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Le castor et le putois

10 avril 2005, 00:00

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Il est futile de reprocher à un castor de faire son trou. C?est là l?essentiel de sa vie. Il construit son habitat lentement, abattant des arbres en les rongeant à la base. L?homme politique est un castor.

Le dernier budget du mandat de l?alliance MSM-MMM en est une parfaite illustration. Son trou électoral, la majorité actuelle a commencé à le creuser dès le premier budget présenté par Paul Bérenger, alors ministre des Finances. Et il avait annoncé la couleur. Il s?agissait de prendre, dès la première année de ce mandat législatif, les mesures fiscales considérées justes mais impopulaires pour pouvoir précisément, en fin de législature, annoncer des décisions pas forcément justes mais surtout séduisantes. C?est le scénario banal et sans surprise qui vient de se dérouler sous nos yeux plutôt blasés.

Un castor ne change pas de fourrure au seuil d?un nouveau trou? Et ce ne sont pas des cris de putois qui vont l?effrayer !

Il n?y a donc rien de particulièrement vicieux dans la tentative de la majorité actuelle d?utiliser les atouts du pouvoir pour chercher à reconquérir une opinion publique passablement refroidie à son égard. Le leader de l?opposition ne peut pas ne pas dénoncer la manoeuvre mais il sait qu?elle fait partie de la règle du jeu. Il le sait depuis longtemps. Il ne peut avoir oublié comment son illustre père avait introduit une mesure véritablement révolutionnaire à la veille des élections générales de 1976, ce qui, très probablement, le sauva de la déroute annoncée. Sir Seewoosagur ne s?était pas embarrassé d?ailleurs des provisions budgétaires pour annoncer à la télévision à quelques jours des élections, l?introduction de l?éducation gratuite dans le secondaire et le tertiaire, sans même une consultation préalable avec son ministre de l?Education. On n?a jamais su si le ministre des Finances avait été averti. A 24 heures du scrutin, on a vu Sir Veerasamy Ringadoo venir expliquer à la télévision que le gouvernement avait les moyens de cette mesure budgétivore.

Sur le plan économique, la décision du gouvernement travailliste avait été considérée comme une folie, une « irresponsabilité financière ». Je ne me souviens pas si les chefs de l?opposition d?alors avaient parlé de «politique de terre brûlée». S?ils n?avaient pas utilisé cette belle expression, ils ne pensaient pas moins de cette mesure. Le MMM se hâta de critiquer la décision de Sir Seewoosagur en s?appuyant surtout sur le fait que le projet n?avait pas été préparé, ne pouvant contester de front la justesse sociale de la réforme.

Sur le plan politique, Sir Seewoosagur marqua les esprits et sauva in extremis les meubles. La pensée et l?amère-pensée étaient indubitablement électoralistes mais personne aujourd?hui ne contestera que la décision a servi l?intérêt général et a beaucoup profité aux Mauriciens même s?il fallut, jusqu?à récemment encore, en gérer ses fâcheuses incidences dues justement au fait que la décision fut prise et appliquée dans la précipitation et l?improvisation.

L?allusion à cette mesure dramatique mais ancienne n?est pas gratuite. J?estime que la décision de Pravind Jugnauth de lancer l?ambitieux projet de faire du pays une zone hors taxe est de la même veine. Elle est sans doute inspirée pareillement par les contingences électorales et, même insuffisamment préparée ? comme l?éducation gratuite à l?époque ? elle sert en définitive l?intérêt général.

Certes, elle n?est pas sans risque mais il fallait que le pouvoir trouve une issue au ralentissement des principaux moteurs de l?économie. La marge du ministre des Finances est très réduite. Contrairement à ce qu?affirme l?opposition, il y a vraiment peu de choses qu?un gouvernement puisse faire pour sauver des entrepreneurs du textile-habillement qui ne se sont pas préparés à affronter la compétition accrue induite par la libéralisation du commerce mondial. De même, l?Etat a pratiquement épuisé ses ressources de soutien à l?industrie sucrière globalement, il reste toujours imaginatif cependant dans la protection aux petits planteurs.

Jusqu?ici, l?opposition, par la voix experte de Rama Sithanen, avait vertement critiqué une politique fiscale qui freine indûment la croissance par la consommation alors même que les autres moteurs tournent au ralenti. C?est une invitation soit à réduire le taux de la taxe sur la valeur ajoutée, soit à réduire ou à éliminer les taxes douanières ; dans les deux cas, l?objectif et le résultat sont les mêmes, doper la consommation et s?attirer les bonnes grâces des électeurs-consommateurs.

Le vice-Premier ministre et ministre des Finances a choisi le moyen le plus intelligent, celui qui lui permet de récupérer une partie de sa mise ; d?autre part, il est tenu de toute manière d?éliminer graduellement des barrières tarifaires incompatibles avec les règles de l?Organisation mondiale du commerce et, comme d?autres avant lui, il emballe dans du papier cadeau une obligation d?Etat. Et ça marche ! Les électeurs sont des grands enfants.

Et il ne leur est pas interdit de rêver. Si ce que Pravind Jugnauth vient de faire vise davantage à plaire dans l?immédiat aux électeurs, il demeure qu?il a posé la première pierre d?une construction économique nouvelle qui peut mener loin. Sans forcément croire que l?on peut, en quatre ans, transformer ce pays indiscipliné et conservateur en un nouveau Singapour ou Dubayy, il est possible, à force d?audace et d?ambition, de revitaliser son économie essoufflée, de moderniser son infrastructure archaïque. Le maître-mot est l?ouverture : aux produits, aux techniques nouvelles, aux gens, aux expertises, aux capitaux. Il y aura de la casse, c?est sûr ; le gouvernement doit chercher à limiter les dégâts, mais il faut refuser la contradiction : deux pas en avant vers l?ouverture, trois en arrière vers le protectionnisme.

Il ne faut pas croire non plus que des objectifs aussi ambitieux ne pourront être atteints qu?en distribuant faveurs et privilèges aux citoyens. Tout a un coût. Et tout se paie. Le déficit budgétaire reste élevé, l?endettement de la nation atteint des proportions inquiétantes. Il y a aussi des sacrifices à faire.

Un nouveau mandat commence bientôt. Il faudra qu?il soit surtout le temps de l?effort.

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