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Les yeux fertiles

12 mai 2005, 20:00

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● Avec le recul, diriez-vous que vous avez quitté la politique par nécessité ou par obligation ?

Pour ceux qui sont entrés en politique par conviction totale et même par vocation, on n?abandonne pas la politique. Certains ont limité l?engagement en politique à l?élément électif. La politique, ce n?est pas seulement être un élu. C?est une pratique sociale dans le cadre d?une relation à l?ordre établi. Je suis entré en politique à 19 ans comme un militant de rue. La question d?être élu ne se posait même pas. Dans mon cas, j?ai eu la chance d?être impliqué dans de nombreuses études sur la démocratie, sur la bonne gouvernance. Je ne pourrais jamais m?empêcher de m?y intéresser, de suivre de très près et de vouloir commenter, et d?avoir un regard politique sur l?évolution de la société.

● Vous n?êtes donc pas en marge de la chose politique ?

Non, je ne suis pas en marge de la politique. Je n?y suis, tout simplement, pas venu pour faire carrière.

● La politique souffre, selon vous, d?être infestée de carriéristes ?

Malheureusement oui, et ce n?est pas seulement un phénomène mauricien?

● Causé par ce que l?on a appelé la mort des idéologies ?

Il n?y a pas eu de mort des idéologies. Il y a eu un certain effacement du clivage idéologique et de leur confrontation. Il y a une pensée unique et dominante en terme d?idéologie : celle du libéralisme. Et c?est pour ça qu?on a tendance à dire que l?idéologie est morte.

Il n?y a pas de pensée figée. La réflexion évolue, les repères aussi. Mais les fondamentaux restent?

● A voir la déliquescence et les retournements de vestes des partis dits de gauche, on peut arriver à en douter?

Les fondamentaux tournent autour de l?homme, de sa place dans la société. On peut appeler cela idéologie ou autre chose, mais cela reste l?organisation des hommes dans la société, dans des nations et la relation de ces nations entre elles. Mais la finalité est tout simplement le mieux-être des hommes.

● Cela, c?est la finalité. Mais l?idéologie, c?est le choix du chemin pour y arriver?

Il y a aujourd?hui une telle importance accordée à l?individualisme que cela se traduit au niveau politique. C?est pour ça que l?on voit beaucoup de personnes faire de la politique en se servant de ce prétexte pour une carrière. Mais il reste toujours, dans la génération précédente, des gens comme Lionel Jospin qui transportent autre chose et qui restent des références de cette implication en politique pour servir et faire aboutir une idée. Et j?ai l?impression que l?excès d?individualisme et de libéralisme est en train de ramener certains jeunes à réfléchir sur la vraie politique. Le mouvement est naissant, mais je le sens très bien.

● Le retour du pendule est amorcé ?

Cela me semble évident. Les cycles sont dans la nature des sociétés, dans la nature tout court. Le cycle, né avec la chute du mur de Berlin et la poussée du libéralisme, est selon moi arrivé à terme. Il y a toujours eu, heureusement, un certain nombre de personnes qui ont encore cette capacité de se révolter contre les injustices. C?est cette capacité de révolte qui nourrit cette pensée qui veut que l?ordre mondial n?est pas propice au développement de l?homme.

● L?homme politique a le pouvoir d?influencer les idées, de diriger une population dans une direction. Vous étiez dans un parti qui a prôné une politique ultraradicale qui aurait pu être catastrophique s?il était arrivé au pouvoir en 1976? Comment réagit-on quand on s?est soi-même trompé et qu?on en mesure la responsabilité ?

La nationalisation et d?autres éléments de ce programme politique étaient des moyens pour aboutir à quelque chose. Je pense, avec le recul, que si en 1976 nous avions nationalisé un certain nombre d?entreprises, cela aurait été une erreur. Mais ce programme, nous l?avons fait avec toute notre conviction.

● La bonne foi n?est pas mise en doute, mais qu?aurait été Maurice aujourd?hui si votre parti était arrivé aux affaires ?

L?histoire est faite de beaucoup d?erreurs, de mouvements perpétuels. Mais l?histoire les corrige aussi. Par les autres, qui écartent ceux qui ont fait des erreurs et qui amènent un développement. Mais je ne pense pas, même en 1976, que nous allions faire un wholesale nationalisation. On n?aurait pas développé une économie totalement étatique.

● Vos références à l?époque étaient Madagascar notamment. Or, on sait le cataclysme dans lequel le programme économique de Didier Ratsiraka a plongé le pays pour trois décennies?

C?étaient des amis politiques, Ratsiraka et René. Mais ils n?étaient pas nos modèles de développement. C?étaient des références par rapport à ce qu?on appelait l?impérialisme américain. Par ailleurs, dans l?esprit de l?époque, la nationalisation était un instrument qui pouvait permettre de régler certaines injustices. Le problème reste entier. Même si les moyens, on est tous d?accord, étaient mauvais. Le problème de distribution des richesses se pose encore de nos jours.

● Toujours cette démocratisation de l?économie dont on parle aujourd?hui ?

Exactement. C?est le cycle qui revient car nous n?avons jamais réglé ce problème. Et ce n?est certainement pas avec le libéralisme comme l?ont cru certains, que cela allait être réglé. Finalement on a cru que le droit du plus fort allié à l?individualisme allait régler les choses. Moi, je refuse ça. La solidarité est un élément important de notre idéologie, de même que la révolte devant l?ordre établi.

● Quand vous voyez l?évolution de votre ancien parti, êtes-vous inquiet ?

On est obligé d?être inquiet. Disons malheureux plutôt qu?inquiet. Malheureux de voir tant d?occasions ratées. Malheureux de voir qu?on n?a pas réussi grand-chose. Quand on a été porteur d?une telle idéologie, on a envie de voir dans sa courte vie au moins quelque progrès dans la direction que l?on avait souhaitée. Et là, je dirai qu?on a du retard? Et qu?on a oublié certaines choses en cours de route. Je suis malheureux quand je vois autant de jeunes quitter le pays, frustrés d?être victimes d?un certain moule, d?une certaine rigidité de la société créée par un conservatisme alimenté par la bourgeoisie d?Etat, par la classe politique et le secteur privé.

Il y a dix jours, j?ai reçu, à mon bureau, un homme de 45 ans qui avait plus de 20 ans de carrière dans une très grosse entreprise mauricienne. Cet homme vient d?être coiffé au poteau au moment d?accéder à son poste, par un jeune qui n?a de mérite que sa situation familiale et la couleur de sa peau. Quand je vois ça, je dis que nous avons raté quelque chose. Ce n?est pas possible qu?après plus de trente ans de combat, on se trouve encore dans une société à régler ce genre de problème.

A voir des jeunes qui ne peuvent satisfaire leurs aspirations, c?est révoltant. Et en plus, on ne se rend pas compte que c?est un énorme handicap pour le développement du pays. C?est une des occasions les plus importantes que nous avons ratée. Et on revoit la même chose au sein de l?Etat où on ne peut pas voir de job si l?on a pas de P.B, ce qui veut dire political backing? Cela veut dire que notre combat de l?époque n?a pas abouti.

● D?où vient la racine du mal ? La dérive ?pouvoiriste? ?

Il vient d?un conservatisme et d?une complicité entre la bourgeoisie d?Etat et la bourgeoisie économique. Il vient du fait que les gens qui se retrouvent dans ces bourgeoisies se raccrochent à peu de choses. Ils se confortent dans la nécessité d?avoir autour d?eux des personnes de leurs groupes. C?est plus important que tout pour eux. Résultat : 50 % de nos jeunes qui vont étudier ne reviennent pas. Et qu?on ne me dise pas que c?est uniquement parce que les salaires sont meilleurs en Europe. Cela a toujours été le cas. Pourtant, à une certaine époque, ils revenaient. C?est parce que le climat général était meilleur.

Ces jeunes se sentaient à l?aise, se sentaient bien, ici. Nous avons raté le coche. Non seulement nos talents à l?étranger ne reviennent pas, mais ceux qui vont étudier ne veulent pas non plus revenir. Nous allons un jour finir par être une nation de vieux. Je suis triste de voir le nombre de parents qui ne revoient pas leurs enfants. C?est vraiment un drame. C?est quelque chose que nous aurions pu régler s?il y avait une volonté politique.

● La démocratisation de l?économie est mal partie ?

Si cet état de choses demeure, oui. J?englobe dans ce terme de démocratisation économique quelque chose de large. Cela veut dire qu?il ne devrait pas y avoir de prédéterminisme du fait de la naissance d?un homme, de la couleur de sa peau, ou du type de cheveux qu?il a. De telles considérations ne peuvent decider de son emploi et de ses perspectives dans la vie. Voilà le point fondamental. On en est là. Nous n?avons pas brisé ces carcans. Il n?y a pas de problème, par exemple, à ce que, dans une économie de marché, naissent des monopoles ou des cartels. Si un monopole vient de la compétition, il n?y a pas de problème. Le problème devient grave quand ces monopoles font tout pour fermer la porte aux autres. Il y a toujours celui qui va gagner le 100 mètres. S?il est le plus fort, il n?y a aucun problème. Mais s?il le gagne en mettant de la colle sous les souliers des concurrents, ça c?est inacceptable.

● C?est ainsi que vous voyez le fonctionnement de l?économie mauricienne ?

Malheureusement oui. Beaucoup ne se rendent pas compte qu?en bloquant des perspectives aux autres par toutes sortes de moyens, ils sont en train de faire monter la pression dans la marmite sociale et que la frustration est énorme. Un important industriel mauricien m?expliquait qu?il allait investir quelques millions dans des projets éducatifs. J?étais très heureux de l?entendre, mais en même temps, je n?ai pas pu m?empêcher de lui dire : ?Ces mêmes personnes dont vous allez financer l?éducation sont les mêmes qui, un jour, vont bombarder de pierres votre entreprise?. Plus les gens sont éduqués, instruits, plus ils voudront avancer dans la vie, ils aspireront à une carrière professionnelle. Ils voudront leur juste place dans la société. Et avec ce qui règne dans le milieu du secteur privé, son avenir est bouché. Et la frustration sera énorme.

● Vous risquez, comme cela se fait couramment, d?être traité de raciste parce que vous aspirez à une économie démocratisée?

Il y a une grosse hypocrisie autour de tout ça. En fait, ce sont ceux qui pratiquent un racisme, sans le dire, qui traitent de racistes ceux qui protestent contre cet état de choses ! C?est quand même incroyable. On sait que la réalité est ainsi : il y a des gens qui ne pourront jamais atteindre certaines positions dans le secteur privé et dans le secteur public. On peut se cacher comme on veut derrière les mots: C?est du racisme. Que cela fasse plaisir ou non. La seule différence entre nous et l?Afrique du Sud et le Zimbabwe, c?est que notre racisme n?a jamais été institutionnel. Personne ne peut le cacher.

● Le secteur privé parle souvent de ?level playing field? entre partenaires. Quel regard portez-vous sur cette intention ?

Si le secteur privé est - comme beaucoup l?ont constaté - en panne d?idées, de renouvellement, cela est le fait notamment de ce facteur de inbreeding de marché captif, assuré. C?est entré dans le mental. On garde les mêmes et on continue. Aujourd?hui, après avoir joui d?une situation, depuis plus de 50 ans, où la rente a été favorisée, que ce soit sur le sucre ou même dans une certaine mesure, le textile où l?aide de l?Etat a fait jouer le taux de change, cela a été aussi la liberté avec laquelle certaines banques ont offert des facilités, tout cela a fait que ces personnes habituées à ces rentes, ont aujourd?hui des difficultés à appréhender les choses de manière différente. Cette bourgeoisie est en crise. Tout ce qu?elle essaie de faire, c?est de reprendre les mêmes choses et de tirer un peu plus de jus. Quelques morcellements deci-delà, grapiller des parts de marché ici, quelques aventures un peu timides dans la région et voilà, c?est tout?Le secteur privé doit changer d?état d?esprit et cela ne pourra se faire qu?avec du sang nouveau dans la masse des entrepreneurs.

● On parle beaucoup du financement des partis politiques. Quel regard portez-vous sur cela, pour avoir été des deux côtés de la barrière, en quelque sorte?

La nécessité de codifier ce financement est sans doute une bonne chose. Il ne faut pas se leurrer. Ce qui a été codifié sera respecté, mais il y aura toujours des enveloppes sous la table pour le financement des partis politiques. Le problème, c?est surtout cette industrialisation du processus électoral. On pousse à l?excès et cela engloutit des millions. Pour moi, c?est une manière de dire que nous avons un peuple - excusez l?expression - intellectuellement limité. On dit, d?une certaine manière, qu?il peut être acheté. Deuxième point : se pose la question de ?redevabilité? aux intérêts privés qui financent les partis. Ce n?est pas parce qu?une compagnie aide au financement d?un parti qu?il faut en retour lui donner quelque chose. Si cette compagnie pense que c?est autrement, alors il faut aussi faire autrement. Il faut que tous les partis soient d?accord pour régler ce problème...

● ?qui, pour le moment, échappe à toutes les institutions?

Ce qui a fait le succès de l?île Maurice post-indépendance, c?est la qualité de ses institutions. Mais aujourd?hui - et c?est un problème grave - toutes les institutions sont en déclin. Et cela est en train de devenir un facteur qui handicape le développement. La raison de ce déclin, c?est essentiellement la montée en flèche du clientélisme et du patronage dans ces 15 dernières années. On met aujourd?hui des gens protégés pour diverses raisons à la tête d?organismes importants. Cela aboutit à la situation suivante : bon nombre de personnes sont dans des institutions non pas pour faire leur travail, qui est de satisfaire le public, mais pour plaire aux maîtres du jour, le pouvoir en place. Pour recruter un planton, il faut l?approbation du ministre?C?est ça le clientélisme? Aucune institution ne marchera tant que cet état de choses existera.

?Cet homme vient d?être coiffé au poteau au moment d?accéder à son poste, par un jeune qui n?a de mérite que sa situation familiale et la couleur de sa peau. Quand je vois ça, je dis que nous avons raté quelque chose.?

?Non seulement nos talents à l?étranger ne reviennent pas, mais ceux qui vont étudier ne veulent pas non plus revenir. Nous allons un jour finir par être une nation de vieux. ?

?Cette bourgeoisie est en crise. Tout ce qu?elle essaie de faire, c?est de reprendre les mêmes choses et de tirer un peu plus de jus. Quelques morcellements deci-delà.?

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