dîner, famille, parents, pour me rendre chez le voisin aider un malade ou un blessé. Sans jamais réclamer un sou. Le jour de Noël ou du Nouvel An, il est difficile de dire à mes enfants que je ne pourrai rester auprès d?eux parce que des malades m?attendent à l?hôpital. L?infirmière a toujours pris le pas sur la mère et l?épouse?, affirme-t-elle.
Cette situation dure depuis 25 ans. Avec des salaires d?environ Rs 15 000, et le remboursement des emprunts contractés pour sa maison achetée à la NHDC, Mary Ann sait qu?elle ne pourra pas se payer une voiture, qu?elle ne connaîtra pas le luxe. Elle doit maintenant s?occuper des études universitaires de son fils.
<B>?Il est trop tard?
Alors, elle oublie tout cela, vit pour les autres, ses enfants, son mari et les malades. Un sacerdoce. Elle dit qu?elle ne vit pas mal, même si à la fin du mois, la situation devient souvent difficile. Les choses prennent une autre tournure quand ses anciennes collègues (parties, pour certaines, depuis ces deux dernières années) viennent en vacances. Des vacances payées uniquement avec l?argent qu?elles obtiennent en effectuant des heures supplémentaires.
A 45 ans, Mary Ann n?est pas sûre qu?elle pourra travailler encore 15 ans et prendre sa retraite à 60 ans. ?Travailler de 7 h 30 à 18 heures, ou de 18 heures à 7 h 30 vous déglingue très vite. Je ne pense pas pouvoir tenir le coup?, dit-elle. Mais elle ne compte pas s?exiler pour autant. ?Il est trop tard. Je ne pourrai pas tout recommencer à mon âge. Je ne me sens pas la force de recommencer à zéro maintenant dans un pays étranger.?
Si Mary Ann ne pense pas pouvoir travailler jusqu?à l?âge de 60 ans, Feizal Choolun lui, infirmier dans les salles d?opération, ne pense pas pouvoir vivre jusqu?à cet âge. Dans ses vêtements verts (tenue d?infirmier de bloc opératoire), il dira tout de go : ?Avec le stress subi dans mon travail, je ne pense pas que je pourrai vivre jusqu?à 60 ans. J?ai vu plusieurs de mes collègues frappés par la mort. Pourtant, il est crucial pour moi de vivre jusqu?à cet âge pour pouvoir obtenir ma pension et une lump sum qui remboursera ce qui doit être remboursé et payerera ce qui doit être payé pour l?avenir de mon enfant de 13 ans.?
Après bientôt 20 ans de carrière, Feizal Choolun a pu construire sa maison au moyen d?emprunts contractés. Il habite au-dessus de celle de son père, ayant bénéficié d?un droit de surélévation. Il n?a jamais pris l?avion, jamais quitté le pays (?même pas pour aller à Rodrigues?), ne s?absente presque jamais de son travail afin de pouvoir bénéficier de certains avantages. Il voulait être médecin, ?mais je n?ai pas eu les moyens et me voilà infirmier, vivant très à l?étroit. Quand je regarde mon frère, je me dis que j?ai fait un mauvais choix. Il est plus à l?aise sur le plan financier, a plus de temps à consacrer à sa famille, à ses enfants alors que moi je suis cloîtré dans mon travail?.
Et, comme Mary Ann, Feizal Choolun ne peut s?empêcher de comparer les conditions d?emploi des infirmiers qui travaillent ailleurs, de même que les avantages qu?ils ont obtenus. Mais contrairement à sa collègue, Feizal Choolun envisage sérieusement de s?exiler. En dehors des trois ans passés à l?école des infirmiers, il n?a eu aucune autre formation. Il a tout appris sur le tas, beaucoup des anciens. Feizal Choolun est maintenant un surveillant (supervisor), ayant travaillé à la salle des urgences, celle de réanimation des cardiaques, au bloc des opérations mineures et finalement au grand bloc opératoire.
La compétence des infirmiers de ce bloc est reconnue par les médecins étrangers qui viennent, de temps en temps, opérer les malades du pays. Mais après une carrière de 20 ans, Feizal Choolun n?a obtenu aucune promotion. Aucun signe non plus que les autorités lui permettront de poursuivre ses études d?infirmier. ?Pas de reconnaissance de la part des autorités, mais aussi pas de reconnaissance de la part des malades, ni des parents des malades. Pas la possibilité de se former et de se spécialiser?, dit-il. Il pense qu?il est entré dans un cul-de-sac. Aujourd?hui, il en cherche la sortie, désespérément.
En quelques années, le bloc opératoire a perdu 10 infirmiers. Elle en compte maintenant 10. Et tout indique qu?il y aura encore d?autres départs.
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