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LE SERVITEUR DE L?OMBRE
Il n?est pas aisé de mettre la main sur Christian Rivalland en ce moment car il est insaisissable, multipliant ça et là les réunions avec candidats et agents. Une fois qu?on y parvient, il surprend à plus d?un titre. Il est l?antithèse desconseillers politiques qui peuvent passer des heures às?écouter parler de stratégies électorales.
C?est un homme simple, qui se garde bien de faire étalage du fait qu?il a été lauréat de la bourse d?Angleterre, de même qu?un faiseur de boursiers d?état. Ou encore qu?il lui a été donné de côtoyer, au cours de ses études à la prestigieuse London School of Economics (LSE), des hommes aux destins célèbres, notamment feu Jawaharlall Nehru, Premier ministre indien, qu?il rencontra en 1964.
Une fois le dialogue amorcé, on est frappé par son sens exacerbé de redevance envers la société. Ainsi, il estime que les lauréats devraient regagner le pays une fois leurs études terminées. «J?ai toujours pensé que l?on devait rendre au pays ce que l?on a pris».
Il en va de même pour son engagement politique long de29 ans. «Si l?homme n?aide pas les autres, il n?a pas de raison de vivre. Tant que nous pouvons aider, nous devons le faire car nous ne naissons pas égaux et il existe de nombreux démunis. Ainsi, quand la fin est proche, en regardant en arrière, on peut se dire qu?on a fait ce que l?on a pu.»
Des sentiments qui ne sont pas étrangers à ses solides convictions religieuses. Christian est né dans une famille où la foi catholique est fortement ancrée, de même que l?intérêt pour la chose politique.
Son père, Sir Michel, chef juge, s?est intéressé avec un certain recul à la politique et a eu comme ami personnel feu Sir Veerasamy Ringadoo et Renganaden Seeneevassen, éminents membres du barreau.
<B>Élève brillant</B>
Christian montre très tôt de sérieuses aptitudes pour les études, décrochant la petite bourse au primaire. Même si le collège Royal de Curepipe est la plus cotée des institutions secondaires, Sir Michel préfère envoyer son aîné au collège St-Joseph où le jeune Christian étudie le latin, le grec, l?anglais et le français. Bien que ses parents soient prêts à lui payer ses études supérieures, il ne veut pas leur imposer ce fardeau. «Les parents n?ont aucun devoir vis-à-vis de leur enfant adulte. Ce dernier doit faire tout ce qui lui est humainement possible pour assurer son avenir».
Christian étudie comme un forcené et obtient la bourse d?Angleterre. Ses résultats de fin d?études, alliés aux recommandations du professeur Titmus qu?il croise lorsque celui-ci réalise une étude sur la démographie galopante à Maurice, lui ouvrent les portes de la LSE où il étudie l?histoire et l?économie. Son professeur d?histoire, Alfred Cobban, renforce davantage son idée «que l?on doit toujours tout rendre à la société». S?il étudie aussi le droit au Middle Temple, il ne va pas jusqu?aux examens car le sujet est «trop austère».
C?est en lisant le livre de Theodore White ? un des récipiendaires du fameux Prix Pulitzer ? sur les présidentielles américaines opposant John Fitzgerald Kennedy à Richard Nixon en 1960, qu?il découvre l?importance du rôle du campaign manager dans touteélection. Et cela l?incite à êtreactif sur le terrain. Il travaille alors comme agent pour leParti travailliste anglais en 1964 et 1966.
À son retour au pays en 1967, il enseigne un an au collège du St Esprit et réalise que sa pédagogie diffère de celles des prêtres. Il façonne de futurs lauréats et pour cela, il est prêt à tous les sacrifices. Les religieux envisagent la chose sous un autre angle. Une proposition de recrutement comme secrétaire du groupe Espitalier-Noël le convainc de quitter l?enseignement à plein temps. Cependant, pour garder contact avec les élèves, il donne des leçons particulières avant et après ses heures de travail.
Christian ne tient pas le compte du nombre de lauréats qu?il a formés. Pour lui, l?important, ce n?est pas de former l?élite mais de développer les potentialités des élèves, enparticulier ceux n?ayant pasles moyens d?aller étudier à l?étranger.
Sa plus grande satisfaction dans l?enseignement est d?avoir permi à «une fille très pauvre de Tranquebar d?être lauréate à une époque où les bourses d?études supérieures étaient rares».
Son pari réussi de transformer en lauréat un élève classé troisième à sa première tentative aux examens et qui avait refusé une autre bourse d?études, finit par le lasser d?enseigner l?économie. Il se concentre sur l?histoire et la littérature.
En 1976, ce père de deux fils ? Louis, qui est actuaire, et Patrick, expert-comptable ? et grand-père de quatre petits-fils, se laisse convaincre par Sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR) d?aider au niveau de la campagne du PTr. Il accepte car il admire «l?humanisme de SSR, à qui l?on doit l?institution de l?état providence et qui était un visionnaire, car il rêvait de transformer Maurice en second Hong Kong».
<B>Méthode modifiée</B>
Christian sourit au souvenir d?avoir fait tomber Paul Bérenger aux élections de 1977 à Quatre-Bornes, alors que personne, pas même les agents rouges, n?y croyait. Il en a été de même en 1983. S?il a réussi ce tour de force, c?est grâce à «des méthodes de gestion de campagne secrètes encore d?actualité».
Appelé à en dire plus, il affirme avoir révolutionné la méthode de pointage des électeurs. «Avant 1976, cela se faisait au pifomètre.»
Depuis cette époque, Christian a participé à toutes les élections aux côtés du PTr. Il ne se voit pas «changer de monture par conviction». Et puis, il admire Navin Ramgoolam autant que son père. Il n?oublie notamment pas «que Navin a restitué le passeport aux Mauriciens qui avaient quitté le pays avant l?indépendance». Il avoue aussi avoir mesuré la valeur de l?amitié de ce dernier durant la campagne de 1991. «Des adversaires avaient renversé ma voiture et au poste de police d?Abercrombie, on ne me prenait pas au sérieux. Navin a passé des heures à mes côtés aux Casernes centrales, le lendemain, soit la veille du scrutin, réclamant que l?on me donne une protection policière. Cela ne s?oublie pas».
En ce moment, Christian travaille d?arrache-pied avec les agents, faisant fi de sa santé et ne dormant que trois heures par nuit. Ceux qui le connaissent bien, savent qu?il ne recherche ni gloire, ni gain. Et qu?au lendemain du jour du dépouillement, le 5 juillet, il reprendra tranquillement le cours de son existence d?anonyme. C?est cela un serviteur de l?ombre?
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