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Habiter les quartiers pauvres : pas une fatalité

13 mars 2005, 00:00

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Ginette Ndokiah, la fée des poupées

Poupée de Chine, ma jolie petite poupée » : ces paroles de la chanson de Chantal Goya l?ont sans doute inspirée. Ginette Ndokiah, 65 ans, habitante de Cité-La-Cure, et confectionneuse hors pair de poupées artisanales mauriciennes, est mariée et mère de cinq enfants. Elle réalise aussi des compositions florales pour des mariages. Sur son étal au Craft Market du Caudan Waterfront, on trouve de belles poupées drapées de robes de ségatières, et d?autres revêtues de robes composées de feuilles de bananier, de latanier et de maïs.

Née à Pamplemousses et issue d?une famille de 10 enfants, Ginette Ndokiah étudie à l?école Père Laval, à Ste-Croix, jusqu?à la quatrième. Puis, elle entre dans un centre géré par des bonnes s?urs. Elle y apprend la couture. Elle raconte sa passion pour cet art : « Kan mo ti lacaz, mo ti pe coude ziska bien tard. Parfois mo mama ti criye avec moi parski mo ti pe bizin servi la lampe petrole pou trouve ». À 14 ans, elle trace des petits cercles de papier pour en faire des fleurs. Puis au fil des années, elle diversifie ses activités et se lance dans les poupées. « Mo croire ki bondie kine donne moi ça l?idee la. Bizin ena ene grand patience. Mo fer ça depi 40 ans », explique-t-elle. Une partie de ses poupées est exportée vers Madagascar. C?est dans un petit atelier dans sa maison, à Cité-La-Cure, qu?elle les fabrique. « Moi mo bien content tou dimoune dans mo l?endroit, mais banne dimoune bizin reflesi pou pas tombe dans sa banne piezes la », confie-t-elle.

Monette Madré, une femme parmi les fleurs

Elle taille, effeuille les tiges, joue avec les couleurs pour faire parler les fleurs. Elle n?a pas la main verte, mais cultive l?art floral malgré ses nombreuses responsabilités. Mère de famille, employée de maison, présidente d?une association féminine, Monette Madré, 44 ans, est une véritable battante. Curieuse de tout, cette habitante de Résidence Kennedy s?inscrit pour des cours de Home Economics, dispensés par des fonctionnairesdu ministère des Droits de la femme en 2002, pour maîtriser les techniques et l?art des bouquets. Puis, elle entame un deuxième cours à Quatre-Bornes. « Mo ti touzour passionnee par banne bouquets. Mo ti envi conne couma fer so decor, couma taille banne feuillages. Mo fine coumence par ene pe decoration dan l?eglise pou banne mariage. Avec ça banne cours la, mo fine appran bocou kitchoz, mone fine gagne banne ti techniques, par exemple pour redresse ene tige qui travere, servi banne roses greffees ou bien pour faire bouquets artificiels », confie-t-elle.

Après ses deux journées de travail à Melrose, Monette Madré s?organise pour s?occuper de sa famille et coordonner les activités de l?Association féminine de Résidence Kennedy. C?est qu?elle n?a peur de rien, Monette Madré : « Nou cone ki dimoune gagne peur parfois. Zotte pense ki ici c?est ene l?endroit a probleme et ki tout dimoune pareil, me li fausse. Tout pe passe bien, nou pas gagne per pour marse asoir ». Militant pour le développement de la cité, elle a participé à diverses activités comme des distributions de poubelles et a également donné des cours d?alphabétisation pour les adultes pendant trois ans. Et toujours dans ce souci d?acquérir davantage de connaissances, elle vient de s?inscrire dans un cours de couture ! « Nou bizin saye arranze nou. Li demann le temps ek patience. Me si nou pe gagne l?occasion pou cave gagne ene plus, appran ene kitchoz, li apporte nou bocou », dit-elle.

Stellio Kistnen, l?as du graphisme

À 47 ans, Stellio Kistnen a plusieurs cordes à son arc. Peintre décorateur, illustrateur, graphiste, artiste, il a répondu à l?appel de la fibre artistique. Il a grandi à Port-Louis et a fréquenté l?institut Youngsmen Hindu. À 13 ans, il emménage à Roches-Bois. « Ena difficultes dans l?endroit, me mo pense ki bizin conne vive. Dans Maurice, pena aukene bon quartier. Faude pa rode fouraye et bizin responsable. Si nou pas le rente dans ene la route, c?est nou choix. Mem camarades pas capav inflience nou si nous nou assez fort pou refuse. Tout depanne lors nous », assure-t-il. Au secondaire, il étudie au collège Trinity jusqu?à la Forme V.

« Mo pas fine le contigne. Mo ti envie suive mo l?instinct », soutient-il. Il effectue un stage avec Gérard Barry, professeur de dessin à la municipalité de Port-Louis, et il fait rapidement valoir ses talents d?artiste. Puis, il fait des travaux de décoration au théâtre de Port-Louis avant de se lancer dans le graphisme. Employé d?abord à Yes Marketing, puis au Mauritius Advertising Bureau, Nad Design et finalement à l?agence Multigraphic, il crée des affiches publicitaires. Ce métier lui a aussi permis de suivre des cours avancés dans le graphisme où il apprend à utiliser un aérographe ? pistolet miniature pour réaliser des publicités ? technique qui est peu répandue à Maurice. Spécialiste des aquarelles, Stellio Kistnen a également organisé une exposition pour raviver les mémoires de Port-Louis.

Marcel Prévost, sculpteur émérite

Quelques éclats de pierre noire, de roche bistre, de marbre, d?amas de corail recouvrent les murs de sa maison. On y trouve aussi une fontaine, une colonne fleurie et de nombreuses sculptures. Des statuettes de Paul et Virginie, des coffrets nés de la terre entreposés sur une table en pierre, et des coquillages : nous voilà dans l?antre de Marcel Prévost, 56 ans, habitant de Cité-Bois- Marchand. Cet homme a cessé de compter le temps. Il le passe à tailler, à l?aide de ces ciseaux, et laisse libre cours à son imagination.

Ayant grandi à Ste-Croix, il fréquente l?école de La Salle et obtient de bons résultats au cycle primaire. Mais il interrompt ses études en Form 2, car il déménage pour Bel-Air-Rivière-Sèche. À 14 ans, il perd son père lors du cyclone Carol. Puis, il travaille dans une firme de construction. Il s?attelle rapidement à la tâche et gravit les échelons. Puis un jour, il décide de tout laisser pour se consacrer à l?art. Grand passionné de peinture à l?adolescence, il renoue avec ses anciennes amours. « Kan mo fine commence, mo ti rentre dans ene groupe zenes Riche-en-Eau. C?est coum ça ki mo fine gagne banne notions sculpture. Apres, plisieurs dimoune fine aide moi. Mo saye debriye par moi, d?apres banne observations. Mo saye mette mo patience ek exprime moi grace a banne materiaux la », déclare Marcel Prévost.

Dans les années 70, il réalise sa première sculpture ? un tableau illustrant une ascension en relief, taillé dans le bois. Puis, il organise des expositions à Maurice et en France. En 1976, il obtient le prix de l?Agence culturelle technique, issue d?une exposition regroupant des artistes internationaux. Dans la cité, il s?est fait un nom, mais ?uvre aussi pour le social. Ainsi il a restauré la grotte située à l?entrée et initie les enfants du quartier à son art dans un centre de rattrapage. « Probleme la drogue c?est ene probleme de la societe. Au départ zotte senti zotte bien kan zotte fer ça, mais apres ki ena consequence. Bizin trappe banne gros trafiquants la. Dans ene l?endroit, pas capav mette tout dimoune dans meme panier », affirme-t-il. Après avoir fait des recherches, il s?est aussi adonné à la poterie. Dans sa maison, il renferme quelques pièces montées, d?autres inachevées ou en début de vie. Il se creuse les méninges et essaie de pêcher une nouvelle idée. Sa dernière création en date : un four pour ses poteries. Il compte d?ailleurs partager ses connaissances avec des jeunes de Petite-Rivière-Noire dans les mois à venir.

HALTE À LA NÉGATIVITÉ

« À Karo-Kalyptis, il y a 97 familles. Une dizaine d?entre elles se livre à la drogue et à la prostitution. Mais il reste 87 familles qui se démènent pour survivre. On a tendance à négliger cet aspect de la chose », s?insurge Filip Fanchette, curé de Roches-Bois. Et oui, quand on pense à ces quartiers associés à des repères de drogue, et d?autres fléaux, on a tendance à jeter le blâme sur ses habitants. Pourtant, il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier. Sur le plan individuel, plusieurs personnes redoublent d?efforts pour s?en sortir, et d?autres essaient de redorer le blason. « C?est dommage que l?on associe les gens défavorisés à la violence ou à d?autres problèmes sociaux. Parfois on amplifie un problème qui n?a pa lieu d?être », déclare Hansy Prosper, habitante de Karo-Kalyptis et membre des mouvements Jeunesse espoir et de l?Association sauvetage Karo-Kalyptis. Pour sensibiliser les touts petits aux méfaits de la drogue, cette dernière a participé avec des membres du Mouvement civique jeunes de Roches-Bois à des causeries. « Ce n?est pas juste de dire que tous les habitants des régions défavorisées sont forcément des drogués. Ce n?est pas une chose qui singularise un endroit, mais c?est ainsi à travers le monde. Il y a des personnes qui font des choses constructives », déclare Stéphane Ip Chong Fee, président de l?association. Pour José Allet, président du Trust Fund For the Social Integration of Vulnerable Groups, il incombe à la société de lutter contre la pauvreté, mais également contre cette perception que les résidants des quartiers défavorisés sont tous coupables : « On ne peut condamner l?endroit. Il faut que tout le monde ? l?État, l?opposition, le secteur privé ? change son regard sur la pauvreté. Les gens qui se mettent en quatre pour s?en sortir ne sont pas toujours encouragés. On oublie souvent ce côté car on a le regard critique sur ce qui ne va pas. Ces gens méritent une reconnaissance pour les aider à continuer leurs efforts », affirme-t-il. Selon Steven Seeloye, président des Forces vives de Résidence Kennedy, le changement des mentalités se fera dans la mesure où l?on organise des activités pour redynamiser les régions défavorisées : « Il faut que les habitants eux-mêmes se mobilisent et organisent des activités saines autour du développement humain. »

200 poches de pauvreté

Selon une enquête du Trust Fund For the Social Integration of Vulnerable Groups, 200 poches de pauvreté ont été identifiées à ce jour. Un rapport, découlant de cette étude réalisée par une quarantaine de Field Workers et de Social Faciliators de cet organisme, est actuellement finalisé.

À noter qu?auparavant, uniquement 53 régions étaient classifiées comme défavorisées

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