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Dakar et le système D
De loin, on croit apercevoir un immense vaisseau spacial, assoupi sur le sable, vers lequel convergent jeunes footballeurs en sandales, haltérophiles, boxeurs, athlètes et femmes en boubou chargées de sacs. Le stade Leopold-Sédar-Senghor est polyvalent. Terrains d?entraînement ou de jeu pour les uns, simple raccourci sur le chemin de la maison pour les autres, il peut se transformer en forum quand le président du Sénégal le décide. Le 1er août 2002, Abdoulaye Wade, chef d?Etat fraîchement élu, y a juré de respecter la Constitution.
Le Centre international d?athlétisme de Dakar, (CIAD), dont le siège occupe deux salles sous les gradins, cohabite ici avec une population hétéroclite. Seule l?équipe national de football a le pouvoir de chasser tout le monde du stade. Et les jours où les célèbres Lions de la Terangas s?entraînent à huis clos, il n?est même plus question que les athlètes du CIAD accèdent à la piste.
Mais il y a pire. Une année, la sprinteuse, Aïda Diop, n?a pu éviter un ballon qui traversait le Tartan et s?est blessée au genou. C?est pourtant sur ce sol hostile et aride qu?ont poussé une championne du monde (la Sénégalaise Amy Mbaké Thiam sur 400m en 2001), une championne olympique (la Camérounaise Françoise Mbango au triple saut en 2004), et plusieurs champions d?Afrique.
Le Mauricien Stéphan Buckland, 27 ans, pensionnaire du CIAD de 1999 à 2002, sixième sur 200m aux Jeux d?Athènes, se souvient encore de son entraînement inaugural à Dakar, aux premières blancheurs de l?aube : « J?avais atterri la nuit d?avant, c?était mon premier voyage au Sénégal. Quand je me suis levé, j?ai dit à un copain du centre, Eric Milazar (Ndlr : Mauricien lui aussi, sixième aux Mondiaux 2003) : C?est quoi ce désert ? Ceux qui ne connaissent pas le CIAD s?attendent à trouver des infrastructures dignes d?une université américaine. »
Buckland a été détecté par Hervé Stéphan, ou plutôt par le docteur Stéphan comme l?appellent, avec beaucoup de respect les Sénégalais. Cet ancien médecin, actuel entraîneur de Naman Keita à Colombes, était conseiller pédagogique itinérant, nommé par le ministère français de la Coopération, lorsqu?il a officiellement ouvert le centre en 1997. « À l?époque, l?idée de Lamine Diack, le président de la Fédération internationale (IAAF), c?était de réunir à Dakar, tous les meilleurs Africains francophones partis s?entraîner à l?étranger, raconte le toubib appelé au chevet d?un athlé local vidé de ses talents. Hélas ! aucun d?entre eux n?a voulu venir, et Lamine Diack s?est demandé s?il ne devait pas renoncer à son projet. » Stéphan l?en a dissuadé en rassemblant un premier groupe de quinze athlètes, auxquels il a proposé deux mois d?entraînement à Dakar, nourriture et hébergement compris, puis deux mois de compétitions en France.
« Au début, j?ai dû me bagarrer pour m?imposer, témoigne celui qui a été le directeur technique du CIAD. Il m?est arrivé de trouver le stade fermé pour cause de travaux et de faire le mur. »
« On avait constaté que nos athlètes ne progressaient plus à l?étranger, qu?ils avaient tendances à s?embourgeoiser », explique Kodjòvi Agopome, directeur général du CIAD depuis 1998. « La plupart ne rentrait pas dans leurs pays d?origine pour transmettre leur expérience aux locaux, qui, du même coup, stagnaient, voire régressaient. » Pas sûr que les « anciens » épaulent les plus jeunes, mais le centre a fini par faire son trou dans le sable de Dakar.
Conçu comme une ONG, le CIAD se nourrit des bourses allouées à chaque athlète par le Comité international olympique et des aides des institutions telles que le CONFEJES et l?IAAF. Deux entraîneurs, le Russe Victor Kouzine et Valery Statshuk, sont rémunérés par la Fédération internationale alors que le salaire d?un troisième technicien, Alain Smail, est pris en charge par le ministère des Affaires étrangères.
« Nos athlètes ont faim, car ils savent qu?ils peuvent s?en sortir socialement grâce au sport, poursuit Alain Smail, ils ont un état d?esprit sensationnel et on n?a pas envie de les laisser tomber. »
Mais il manque toujours de l?argent dans les caisses. La semaine dernière, les athlètes se sont envolés pour un stage en Finlande sans leurs coaches, restés à Creil, l?autre base d?été du CIAD, après Boulouris. Le centre n?avait pas de quoi acheter les billets d?avion...
Hervé Stéphan et Alain Smail n?ont pas compté le nombre de fois où ils ont mis la main à la poche pour régler des petits problèmes d?intendance ou simplement payer à manger à leurs élèves. « On doit naviguer quand les subventions arrivent en retard », sourit Emmanuel Bitanga, successeur de Stéphan à la tête du CIAD. Chaque soir, les entraîneurs enchaînent la dizaine de haies qui restent à leur disposition. Mais il faudra bientôt remplacer les lattes cassées. Qui paiera ? Le centre n?a plus de moyen de transport depuis que le 4x4 rouge d?un ancien coopérant est tombé en panne.
« Ce centre, ce n?est qu?une bande d?athlètes préparés dans des conditions précaires par des entraîneurs pleins de bonnes volonté », résume Stéphan. Même si l?IAAF a offert des appareils de musculation, l?an pasé, c?est toujours le système D qui prévaut. Malgré ça, les élèves du CIAD se plient à la rigueur très « soviétique » de Victor Kouzine, le responsable des sauts. Il ne parlait pas français, lorsqu?il leur a fait comprendre que les séances d?entraînement commenceraient à 9 heures et ne se termineraient pas avant midi. « La première fois, je me suis retrouvé tout seul sur le stade, pas la deuxième », rigole-t-il. « Nos athlètes ont faim, car ils savent qu?ils peuvent s?en sortir socialement grâce au sport, poursuit Alain Smail, ils ont un état d?esprit sensationnel et on n?a pas envie de les laisser tomber. »
C?est Kouzine qui a façonné François Mbango. Puis Mbango a quitté le centre. Comme Amy Mbacké Thiam. A Dakar, la première a gagné un mètre au triple saut et la seconde, près de cinq secondes sur le 400m.
En 2003, le départ d?Amy Mbacké Thiam était inéluctable. Son titre mondial, décroché deux ans plus tôt, l?avait élèvée au rang de star nationale du Sénégal devant les tout-puissants footeux. L?Etat lui avait remis les clé d?une Peugeot 406 flambant neuve et un contrat de chargée de mission dans un ministère accompagné d?un salaire de 400 000 francs CFA par mois (600 euros environ), presque le double du revenu d?un haut fonctionnaire. Le CIAD ne pouvait plus l?accueillir dans la modeste villa qu?il loue près du stade.
« Cette médaille d?or a fait connaître le centre, mais elle ne nous a pas servis, regrette Alain Smail. Car les gens se sont dit qu?on pouvait obtenir de grands résultats avec les petits moyens. »
Alors que le recrutement se veut de plus en plus élitiste sous la pression de l?IAAF (vingt-deux athlètes en 2005 contre trente en 2003), le CIAD semble, pourtant, condamné à rester un centre de formation pour talents bruts. « De toute façon, il ne faut pas en faire une écurie de course », insiste le sage Hervé Stéphan. Au mieux, c?est une piste d?élan vers la gloire.
Philippe LYONNET (L?Equipe)
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