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Ces squatters qui forcent la porte du paradis

8 juillet 2005, 20:00

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Illégal. Ces gens ont forcé des serrures. Cassé des carreaux. Pénétré par effraction dans des logements de la National Housing Development Company (NHDC). ça, c?est le côté pile. En face, il y a des familles qui attendent depuis des lustres. Qui ont épargné, rogné et coupé les sous en quatre. Ils sont tous égaux devant la misère à Camp Laboue.

Un dénuement qui s?éclaire à la bougie à la tombée de la nuit. Depuis vendredi, Priscille vit sans électricité. Avec une peur viscérale au ventre. Sa porte n?est retenue que par des bouts de corde. Deux pans de vitre manquent aussi à l?appel. Priscille fait partie des légitimes. De ces propriétaires de logement de la NHDC qui ont vu leurs maisons défoncées.

Vendredi dernier, elle reçoit les clés de la maisonnette tant attendue. Un intérieur pas crépi. Un chez-soi sans eau, ni électricité. Rassurée, Priscille regagne son domicile. Mais les nouvelles ne sont pas bonnes. Sur les ondes d?une radio, elle entend parler des squatters qui ont choisi Camp Laboue pour cible. « Mo degaze telefon bolom ki ti pe travay Chamarel.»

Pas d?école pour les enfants

Lui panique. « Li ti ena zis Rs 40 dan so pos. » Assez pour arriver jusqu?à? Bambous, encore trop loin de Terre-Rouge pour réagir. Priscille, elle, ne tergiverse pas. « Letan mo trouv mo laport finn defonse, mo dir bizin rentre. » En quatrième vitesse, elle embarque deux lits et un peu de nourriture dans un camion. Le lendemain, c?est le vaisselier en bois massif et l?armoire qui font le voyage entre Karo Kaliptis et Camp Laboue.

Après ces allées et venues, il faut se reconstruire. à 29 ans, Priscille est femme au foyer. Par nécessité. En janvier, elle a délaissé son emploi. Pendant cinq ans, elle a emballé des légumes dans une petite entreprise de Riche-Terre.

Priscille a aussi pris le temps de faire trois enfants. Une bonne raison de « pa repran travay en zanvier». De s?occuper de Dylan, l?aîné qui souffre d?épilepsie. Une maman qui s?inquiète de son retard scolaire, de ses sessions de speech therapy tous les 15 jours et de ses visites mensuelles chez le psychiatre. Priscille partage son temps entre ses trois enfants. Dylan, Stéphane et Jordan, un adorable petit dernier de deux ans, affligé d?une toux caverneuse. «Monn dormi asize set zour dan lopital avek li», nous confie Priscille.

Depuis qu?ils sont à Camp Laboue, ni Dylan, ni ses frères ne vont à l?école. «Mo pa kapav kit lakaz tou sel, mo pa gagn personn pou al kit zot. » Le jour de notre rencontre, Priscille affirme avoir préparé les enfants? en vain. Mais pour rien au monde, Priscille ne retournera «là-bas». Ce Karo Kaliptis qu?elle a quitté sans regrets.

Ou presque. Elle sait bien que «là-bas», elle était entourée de sa famille. Qu?elle y profitait de la crèche municipale, que la «miss maternel ti pe suiv seki ena retar.» Mais Priscille ne compte pas y retourner. Même si «mo dormi avek laper». Alors, pour s?acclimater, elle a installé un triporteur devant sa porte. «Mo frir lezel poul, mo vende Rs 10 ar clian.» Pour s?en sortir, Priscille n?a pas choisi le plus simple. Comme elle n?a pas d?électricité, elle n?a pas de frigo. Il lui faut donc faire le trajet jusqu?à Port-Louis « pou al aste enn de liv poul par zour. Mo pe fer lapert.»

Elle avoue sans honte qu?elle ne sait pas lire. Priscille ? originaire de Petit-Gabriel à Rodrigues ? est de ceux qui se débrouillent en calcul mental. « Letan mo fer costing, mo trouve mo bizin augmant pri. »

L?art de la combine, elle est aussi chez les illégitimes. Depuis vendredi dernier, Priscille cohabite avec ces hommes et ces femmes, à l?air décidé mais pas agressifs, qui ont choisi de se faire justice. L?heure est propice. Vers 18 heures, ces chefs de famille rentrent du travail. «Mason, maneuv mason, enfle kamyion», cela finit par ressembler à une rengaine.

C?est avec « matante » Julianne que commence la chanson. Dérangée pendant la préparation du dîner, elle sort de son deux-pièces avec un couteau de cuisine à la main. «Pou ki zafer sa ?» Une fois rassurée quant à nos intentions, elle déballe sans hésitation son histoire. Selon ses dires, cette sinistrée du cyclone Dina a quitté le centre de refuge avec un chèque de Rs 7 500 et la promesse de devenir propriétaire «bientôt». En 2004, l?administration lui réclame un versement de Rs 70 000. «Mo travay gramatin pou manz tanto, kot ou koir mo pou gagn sa kass la ?» Colère et désespoir font monter sa voix aiguë de plusieurs octaves.

«Nou pa pou bouze» Le bruit de la conversation attire ses voisins, squatters comme elle. Très vite, nous sommes au centre d?un attroupement d?une vingtaine de personnes. Au-dessus de la tête de la nuée d?enfants en bas âge, les adultes vocifèrent pour faire entendre la chronologie de leurs malheurs. Les histoires se ressemblent toutes, sur fond de pauvreté et de désespoir.

Malgré eux, leurs discours laissent entendre qu?ils ont envahi Camp Laboue comme une bande organisée. Dans la foule, on peut déceler des groupes de Cité Bois-Marchand, de Baie-du-Tombeau, de Cité Roche-Bois, de Sainte-Croix et de Riche-Terre. De ce squat collectif, ils disent tous l?avoir fait après avoir entendu la nouvelle des occupations illégales à la radio.

Pour eux, ces maisonnettes pas encore terminées représentent l?idéal auquel ils aspirent, aussi longtemps qu?ils s?en souviennent. Quand on prend la peine de mettre des noms sur les visages, les vécus miséreux s?enchaînent à une cadence infernale. Il y a là Helena Nobine, qui a dû quitter la maison de son beau-frère. « Li finn sorti dan prizon, mo finn bizin rann li so lakaz. » Il y a Stella Ray avec ses quatre enfants souffrant d?asthme. à leurs côtés : Giovanni Boodram qui vivait dans une pièce chez sa belle-mère. Père d?une ado de 15 ans, d?un fils de 8 ans et d?un nourrisson de 8 mois, «nou tou ti pe dormi dan mem lasam», confie-t-il.

Tous affirment avoir un compte PEL et être fatigués d?attendre une réponse positive. Alors, même si la police risque d?être mandée sur les lieux pour les déloger, ces squatters clament haut et fort : «Nou pa pou bouze. Nou dimann exkiz. Nou kone pa prop seki nou finn fer, me nou finn oblize fer li. Nou pa pou ale tant ki nou pa gagn enn lot plas pou ale.»

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