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Ces indécis qui décident

11 juin 2005, 20:00

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Dans le cadre des prochaines élections, les lecteurs de « l?express-dimanche » découvrent dans cette édition une étude politique extrêmement riche en enseignements. Ils seront frustrés néanmoins de l?absence d?une information qui aurait sans doute comblé une curiosité légitime : des indications du sondeur sur les intentions de vote. Cette omission volontaire de notre part mérite une explication.

Nous estimons que publier, à trois semaines des élections, une « information » susceptible de peser sur l?issue du scrutin est incivique. Cette réflexion, nous nous la sommes faite dès la commande de l?étude à Synthèses. C?est donc dans l?ignorance des conclusions de ce sondage que nous avions décidé de ne diffuser aucune indication sur les intentions de vote.

Il aurait pu en être autrement si nos moeurs électorales n?étaient pas perverties. Il nous semble en effet ? c?est une analyse que nous avons souvent faite ici même ? que de nombreux électeurs sont volatiles, trop prompts à voler au secours de la victoire. Résultat : le parti ou l?alliance qui est perçu comme victorieux gagne effectivement. Les perceptions des uns, certes, ne sont pas forcément celles des autres. Mais au jour J-21, annoncer, en s?appuyant sur un sondage sérieux et crédible, l?avance d?un bloc, c?est assurer sa victoire. Ce n?est pas le rôle d?un journal indépendant.

Aurions-nous été tentés de prendre le risque que les conclusions de ce sondage nous inciteraient à la plus grande prudence. Il démontre que les jeux ne sont pas faits, l?écart qui sépare les forces en présence étant faible et sans signification aucune, compte tenu du nombre encore très élevé d?indécis. Par conséquent, ce sont les autres éléments de l?étude qui sont, en vérité, instructifs et révélateurs. Il convient de les analyser.

Le facteur clé ? sans jeu de mot ? tient en deux constatations : la première, c?est qu?alors même que 85 % des électeurs indiquent leur intention d?aller voter, ils sont 33 % à être encore indécis sur leur choix, 23 % desquels sont dans une « indécision totale ». La deuxième, c?est l?absence de « fermeté » dans les intentions de vote. Une majorité d?électeurs ? 54 % ? déclare qu?elle « peut changer d?avis ». Ce qui était déjà une intuition est ainsi confirmé par Synthèses : c?est de ce marais d?indécision qu?émergera le vainqueur des prochaines élections, qui n?est pas encore indentifiable.

La question maintenant est de comprendre ce qui retient encore un électeur sur trois et l?empêche toujours d?exprimer un choix « ferme et définitif ». Le sondage ne nous livrant pas d?éléments de réponse, nous ne pouvons que spéculer.

L?opposition a construit sa campagne autour de l?idée du « changement ». Elle croit avoir décelé chez une majorité de la population une insatisfaction suffisamment grande pour provoquer un sentiment de rejet de l?actuelle majorité. Le sondage indique que « 10 % de l?électorat MSM-MMM de l?an 2000 pourrait en effet se reporter sur l?alliance PTr-PMXD ». Ce n?est pas le report massif perçu par l?Alliance sociale.

C?est que le « changement » est souvent une invite à double tranchant. Il attire comme il fait peur. A mon avis, la nature du malaise des absentionnistes est là.

Séduits par une promesse de mieux-être ? c?est le sens du changement annoncé par Navin Ramgoolam ? ils ne sont cependant guère rassurés de la capacité de l?équipe de l?alternance à conduire efficacement ce changement. Dans le doute, ils s?abstiennent.

Tout l?enjeu, pour un camp comme pour l?autre, est donc de savoir comment s?attirer la confiance de ces électeurs indécis et quelle est la cause de leur hésitation.

Le leader de l?alliance MSM-MMM croit savoir. Il a commencé à exploiter le ressort bien connu de la peur du changement. Il rappelle aux électeurs que des problèmes graves, comme ceux menaçant l?industrie sucrière, devront être gérés par le futur gouvernement. Une manière de dire que ce n?est pas le moment de prendre le risque de changer son fusil d?é (paul) e? La peur est un levier. Il n?y a qu?à voir à quel choix elle a poussé les Français lors du récent référendum sur l?Europe.

Pour gagner les faveurs de cet électorat indécis, c?est probablement l?Alliance sociale qui a le plus d?effort à faire. Il lui faut démontrer qu?elle est capable de mieux maîtriser cette dégradation de la situation économique et sociale qu?elle critique avec véhémence. Il lui reste à garantir qu?elle possède l?énergie, l?intelligence et la volonté qui manquent à l?équipe sortante. Ce ne sera pas facile à établir. Mais si l?Alliance sociale n?arrive pas à convaincre qu?elle a les intelligences appropriées pour gérer les dossiers complexes qui attendent le gouvernement, je ne vois pas comment elle fera basculer les abstentionnistes dans son camp.

La campagne de Navin Ramgoolam s?appuie toujours sur le postulat d?un raz-de-marée électoral. Tout indique que tel ne sera pas le cas. En définitive, les élections pourraient bien se décider dans les quatre ou cinq circonscriptions où la lutte paraît particulièrement serrée. L?Alliance sociale devrait logiquement repenser sa stratégie et orienter sa campagne également vers ceux qui doutent encore de son efficacité gestionnaire.

Que les partis politiques cessent, par ailleurs, de ne compter qu?avec les seules équations ethniques ; elles ne font pas les élections. Même si des différences existent, Synthèses note ? et ce n?est pas la première fois ? que « la répartition annoncée des voix est souvent comparable entre les catégories des populations ». En clair, le vote « communal », quand il existe, est bien moins significatif que ne se l?imaginent les dirigeants politiques. Personne n?est l?épouvantail de l?autre. Et nos frontières ne sont pas meurtrières. Bérenger peut prétendre à un bon ancrage national, et Ramgoolam, malgré le faux pas de sa stratégie initiale, réaliser un score plus qu?honorable ailleurs que dans son électorat historique. Aucune communauté à elle seule ne détermine les élections ? celle qui était censée la faire cette fois est, selon Synthèses, équitablement partagée entre les deux blocs. Ne soyons pas pour autant naïfs. Le communalisme électoral n?est pas mort mais le monstre à plusieurs têtes s?affaiblit. Ouf !

Peut-être ce constat incitera-t-il les dirigeants politiques à parler enfin aux électeurs de ce qui est susceptible de les intéresser. A trois semaines du scrutin, aucun parti n?a encore de programme de gouvernement. Les discours de campagne et les conférences de presse se limitent toujours à des règlements de comptes politiciens. Un électeur sur trois s?en fout, un bloc sur deux va en faire les frais.

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