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L?Ami Werner

13 mars 2005, 20:00

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...En effet je prends le relais de la rédaction pour ajouter qu?à cette occasion, Werner Lambersy établit, avec les écrivains et les journalistes mauriciens, des relations particulièrement riches. Il y a jusqu?à certains chauffeurs de taxi qui se souviennent encore de son abondante chevelure toute blanche et son teint rougeaud. ?Li ti kontan anvoy so de topet nu rhum Green Island !? Bref, bon vivant, Werner Lambersy, à l?instar de bon nombre d?entre nous, sait que la Liberté avec un grand L est un leurre, et que comptent davantage les vrais moments de libération qu?on s?accorde en étroite union avec soi-même et avec les autres. Comme il le clame en fin de sa note biographique : ?J?ai dit / C?est moi..; J?ai payé cher / Pour dire cela / Parmi vous (...) Tout ce que j?ai dit / Ils l?ont dit / Mais j?ai payé cher / Pour dire cela...? Nous savons aussi, tous les deux, que nous ne saurions pas dire la date exacte ni les circonstances de notre première rencontre. Pourtant rares, bien rares sont les fois où j?oublie de tels moments. Exemple, la revue que publie la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, a inclus, dans sa 8e livraison, un hommage rendu à feu Pierre Seghers, poète ?solaire? (Colette Seghers), hommage auquel on m?a demandé de participer. Mes premiers mots ont été le rappel du jour où j?ai fait connaissance avec le fondateur de la collection des Poètes d?Aujourd?hui. C?était en 1961, année de mon arrivée à Paris, sur le trottoir du boulevard Raspail. Je m?en suis tout de suite souvenu. Il en est de même pour d?autres : Alioune Diop, Pierre Emmanuel, Bosquet, Loys Masson, Jorge Luis Borges, Senghor, Asturias, Nicolas Guillen, Amado ou d?autres encore bien vivants comme Césaire, Robert Sabatier, Andrée Chédid, Alain Decaux, Jean Orizet... (D?ainsi aligner ces noms, plutôt qu?un signe de vain étalage de ma part, est preuve de ma volonté de saluer ces écrivains pour la part nourricière, souvent intime, que chacun d?eux m?a apportée le long des années)... Mais s?agissant de Werner Lambersy, sans doute l?un de mes compagnons les plus chers, je le redis, je cherche l?instant inaugural de notre commerce, sans trouver un quelconque repère... Était-ce à Knokke ou à Liège, hauts lieux belges de la poésie internationale, à Paris, lors du rendez-vous annuel du Marché de la Poésie ?... Ou alors, était-ce dans ce même Paris, aux environs immédiats du Centre Pompidou, lorsqu?il était attaché littéraire au centre Wallonie-Bruxelles, pour me procurer des exemplaires de mes deux livres publiés aux éditions PHI et distribués par ce même centre ? Impossible de dire..., ce qui n?obère en rien la régularité de nos rapports. Il y a que le téléphone sonne régulièrement entre Pretoria, Port-Louis et Paris, de même, la poste fonctionne malgré de sempiternels retards du côté sud-africain, ce qui, bien heureusement, n?a pas été le cas de la réception bien qu?un peu écornée de l?exemplaire de L?éternité est un battement de cils du bien nommé Werner Lambersy, un ouvrage qu?il m?adresse avec la dédicace rédigée au crayon (mi-complice mi-taquine), me traitant de ?poète et grand amiral francophone des îles...? Plus solennellement ? et pourquoi pas ? ? le livre paraît aux éditions Actes Sud, dans la collection Anthologie Personnelle que j?avais inaugurée en 1989, sous l?impulsion de Hubert Nyssen. Depuis, 14 poètes de nationalités et d?inspiration différentes sont au catalogue d?une série qui atteste de la présence à la fois grave et enchantée de la poésie, dans un monde censé habitable, sans cesse à rebâtir debout. Le 15e, Werner Lambersy vient ajouter sa parole propre à l?immense rumeur du monde. Une voix qui contredit et certifie. Qui inflige et subit. Qui atomise et rassemble. Comment autrement l?écouter, car ?l?éternité?, pour le ?battement de cils? qu?elle dure, est certes, selon le poète, éphémère mais puissante : il y a dans le battement de cils l?espace du visible, l?éclair du regard. Et Lambersy n?est pas à une controverse près

?Le fini et l?infini / faisaient route ensemble

L?un dit / me voici arrivé

Crois-tu dit l?autre / et il prit sur son épaule / son frère encore / très jeune

Celui-ci / du haut de son perchoir / racontait la route / commentait le paysage

Car l?autre était aveugle / de naissance / et ne pouvait regarder / qu?en lui-même

Mais le chant / l?avait choisi pour cela?

(L?horloge de Linné. Écrits des Forges, 1999)

Je partage avec Lambersy, cette vision refusée de l?être et le néant. A la fin de DIRE AVANT ÉCRIRE, en guise de préface à mon Anthologie Personnelle datée donc de janvier 1989, j?écrivais : ?Oui, à chaque livre, je montre mes papiers, ce sont des papiers de nous tous, pour franchir les frontières du réel et de l?imaginaire.? Et voilà que, assujetti au même préalable, mon double en émerveillement et en chagrin devant les réalités contradictoires du Monde : limites éclatées de notre exil intérieur, je veux dire le poète Werner Lambersy s?exprime dans un langage parent : ?Lire ou écrire un poème, c?est s?absenter des masques, retourner au premier cri du premier souffle qui nous jeta, déchirés, des forges de la galaxie ici sur cette terre, et retrouver l?éternel instant (c?est moi qui souligne) de l?éternel début...? C?est bien de notre rencontre aux allures de racines de l?unique tronc de l?universel, de notre goût de l?UN (Pierre Emmanuel), qu?est née et que perdure, de loin en proche, notre palabre à tous deux. La parution de L?éternité est un battement de cils nous apporte, ainsi qu?à la grande communauté des poètes d?ici et de partout, ?si nous exceptons ceux qui ont fait de la gesticulation, des marottes de l?ego et de la baratte des amours une spécialité qui se voudrait un art? (Lambersy dixit), de quoi réduire en chacune et en chacun l?énigme de l?infortune et de la solitude. Il suffit parfois d?un poème lu à haute voix, pour que les poumons reprennent le travail de respirer, pour traduire les paroles (d?apparence) païenne en cantate résolument festive, malgré ?le cercle inquiet?, malgré les ?noces noires?, malgré la ?grammaire du désordre? (Titres de poèmes de W. L.).

Il suffit d?un poème, même en prose :

?Il n?est rien de plus important dans une simple journée que ce regard que l?on jette sur l?autre ! Si bref que soit ce signe, même inabouti, il appartient au registre de la reconnaissance, de la louange, de l?échange et de la liberté. C?est toujours une promesse que la vie fait à la vie. Cet instant, tout entier soumis à l?imprévisible, incarne et doit se lire comme identique à nos quasars : ils constituent la trame de l?univers vivant et sans doute du monde vivable, car sans cela, tout dépendrait, et nous d?abord, au règne mortel du raisonnable et du soumis.? (Petits rituels sacrilèges, Ed. L?Amourier, 1997).

...Pour une dernière fois répéter Werner Lambersy :

?J?ai dit voilà / C?est moi... J?ai payé cher / Pour dire cela / Parmi vous?.

Edouard J. MAUNICK Pretoria, 9-10 Mars 2005

"L?éternité est un battement de cils apporte (...) de quoi réduire en chacune et en chacun l?énigme de l?infortune et de la solitude".

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