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Du rhum et du panadol pour oublier
Chancelant, Marcel Paris n?arrive pas à placer un pied devant l?autre. Tel un pantin désarticulé, des minutes lui sont nécessaires avant qu?il ne parvienne à se ressaisir. Il n?est que deux heures de l?après-midi ce mardi et il est déjà dans les vapes.
Marcel souffre en silence depuis quatre jours. En désespoir de cause, il descend des topettes de rhum blanc pour fuir la réalité : les crues ont emporté Pierre Jacques, son meilleur ami, le 18 mars.
Ils pêchaient en compagnie d?un autre ami maçon, Tiède Bergicourt, espérant capturer des anguilles, des carpes ou des « tilapias » dans la rivière de Riche-en-Eau lorsque le malheur s?est produit.
Le temps était relativement beau ce jour-là. Le trio, habitué à faire des parties de pêche, quitte Rose-Belle à bicyclette pour ce village du Sud. Arrivés sur place, ils longent les berges de la Rivière-des-Créoles et chacun se trouve un coin pour ferrer un maximum de prises.
« Nous sommes arrivés vers midi trente. Il a commencé à pleuvoir une heure plus tard. Nous avons continué à pêcher sans nous rendre compte que le niveau de l?eau montait », soupire Marcel. « Kan mone trouv ene delo la boue pe desane, mone saye call zot mai pa tiena rezo. »
Marcel se hâte de retrouver ses amis pour les avertir. Sous la pluie, c?est un véritable parcours du combattant. Il faut remonter la berge. La boue lui arrive jusqu?au mollet.
Au lieu-dit « Ilot », où un large rocher affleure l?eau, il voit Tiède, agrippé aux grilles d?un chassé, de l?autre côté du torrent. Piégé sur une bande de terre. Il avait traversé le cours d?eau avant que le niveau de l?eau ne monte.
« Kot Pierrot ? » l?interroge Marcel avant de hurler son nom. Rien. Aucun signe de vie. Sa canne à pêche, ses affaires sont nulle part en vue. La rivière est sortie de son lit et c?est le déluge.
Marcel doit remonter vers le village. Le réseau rétabli sur son portable, il alerte la police qui récupérera Tiède tard dans la soirée. Il a fallu l?autorisation du propriétaire du chassé pour traverser son domaine?
Les recherches menées par la police de Cent-Gaulettes, l?Emergency Response Service (ERS), la Special Supporting Unit (SSU) et les plongeurs du Groupe d?intervention de la police mauricienne (Gipm) n?ont rien donné.
Marcel et Tiède ont aussi participé à l?exercice, en vain. « Pierrot éna 49 ans. Li quatre ans pli gran ki mwa e li pliss ki kamarad. Noune rent fami kan mo kuzin fine fek marier ek so s?ur », s?épanche Marcel.
« Depi l?age 14 ans mo conne li. Depi sa laz la nou abitier lapes. Nu habituer vine Riche-en-Eau, zamer noune gagne problem. Nou ine lapes preske partou, Deux-Bras, Beau-Bois, Britannia, Rivière-des-Anguilles. Nune deza tire ene anguille 60 livres et nune fek gagne ene seki 6 pieds Deux-Bras. »
Entre deux lueurs de lucidité
Depuis samedi, Marcel n?est plus le même. La veille du drame, Pierre était chez lui pour prendre un pot. Lundi, jour de son anniversaire, Marcel s?est senti bien seul sans son ami de toujours.
« Aswar mo tane delo la riviere la couler », confie-t-il à voix-basse à Tiède. Moins loquace, ce dernier déprime et refuse la cigarette que lui tend Marcel. « Mo pa pe kapav fimer narien, mo bizin rode panadol », lui lance-t-il, en partant, l?esprit manifestement ailleurs.
Les Jacques sont anéantis. Ils font tout pour dissimuler la disparition de Pierre à sa mère. Jusqu?à ce que son corps soit retrouvé. La vieille dame ne supportera sans doute pas la nouvelle.
Désiré, le frère de Pierre, a arpenté les berges de la rivière jusqu?au soir, mardi, pour tenter de le repêcher. Peine perdue. Les recherches ont dû être interrompues, mercredi et jeudi, à cause du cyclone Hennie. Entre deux lueurs de lucidité, Marcel retourne à la rivière dans l?espoir de retrouver son ami.
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