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La mort du cinéma

30 juin 2005, 20:00

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Les moins jeunes parlent toujours avec nostalgie des séances de cinéma d’antan, matinée ou soirée, à vingt-cinq sous la séance, en troisième, et avec trois films au programme, plus les actualités filmées, les bandes annonces et autres réclames des films commandés et à venir. Nul n’a intérêt alors à arriver en retard sous peine de devoir s’asseoir derrière une colonne ou se contenter d’un strapontin encore plus incommode que le siège en bois des troisièmes. A 25 sous la place, nul n’ose alors protester au-delà du pro forma quand un des rouleaux du film est en route quelque part entre Port-Louis et Curepipe, car le même film sert dans plusieurs salles à la fois. On pouvait gagner sa vie rien qu’en prenant soin des bicyclettes des spectateurs. Ils arrivent en vélo, venant des ateliers ou encore des champs de cannes et le laissent au garagiste auto-proclamé. Ce dernier déchire en deux un ticket. Il coince un des morceaux au ressort du frein avant de l’engin et remet l’autre au propriétaire du deux roues. A l’entracte, la chaussée devant la salle de cinéma, se remplit d’une foule assez compacte pour interrompre la circulation routière et faire pâlir d’envie le premier politicien et harangueur de foules venu.

La presse d’il y a 25 ans consacre un dossier émouvant sur ce cinéma mort au champ d’honneur, terrassé par la télévision à domicile. Les derniers spectateurs à continuer à fréquenter, sinon à hanter, les dernières salles de cinéma, sont si peu recommandables, qu’une cinéphile voudrait continuer à consacrer son temps libre à sa passion qu’elle ne pourrait le faire toute seule sous peine de harcèlement incessant.

Jadis, nos quotidiens consacraient jusqu’à une page grande surface de chacune de ses livraisons aux programmes des différentes salles, localité par localité, film par film, classé P.A. ou P.B., dans un premier temps, puis U, A ou X. Mention est faite du réalisateur, des acteurs principaux, du compositeur musical, des principaux interprètes, des chorégraphes attitrés. Les affiches sont des chefs d’œuvre dans l’art d’user et d’abuser des superlatifs et autres poncifs. Nombreux sont alors les compilateurs d’anthologie à recopier dans leurs calepins les plus belles perles de ces affiches cinématographiques.

Le dossier que la presse consacre à la situation que subit l’exploitation des salles de cinéma, ressemble quelque peu à une nécrologie. Le “Cinéma des Familles” est fermé depuis l’incendie du 20 décembre 1978. L’ “Allied Cinemas Production” a fermé ses trois salles pourtant prestigieuses : le “Pathé Palace”, le “Plaza” et le “Luna Park”. Les salles qui ouvrent leurs portes quotidiennement ne sont pas forcément mieux loties. Les spectateurs n’hésitent pas à y fumer comme des troupiers et à étendre leurs jambes par-dessus les fauteuils placés devant eux. Il y a aussi ces chopines de boissons gazeuses qui roulent bruyamment suivant la déclivité de la salle de spectacle.

M. Goolam Hossen Isaak est le manager du “Rex”, salle de 1 100 places, sise à la rue Desforges (aujourd’hui un parking). Il en est l’assistant contrôleur à partir de 1951. Il assure ensuite la direction du “Royal” à Rose Hill pendant 17 ans pour retourner ensuite au “Rex”. Il compte donc 29 ans au service de la “Consortium Cinematographic”. Il se vante de la ponctualité et de l’exactitude respectées par sa compagnie. Pas de pornographie non plus par égard à une clientèle respectable. Il croit dans l’adage voulant que “qui sème le vent récolte la tempête”. Flattons les bas instincts des spectateurs et ils deviennent des bêtes. Le problème des cinéphiles fumeurs relève de la police et non pas des exploitants des salles. Le “Rex” vient de refaire le système d’éclairage et de ventilation de sa salle pour la somme de Rs 17 000.

M. Soloo Rawat dirige le “Majestic”, salle de 1 500 places. Il admet que les spectateurs exigent de plus en plus des films à caractère sexiste, sinon pornographique. Les bonnes gens, qui déplorent cela, ne se dérangent pas pour autant quand de “bons films” sont programmés. Le public a le cinéma qu’il mérite. Les films saisis par la Brigade des Mœurs, tels “La Femme spéciale” ou encore “Black Aphrodite” le sont souvent à la demande des salles concurrentes.

Ismaël Kalla manage l’“Opera House”, 1 500 places. Il est satisfait de la coopération policière pour traquer les cinéphiles fumeurs. Il éprouve davantage de difficultés avec les spectateurs qui font éclater des pétards quand apparaissent à l’écran leurs acteurs et actrices préférés. Il admet la défectuosité de sa ventilation mais se vante de la propreté de ses toilettes. Il prône le remplacement des grandes salles de jadis par plusieurs petites salles. Il voit dans la vidéo et dans les vidéo-clubs la plus grande menace pour les salles de cinéma.

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