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Un véritable casse-tête
Ils sont environ 10 000 éparpillés parmi les plus grandes entreprises textiles du pays. Hier comme aujourd?hui, si des commandes importantes sont livrées à temps, c?est souvent grâce à l?assiduité au travail de la masse d?ouvriers chinois. Mais alors qu?hier, trop occupés à se faire de l?argent pour vite repartir, ils fermaient les yeux sur les sacrifices que cela impliquait, les ouvriers s?agitent aujourd?hui. Jusqu?à devenir violents. Qu?est-ce qui a changé ? Alors que plus d?efforts sont faits aujourd?hui pour améliorer leur bien-être, pourquoi grognent-ils plus qu?hier ? Distinguer leurs vrais problèmes des faux est un casse-tête.
« Différences culturelles », ces deux mots reviennent chez tous ceux qui ont côtoyé, dans le travail, ces ouvriers. Les incidents qui ont suivi, cette semaine, le décès de l?ouvrier de la Compagnie mauricienne de textile, Hu Xiao Bing, ont conforté François Woo, son directeur, dans son hypothèse. « Pour ces ouvriers, il aurait été tout à fait normal de poursuivre les rites funéraires sans que la police ne soit avertie du décès et qu?une autopsie soit effectuée. C?est quand la police est arrivée qu?ils ont commencé à croire que something fishy était arrivé. »
<B>« Les ouvrières d?avant étaient différentes »
Si les esprits se sont emballés au-delà du raisonnable, il faudrait ainsi le mettre sur le compte de la barrière des cultures. Ici, tout cas de mort suspecte est pris en charge par la police. Pour ces ouvriers, habitués dans leurs villages à enterrer les morts sans même que les autorités ne soient averties, l?intervention de la police avant même l?arrivée des proches du défunt a été perçue comme une agression.
Cette barrière est d?autant plus épaisse que les Chinois qui défilaient sur nos routes n?ont pas, eux-mêmes, la culture de ceux qui nous venaient il y a quelques années. En effet, la première vague d?ouvrières chinoises arrivée dans les années 1980 provenait essentiellement des banlieues des grandes villes, explique Danielle Wong, directrice de la Mauritius Export Processing Zone Association (Mepza). Elles avaient eu l?habitude de travailler dans des villes peuplées avec des contraintes qui n?existent pas dans les villages reculés de la Chine.
Or, depuis quelques années, avec le boom économique en Chine, quasiment toute la main-d??uvre qui se trouve à proximité des grandes villes se fait employer dans ces agglomérations. Les agents recruteurs se tournent alors vers les villages de l?arrière-pays. Mais la culture y est différente. « Les ouvrières chinoises qu?on faisait venir avant étaient différentes », confirme Danielle Wong.
Aux éléments culturels se mêlent des considérations plus pratiques. La banderole « too much tasks make worker die » qu?ont brandi les ouvriers chinois lors de leur manifestation traduit un sentiment dominant chez eux. « Il est important que leurs conditions de travail soient revues », pensent Reaz Chuttoo et Yussuf Sooklall, syndicalistes. Mais la situation est plus compliquée ici qu?il n?y paraît. Tous les employeurs disent que les chinoises demandent, dès le départ, si elles pourront faire un maximum d?heures supplémentaires une fois recrutées.
Leur souhait de travailler davantage pour gagner plus est souvent entendu par les patrons pressés de livrer leurs commandes à temps. Et les ouvrières consentantes au départ se font happer par un mécanisme qu?elles ont contribué à mettre en place. On leur demande de travailler vite, beaucoup et bien. « Les superviseurs exercent des pressions sur eux et voient d?un mauvais ?il toute absence pour cause de maladie par exemple », explique un interprète qui visite souvent les entreprises employant des ouvrières chinoises.
Les cadences sont effectivement infernales à certaines périodes. Ainsi, la période pré-estivale en Europe est la période de pointe pour la CMT. François Woo admet volontiers que la pression peut alors devenir difficilement soutenable. Mais il estime qu?avec l?agrandissement de ses unités de la Tour Koenig et de Phoenix, l?entreprise sera en mesure de maintenir la même production avec la pression en moins.
Danielle Wong pense que les éléments psychologiques doivent être également pris en compte. « Les ouvrières pensent que Maurice, c?est le Pérou et qu?elles vont y faire fortune. Mais en arrivant, elles découvrent que les conditions sont aussi dures qu?ailleurs. Elles se voient en train de travailler deux fois plus que leurs collègues mauriciens alors que ces derniers ont des loisirs et une vie de famille » , précise Danielle Wong.
C?est la faute aux agents recruteurs. Le schéma est connu, et il est valable aussi bien en Inde qu?en Chine. Ils « omettent » souvent de dire toute la vérité sur les conditions réelles de travail. Et « embellissent » volontiers la situation que les ouvriers sont censés vivre à Maurice.
Certaines entreprises, pour contourner ces « surprises », choisissent de filmer l?entretien d?embauche auquel participe l?ouvrier étranger. Les recruteurs sont alors obligés de dire la vérité devant les caméras. Et en cas de contestations à Maurice, les employés étrangers sont invités à visionner les images et constater que tout est fait conformément à ce qui avait été promis lors de l?embauche. C?est le cas notamment pour le mode de paiement. Certaines entreprises en reversent une partie directement en Chine aux agents recruteurs ou à tout autre organisme chargé de la remettre aux familles. « Transférer le salaire de base à l?étranger nous coûte de l?argent. Nous ne le faisons que quand on nous le demande. Si l?ouvrier désire que tout son salaire lui soit versé à Maurice, c?est ce que nous faisons volontiers », explique François Woo.
<B>Désillusion, frustration et exclusion</B>
A la désillusion qui installe une frustration s?ajoute le désagréable sentiment d?être exclu de la société. Il y a d?abord la barrière de la langue. Les ouvriers mauriciens ont une blague à ce sujet : « Zot resi aprann koz kreol ek abitie ek bann travayer morisyen zis de troi moi avan zot retourn lasinn. Tro tar pou fer kamarad. » Les ouvriers indiens ou sri lankais se font par contre plus facilement adopter par leurs collègues locaux. Danielle Wong enfonce le clou. « La communauté chinoise locale ne les considère pas comme faisant partie des leurs. Souvent, on entend dire qu?elles ne sont là que pour travailler, c?est tout. »
Mais des patrons avancent que les travailleurs chinois ont sans doute fini par comprendre l?importance qu?ils représentent pour l?économie du pays, ce qui leur donne un certain pouvoir de revendication. « Les ouvrières chinoises sentent qu?on a besoin d?elles. Et tous ces évènements démontrent qu?elles cherchent une expression de reconnaissance », pense un directeur d?usine des Hautes-Plaines-Wilhems qui a préféré se tourner exclusivement vers la main-d??uvre indienne depuis presque 10 ans.
Doit-on suivre le pas et se tourner vers d?autres étrangers? Rares sont ceux qui répondent par l?affirmative. Pour Danielle Wong, il faut surtout faire tomber le mythe de l?ouvrière chinoise surproductrice.
« On peut aller chercher des ouvriers ailleurs qui feront aussi bien. De toute manière, les Chinois vont davantage songer à migrer vers les plus grandes villes plutôt que de s?expatrier. » D?autres patrons d?usines semblent aussi avoir été alarmés par les débordements d?ouvriers chinois, ces dernières années. Et pensent sérieusement à voir ailleurs sans toutefois songer à ne plus avoir recours à de la main-d??uvre chinoise.
On pourrait croire que François Woo, échaudé par les récents évènements, pense à voir ailleurs également. « Pas du tout », répond-il. Casse-tête ou pas, les ouvrières chinoises ne sont pas près de disparaître du paysage industriel mauricien.
<B>Une vingtaine de blessés</B>
Les échos ont été entendus jusqu?en Chine. Hu Xiao Bing aura réussi là où les syndicats mauriciens échouent. Plus de 300 ouvriers chinois sont descendus dans la rue pour protester contre leurs conditions de travail, qu?ils jugent éreintantes, lorsque leur collègue a rendu l?âme à l?unité de production de la CMT à la Tour Koenig. Ce qui aura été au départ une marche pacifique de la Tour Koenig à l?ambassade de Chine, à Belle-Rose a vite dégénéré en bagarre entre ouvriers et forces de l?ordre sur le pont de Grande-Rivière-Nord-Ouest mardi. Il pleuvait des cailloux et des bombes lacrymogènes. La police anti-émeutes a agi avec force sous les railleries et remarques xénophobes de quelques Mauriciens assistant à l?affrontement des deux côtés du pont. Les affrontements se sont ensuite poursuivis à Belle-Rose. Bilan de la manif : une douzaine de blessés côté ouvriers et une demi-douzaine du coté des policiers. Le lendemain matin, devant l?intransigeance des ouvriers à restituer le corps et face à la menace qu?ils ne le brûlent, une opération commando est menée par le Groupe d?intervention de la police mauricienne et de la Special Supporting Unit. Armés jusqu?aux dents, ils ont forcé le passage aux dortoirs pour embarquer le cadavre préservé dans un congélateur. Le gaz lacrymogène utilisé a même incommodé les élèves de l?école d?à côté et les habitants des appartements voisins. Vendredi, l?autopsie du Dr Satish Boolell a révélé que Hu Xiao Bing est décédé des suites d?une complication liée à une pneumonie purulente et d?une laryngite. Ayant déjà eu des problèmes similaires dans le passé, son passage respiratoire s?est obstrué, il a eu une inflammation qui s?est agravée. A vendredi soir, les proches du défunt ont fait comprendre que s?ils ne sont pas satisfaits des conclusions de l?autopsie, ils réclameront une contre-expertise.
<B>De nouvelles amazones ? </B>
Septembre 2001, à la suite d?une manifestation à Olympic Knitting, les autorités décident de déporter 47 ouvrières chinoises. Ces dernières ont investi la cour de l?usine de Phoenix et ont agressé des policiers. Cinq d?entre elles ont dû recevoir des soins à l?hôpital Victoria. Motif de leur colère : l?usine, placée sous administration judiciaire, n?avait payé que 50 % des salaires à ces employées.
Mars 2002, des ouvrières organisent une marche de protestation. Elles revendiquent une amélioration de leurs conditions de travail et une meilleure nourriture. Plus d?un millier d?ouvrières sont en grève dans les unités du Nord et de Coromandel. Elles pénètrent de force à l?ambassade de Chine. Le représentant de la Nimbo Recruitment Agency devra faire le déplacement pour calmer les esprits.
Mai 2003, les 170 Chinoises travaillant chez Summit Textiles entament une grève. Elles veulent la totalité de leur salaire, alors que, selon le contrat signé en Chine, il est prévu que les trois-quarts de leur revenu y soient versés. On fait appel au directeur de la maison mère, Raymond Chow, pour ramener la situation à la normale .
Mai 2004, le décès d?une ouvrière de Tropic Knits provoque la colère de 700 ouvrières, dont 300 protestent, devant l?ambassade de Chine, contre les mauvaises conditions de travail. Mais le décès de leur amie reste le problème majeur. Elles veulent que ses cendres soit rapatriées en Chine et exigent que les parents puissent venir à Maurice.
<B>Main-d??uvre étrangère : ces incontournables</B>
Le ministère du Travail n?a pas été en mesure de fournir des statistiques récentes sur le nombre d?ouvrières chinoises en poste à Maurice. Les derniers chiffres remontent à mars 2004, quand 15 100 travailleurs étrangers étaient employés dans la zone franche, dont près de 10 000 ouvrières chinoises.
La Mauritius Export Processing Zone Association (MEPZA) estime le nombre d?ouvrières chinoises employées à Maurice à environ 10 000 en 2005. La zone franche emploierait également environ 3 000 Sri Lankais et Indiens.
Les plus gros employeurs de la main-d??uvre chinoise sont la CMT, Textile Industries Limited (TIL), Floréal et la filature Tianli. La CMT emploie, à elle seule, environ 1 500 Chinois, dont l?écrasante majorité est constituée de femmes.
C?est TIL qui a été parmi les premières entreprises à recruter des travailleurs étrangers. En 1986, elle avait employé des ouvrières philippines.
Mais depuis, les usines cherchant de la main-d??uvre étrangère se sont presque exclusivement tournées vers la République populaire de Chine.
Le nombre de travailleurs chinois est resté assez stable depuis 2000.
Par contre, le recrutement de travailleurs indiens et sri lankais connaît une hausse constante depuis environ trois ans.
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