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Les peurs des tireurs de pousse-pousse

1 juin 2005, 20:00

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Les pieds nus, Julien tire son pousse-pousse pour gagner sa vie. Un peu plus de trente ans qu?il court inlassablement les rues défoncées d?Antsirabe. Et il n?a pas vraiment gagné sa vie, puisqu?après toutes ces années, tous ces kilomètres, toutes ces charges, il loue toujours son pousse-pousse : 5 000 FMG (environ Rs 15) par jour. Mais Julien a gagné un surnom, ?Ingahilehibe?, en francais : le doyen, ou le sage, ou encore le grand monsieur.

Et cela lui suffit. Quand Julien tire son pousse-pousse, quelle que soit la charge ou la distance à parcourir, il a toujours cet intriguant sourire aux lèvres. Un sourire que le visiteur n?arrive pas à comprendre. Est-ce un sourire pathétique, ironique, ou désabusé ? Non. Rien de cela. Le sourire de Julien en est un de fierté. Un sourire qui tend aujourd?hui à disparaître.

Le dimanche, très tôt, tout frais, habillé beau, Julien bichonne son pousse-pousse devant l?hôtel des Thermes. Il est aux aguets. Dès qu?il aperçoit un client potentiel (soit-il d?ici ou d?ailleurs), il ôte prestement son chapeau pour saluer, et propose, en malgache, en français correct ou en anglais approximatif, ses muscles et son pousse-pousse pour vous transporter à la manière d?un monarque d?antan.

Comment alors comprendre qu?un homme, de notre époque, tel un forçat, tire d?autres hommes ? et leurs marchandises ? contre une somme d?environ 4 000 FMG (Rs 12) ? Est-ce un mauvais calcul si Julien tire sa charge quotidienne depuis trois décennies ? Pire, qu?il consent à ce que ses cinq fils en fassent de même ? à qui la faute, si c?en est une ? Les traditions ancestrales, les stratifications sociales, les anciens socialistes qui étaient au pouvoir, les actuels dirigeants politiques, ou bien est-ce celle de Julien lui-même.

?Je suis fier de mon métier?, répond impassible l?? Ingahilehibe? des tireurs de pousse-pousse antsirabéens. Comme lui, ils sont au moins 2 500, issus de la campagne, qui courent les rues de la ville thermale, tirant, sous le soleil ou la pluie, leur charge, sans se plaindre. Ils mènent une véritable course contre la montre d?un temps qui change inexorablement, contre l?embouteillage des voitures de plus en plus nombreuses et nerveuses, et aussi, depuis le début de cette année, contre une administration déterminée à réglementer ce moyen de locomotion qui daterait du début du vingtième siècle, avec l?arrivée des Chinois à Madagascar.

<B>Un choc de logiques</B>

?L?argent que je récolte en un jour à Antsirabe équivaut à trois jours de travail dans mon champ à Manandona...?, explique Julien, résolument pragmatique. à côté de lui, croupi dans son pousse-pousse, Alain est originaire, lui, d?Ambohimanga : ?Nous sommes des paysans, habitués au travail depuis notre enfance. Nous venons ici pour nous faire un peu d?argent liquide, et puis nous retournons dans notrecampagne pour nous occuper de notre famille et de nos plantations.?

Ce couple français, indigné de voir ?des hommes, tels des b?ufs, tirer d?autres hommes?, est sans doute inconscient de la réalité de bien des tireurs de pousse-pousse. Dans son élan d?humanisme, il s?élève contre cette pratique : ?Chez nous, même les chiens n?ont plus le droit de faire des travaux forcés.? Et il est outré. Mais les tireurs de pousse-pousse sont aussi outrés : se voir ainsi refuser leurs services ! Un choc de logiques. Eux, ils préfèrent mille fois les autres touristes, en quête d?exotisme, qui adorent se faire photographier dans ces rickshaws, encore ?plus folkloriques? que ceux des pays asiatiques.

Mais si les tireurs de pousse-pousse perdent leur sourire, ce n?est pas à cause des touristes, loin de là. Car ils peuvent toujours compter sur bon nombre de citadins d?Antsirabe qui ne s?en privent guère pour se faire transporter à l?église le matin, puis au marché, et au restaurant le soir. Ils peuvent aussi compter sur ces jeunes qui adorent se faire raccompagner en pousse-pousse au sortir des boîtes de nuit alors que le soleil paresse encore. ?Il faut bien qu?ils travaillent ces gens-là?, nous confie, sans gêne aucune, un jeune homme, armé de son téléphone dernier cri et accompagné de son amie en tenue sophistiquée (manteau et bottes de cuir style Tomb Raider).

Ce jeune, qui sortait du Tahiti Club, ne tirera jamais un pousse-pousse de toute sa vie. Mais pourtant ses habitudes contribuent à faire vivre tout un métier. Et ce métier pourrait être en danger aujourd?hui.

Dans une ruelle qui débouche sur un plan d?eau, deux femmes sont assises parmi une trentaine de pousse-pousse abandonnés. Elles aussi, comme le jeune homme, ne tireront jamais de pousse-pousse. Et pourtant, elles en vivent. Ce sont deux propriétaires de pousse-pousse. Elles aussi, comme les tireurs, ont perdu le sourire.

?J?ai envie de tout abandonner. Antsirabe, à ce rythme, va perdre tous ses pousse-pousse?, se lamente Donna Rakotoson Laporte. Les nouvelles réglementations de la mairie d?Antsirabe (carte grise, vignette, permis de conduire pour tireur, contrôle technique ? voir hors-texte), ?finiront par tuer ce métier.?

Il y a quelques mois, propriétaires et tireurs de pousse-pousse ont manifesté contre ces nouvelles réglementations devant la mairie. Ils étaient au moins 3 000 à réclamer ?un peu plus de flexibilité.? Mais leur appel est demeuré vain. Et aujourd?hui, petit à petit, bien des propriétaires, à l?instar de Donna Rakotoson Laporte, songent à ranger leurs pousse-pousse au garage de l?oubli. ?J?avais un pousse-pousse au départ, puis des tireurs sont venus me voir en me disant qu?ils cherchaient du travail, alors j?en ai acheté d?autres. Mais aujourd?hui, les charges sont trop élevées, aussi chères que celles d?une voiture. Et les tireurs qui sont des paysans, ne sachant lire, peinent à obtenir un permis de tireur. Ce qui les prive de revenus, eux qui viennent en ville pour se faire un peu d?argent, sont aujourd?hui contraints à mendier.?

<B>Un rapport complexe</B>

Le rapport entre tireur et propriétaire de pousse-pousse est complexe à saisir. Le propriétaire est convaincu d??aider? le tireur en lui louant un pousse-pousse contre 5 000 FMG par jour ; moins de 2 % des tireurs possèdent leur propre véhicule. Et le tireur, qui se fait en moyenne 20 000 FMG (Rs 60) par jour, est reconnaissant, mais il y a, comme partout, certains propriétaires qui exploitent des tireurs, de même qu?il y a certains tireurs qui ne s?acquittent pas de la location.

Mais, face aux nouvelles réglementations de la mairie, ils unissent leurs peurs et leurs pleurs. Pour eux, Antsirabe sans pousse-pousse ne serait plus Antsirabe. Et Julien, qui jusqu?ici, souriait, se fige à l?idée qu?il n?aurait plus de pousse-pousse à louer. ?C?est ma vie, mon passe-temps, mon gagne-pain.? C?est cela le plaisir des gens de peu, qui refusent de se faire broyer par une société dans laquelle l?argent est roi, et la voiture reine. Puissions-nous comprendre cela....

<B>Nad SIVARAMEN</B> <I>De Madagascar</I>

NOUVELLES RÉGLEMENTATIONS

<B>Contrôle strict</B>

■ La municipalité d?Antsirabe veut limiter le nombre de pousse-pousse en interdisant toute nouvelle immatriculation et en appliquant de nouveaux règlements. Ainsi un tireur doit avoir au minimum 18 ans, mais cela ne suffit pas. Il faut encore qu?il possède une carte grise et un ?permis de tirer?, délivré par la mairie après examen. La mise en circulation d?un pousse-pousse est assujettie à la tenue d?une carte grise et d?une vignette. ?Cette nouvelle réglementation est instituée pour mettre de l?ordre dans la circulation de la ville?, indique un cadre de la commune urbaine d?Antsirabe. Selon lui, ?les propriétaires et les tireurs de pousse-pousse devront se conformer aux règlements sous peine de sanction.?

EN VOIE DE DISPARITION

<B>?Trois métiers...?

■ Des coups de marteau résonnent dans le quartier de Mahazoarivo. Ils proviennent de l?atelier familial des Rabemananjara. Le jeune fils, Pierre, est surpris en pleine fabrication d?un pousse-pousse. C?est ici que sont construits bon nombre des pimpants pousse-pousse qui déambulent dans les rues d?Antsirabe. ?Nous donnons des couleurs à la ville?, lâche-t-il non sans fierté. Un pousse-pousse neuf coûte dans les 900 000 FMG, une somme que ne peut se permettre le tireur (qui préfère en louer). Pierre Rabemananjara avance que le nombre de commandes a chuté depuis l?entrée en vigueur des nouvelles législations. ?Ce serait dommage de voir disparaître les pousse-pousse, comme cela a été le cas dans d?autres villes?. Une évidence, au-delà des discours administratifs ou politiques, c?est toute une chaîne d?humains qui serait pénalisée si cette activité est appelée à disparaître : de l?artisan-fabricant, au propriétaire qui investit, en passant par l?infatiguable tireur. En fait, comme l?observe Pierre Rabemananjara, ?trois métiers?.

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