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Commerce international : pour qui sonne le glas ?

26 juillet 2005, 20:00

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On peut se demander pour combien d’entre ceux qui s’intéressent à la chose économique aujourd’hui le titre de cet article rappelle immédiatement le roman d’Ernest Hemingway, tant les centres d’intérêt sont cloisonnés dans un monde de plus en plus dominé par les “souris” et les “chats”. Alors pour “Des souris et des hommes” il faudra repasser ! À moins que les “souris” servent à accéder à la bibliothèque en ligne de ....

Et on peut supposer qu’il y aura encore bien moins de personnes pour qui ce titre rappellerait cette scène déchirante du film du même nom où on emmène de force une Ingrid Bergman éperdue qui sait qu’elle voit Gary Cooper pour la dernière fois. C’était la fin des sixties et l’amour, l’héroïsme et la révolution faisaient rêver les jeunes. Et l’économie politique avait encore l’ambition de transformer le monde ; elle n’était pas réduite à cette mécanique des formules et des chiffres qui favorise toutes les outrances.

Ce n’est nullement un clin d’œil à Ernest Hemingway dont on commémore ce mois-ci à la fois la naissance et la mort. Si on fait une lecture non réductrice des relations commerciales internationales à leur seule dimension économique, on s’apercevrait que les valeurs, motivations et stratégies qui les caractérisent s’apparentent beaucoup à celles de la guerre (d’ailleurs ne parle-t-on pas de plus en plus de guerre commerciale ?), fond sur lequel sont bâtis la plupart des écrits d’Ernest Hemingway. Dans cette perspective, nous assistons probablement depuis quelque temps à une véritable déchirure des relations historiques entre nations. Mais celle-ci n’est pas animée par des sentiments nobles des principaux protagonistes de “Pour qui sonne le glas ? ” ; elle est au contraire synonyme de rejet d’obligations morales et de la recherche d’intérêts mercantilistes étroits.

De l’indépendance politique à la déchirure économique</B>

On mentionnait plus tôt que les années soixante étaient empreintes d’amour, d’héroïsme et de révolution. Elles étaient aussi porteuses de beaucoup d’espoir car elles marquaient le début d’un vaste mouvement de décolonisation. En effet, les effets combinés de la colonisation et de la guerre froide avaient divisé le globe dans des “familles” d’entités géographiques avec les populations diverses qui y habitaient. La force et la richesse des “familles” se mesuraient au nombre de progénitures, un peu à la manière de ces familles engagées dans l’agriculture artisanale où chaque paire de bras contribue à accroître la production de la famille.

Il en résultait une division du travail à l’intérieur des “familles” qui se traduisait elle-même par des rapports commerciaux tissés autour du “chef de famille”. Voilà en quoi était constitué l’essentiel des échanges internationaux dans la période d’après la Deuxième Guerre mondiale : un mélange de mercantilisme, de géopolitique et de dépendance. Dans un tel contexte, les chefs de famille avaient toujours le plus grand mal à composer avec les aspirations de liberté de leurs “rejetons”. Des atrocités commises par Papa Staline et Krouchtchev aux coups d’État de l’Oncle Sam en passant par les interventions militaires des mères patries d’Europe. Tous les moyens étaient bons pour préserver l’intégrité des “familles”.

Quand dans les années soixante, les patriarches d’Europe décidèrent enfin de laisser partir les enfants, il est vrai que la raison principale était la difficulté grandissante de les surveiller tous, éparpillés qu’ils étaient sur la planète. Pour ne pas les perdre définitivement, les patriarches tissèrent tout un ensemble des liens (commerciaux, économiques, politiques, militaires) avec ces enfants qui avaient cru avoir atteint l’âge de la raison.

Il est cependant utile de souligner que ce ne furent pas uniquement des sentiments de regrets ou de culpabilité qui animaient les patriarches européens pendant cette ère de la décolonisation. Il y avait aussi certainement une certaine lassitude et probablement un certain soulagement. Les enfants ont longtemps constitué une richesse. Mais ils peuvent aussi être des fardeaux.

Dans ce sens la décolonisation représente une première rupture. Cependant pendant trois décennies, le cœur des patriarches va balancer entre leur responsabilité familiale et le désir d’abandon. Cette relation complexe se traduira par le maintien dans la plupart des cas de cadres de coopération, y compris commerciale (le Comecon dans l’empire soviétique, les Conventions de Lomé entre l’Europe et les anciennes colonies, le Commonwealth, la Zone Franc, etc.). Mais avec le temps, ces cadres se vidaient de leur substance. Le cœur y était de moins en moins.

La fin des années 80, qui allaient culminer dans l’éclatement de l’empire soviétique, fut l’occasion de prendre le pouls de l’état des “Raisons et sentiments” des patriarches. En effet la plupart des enfants des sixties, faute d’expérience ou à cause d’excès ou d’absence des moyens allaient voir leurs rêves d’autosuffisance, de coopération Sud-Sud, de “troisième voie” ou d’affluence des sociétés de consommation se briser sur les récifs des crises financières et économiques. Avec leurs enfants dans une telle détresse, on se serait attendu à ce que les parents se précipitent à leur chevet.

Ils restèrent tranquillement chez eux et envoyèrent les Sœurs de Bretton Woods les institutions de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), pour s’occuper d’eux. Ces deux sœurs qui avaient pansé les blessures d’après-Guerre des patriarches d’Europe et d’ailleurs, étaient plus animées par la raison que les sentiments. Elles administrèrent un remède de cheval à ces enfants malades, basé sur les recettes de Papa Ronald (Reaganomics) et Maman Margaret (Thatcherism), qui les saignèrent sans les guérir.

Dans un dernier sursaut de responsabilité parentale, les chefs de famille prirent l’initiative de créer une instance (le Club de Paris) pour alléger certains des maux des enfants. Mais en fait, le club ne leur offrit que des calmants (rééchelonnement des dettes, prêts à des taux préférentiels et quelques dons), laissant leur traitement véritable entre les mains des “Sœurs de Bretton Woods”.

Il était clair dès lors que la déchirure dans les vieilles familles de l’après-Guerre était consommée. Les enfants d’adoption ont été abandonnés à leur sort, leur survie dépendant dorénavant que d’eux-mêmes.

D’où est venu ce changement de cœur ? La réponse réside dans le changement géopolitique au niveau de la planète. L’arrêt d’hostilités entre les chefs de famille pendant une période exceptionnellement longue leur a permis de consacrer leurs efforts à la construction économique et au développement des richesses qui leur furent mutuellement bénéfiques. Nul besoin dorénavant de s’appuyer sur les colonies ou autres alliés pour faire la guerre ou assurer les approvisionnements. Avec la chute du Mur de Berlin disparaît aussi la nécessité de relais dans la guerre froide. Dans la nouvelle guerre économique qui s’annonçait, les enfants d’adoption ne comptaient que pour du beurre sauf les quelques-uns qui étaient assis sur des richesses naturelles importantes.

Il est important de noter que suite au traitement des mains des “Sœurs de Bretton Woods”, beaucoup de pays parmi les plus pauvres de la planète ont dû ouvrir leur économie de manière unilatérale (réduction des droits de douane, politique des changes, investissement extérieur, etc.) à des degrés et des rythmes qu’aucun des grands pays développés n’a jamais faite.

Abandonnés et fragilisés, les enfants des empires défunts avaient un avenir sombre devant eux. Mais le pire était encore à venir.

<B>L’OMC et la résurgence des nationalismes</B>

Le nouvel ordre économique et commercial qui se mettait en place à la fin du siècle dernier avait besoin d’un catalyseur car aucun chef de famille était seul capable de mener à bien l’arbitrage nécessaire pour dégager le consensus nécessaire à la poursuite de la rationalisation des échanges. On fit alors appel à la troisième “Sœur de Bretton Woods”, l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Cette sœur, conçue en même temps que la Banque mondiale et le FMI, était restée sous couveuse pendant 50 ans. Devenant toute-puissante dans très peu de temps (qui semble nous rappeler un scénario d’Alien III – Resurrection) elle est dans l’air du temps. Son objectif ultime est de couper tous les liens privilégiés qui subsisteraient encore entre les membres de différentes familles. En effet son principe fondamental de Nation la plus favorisée (MFN) et de non-discrimination sacrifie tout sur l’autel froid de la transaction purement commerciale.

Dès lors rien d’étonnant que les chefs de famille se servent de la sœur OMC pour couper les derniers liens qui les liaient encore aux enfants d’adoption. Pire, ils s’en servent aussi pour corriger et discipliner les enfants légitimes qui vivent sous leur propre toit. Ils se débarrassent de leurs fardeaux en faisant la sœur OMC endosser la responsabilité. C’est ainsi qu’avec l’abolition de l’Accord multi-fibre, les liens privilégiés entre deux chefs de famille et des dizaines d’enfants d’adoption ont été supprimés. Du même coup les enfants légitimes aussi ont été affectés. Il est vrai les deux chefs de famille ont été prompts à limiter l’impact négatif sur les enfants légitimes. Mais leur action n’a été nullement motivée par le sort des enfants d’adoption.

Ils proposent le même traitement de choc pour l’agriculture. Mais cette fois, ci ils prennent la précaution de mesures d’accompagnement pour minimiser l’impact sur les enfants légitimes. Ils font semblant de s’occuper aussi du sort des enfants d’adoption mais les mesures qu’ils préconisent, telles qu’elles ont été annoncées, condamnent ces derniers à une mort certaine.

C’est l’avènement de la famille nucléaire. Comprenez la résurgence des nationalismes. En effet c’est la montée des nationalismes qui est à la base des actions de repli y compris vis-à-vis de ceux qui étaient proches hier. Il est vrai que les motivations premières dans la constitution des empires étaient mercantilistes et matérielles. Mais une fois les terres et les peuples conquis, il y avait un transfert de valeurs, de savoir-faire, et d’organisation des activités économiques, bien sûr plus dans un sens que dans l’autre, qui rapprochait les différentes parties de l’empire et les distinguait du reste.

Si cette unité était surtout basée sur la dépendance vis-à-vis d’un centre dominant, ce dernier avait des devoirs et des responsabilités envers tous les sujets, où qu’ils se trouvent. C’est dans cette perspective qu’on a développé cet argumentaire basé sur la notion de “chef de famille – enfants”.

L’indépendance politique avait créé un premier fossé, plus ou moins grand dépendant des conditions dans lesquelles cette indépendance a été accordée. Mais une prospérité sans précédant dans les métropoles pendant plusieurs décennies tandis que les anciennes colonies cherchaient leur propre voie avait mis les relations métropole-anciennes colonies entre parenthèses.

Si la prospérité a donné cours à un matérialisme et un égoïsme grandissant, les échecs de l’indépendance politique se traduisirent par la misère et la désillusion. C’est la rencontre après ces itinéraires différents qui occasionne aujourd’hui une déchirure définitive. Elle est amplifiée par le fait que la croissance économique significative du quart de siècle dernier a donné lieu à de nouvelles difficultés économiques dans les anciennes métropoles.

Face à des enfants légitimes qui demandent toujours plus, les chefs de famille n’ont plus les moyens de répondre favorablement aux appels des enfants d’adoption dont les besoins ont été décuplés par rapport à la période pré-indépendance.

Qu’attendre alors des négociations commerciales ?</B>

L’égoïsme des enfants légitimes trouve son expression dans la résurgence des nationalismes. Quand des thèses anti-immigration et xénophobes (essentiellement dirigées contre des anciennes colonies) trouvent des relais favorables dans les plus hautes sphères politiques et de l’État c’est un signe que le processus d’abandon d’enfants d’adoption a pris un chemin de non-retour.

Cet égoïsme qui trouve son expression à travers un nationalisme exacerbé a aussi contaminé le cœur de certains enfants d’adoption. Ce sont ceux-là qui sont devenus suffisamment forts pour défier les chefs de famille et leur demander justice. Et par un curieux retour de la manivelle, ils font appel à la sœur OMC. Cette dernière, fidèle à sa nature, punit les chefs de famille, comme ils châtient les enfants, sans aucun état d’âme et sans le moindre souci quant aux dommages collatéraux.

Ainsi ce sont les anciennes colonies espagnoles d’Amérique du Sud qui à travers l’OMC avaient attaqué l’Europe sur le régime de la banane. Le Brésil fit de même contre les États-Unis pour le coton et, avec l’Australie et la Thaïlande, attaqua l’Europe sur son régime sucrier. En ce faisant, ils ont fait abstraction du préjudice qu’ils causent à des dizaines des cousins germains des Caraïbes à l’Océanie, en passant par l’Afrique et l’océan Indien, dont notre île Maurice. L’intérêt national avant tout.

C’est probablement la constitution de deux ligues d’enfants d’adoption, ceux qui peuvent se faire écouter par les chefs de famille et les autres, qui va asséner le coup de grâce à l’esprit de famille, déjà largement entamé par l’égoïsme des enfants légitimes. Tant que l’ensemble des enfants d’adoption était ensemble (le fameux Sud) l’espoir de faire fléchir les chefs de famille restait intact. Aujourd’hui la montée des nationalismes au Nord comme au Sud a sonné le glas de la famille.

Pour tous ceux qui ne sont pas dans “La ligue des gentlemen extraordinaires” (entendez le G4, les Five Interested Parties ou autre G-20) vraiment pas grand-chose. Après Seattle, la Ligue des enfants d’adoption ordinaires a tiré sa dernière cartouche à Cancun (le non du G-90). Il n’y a aujourd’hui aucune base objective pour faire durer l’illusion. L’héritage de la famille va être partagé parmi ceux qui ont les arguments pour y prétendre sous l’œil vigilant de la sœur OMC. Même la petite part traditionnellement réservée aux plus faibles (les préférences et autres régimes spéciaux) va être mise sur la table.

Pour Maurice, enfant sage qui a utilisé à bon escient tout ce que la famille a mis à sa disposition (Accords de Lomé-Cotonou, Protocole Sucre, GSP, Africa Growth and Opportunity Act (AGOA), etc), et qui a été un élève modèle de l’école des “Sœurs de Bretton Woods”, elle croit que c’est légitime que la famille la soutienne. Elle ne comprend pas comment, artisan de l’AGOA, elle se trouve exclue de la clause de Third Country Fabric (permettant à d’autres de tirer les marrons du feu). Bénéficiaire d’un accord supposément à durée indéterminée sur le sucre, elle est poignardée dans le dos. Cheville ouvrière de l’initiative à petites économies à l’OMC et grande animatrice des “Pays insulaires en développement”, elle prêche dans le désert. Elle a du mal à réaliser que l’esprit de famille entre nations, qui aurait pu faire que les choses soient autrement, est en fait mourant. C’est pour lui que sonne le glas.

<B>Mahmood CHEEROO Chambre de commerce et d’industrie</B>

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