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Mahébourg, histoire de se souvenir
Ça ne sent pas l?iode. A peine quelques odeurs de sommeil dissipées par les préparatifs de la fête. Le front de mer, bousculé dans ses habitudes casanières, est un vrai chantier. Goudron que l?on étale en couches rapides. Bruit de mécaniques couvrant le va-et-vient de l?eau. Une armée de bleu de travail qui n?a que faire des changements de couleurs de l?océan.
Sous les pie lafouss et badamiers qui bordent l?esplanade Sir Gaëtan Duval, la palabre s?organise. Barricadé derrière ses grosses lunettes de soleil, Georges Orange ne perd pas une miette des derniers développements. Avec Ton Mukesh, «gran tirer disab», il est là depuis huit heures. Fierté du pêcheur qui participera, ce soir, à bord de La Fiesta, au défilé de 40 bateaux intégré au programme officiel. «Enn kote, li bien bon zot prend Mahebourg kont, lot kote, zot asper laveil pou fer bann travo. » Face à la modernité, Georges juxtapose des images du temps où l?emplacement actuel du front de mer servait de débarcadère aux extracteurs de sable.
De cette activité désormais illégale, ne reste que des pirogues pourries, abandonnées au temps. Dans leur dos, les vieux murs silencieux de l?ancienne gare.
Dans l?eau, imitant l?immobilité des pierres de taille, Palen Saminaden guette le ti-rouget. A mi-mollets dans l?eau boueuse, il n?est pas rebuté par les déchets jonchant le bord de l?eau. Mahébourg, «fille de la mer» est rattrapée par son goût pour la prospérité.
A regrets, nous quittons «le paradis» de Ton Mukesh, pour les artères commerçantes du village. La faune fourmillante déambulant entre les étals des marchands de fruits, de poissons frais et de paréos bariolés ressemble à s?y méprendre à celle des autres villes de l?île.
Un flot ininterrompu déversé par le pont de la Ville-Noire. Piétons abrités sous des parasols inefficaces contre la chaleur. Voitures poussives crachotant une fumée polluante. Tous pressés. Qui se souvient que les arches trempant dans la rivière La Chaux, ont pour nom d?origine Cavendish Bridge ?
La même eau longe le lavoir. En contrebas de la route, les ros lave sont toujours très fréquentées. Denise Crouche a les bras ballants d?avoir décrassé le linge des autres. De sa vie de lavandière, commencée vers 11-12 ans, elle garde à 68 ans, des mains fripées, des ongles cassés et le visage brûlé par le soleil.
Sans efforts, elle se souvient de l?époque où l?eau ne coulait qu?entre 7 heures et 14 heures 30. «Bann dimoun ki vinn lave kan zot sorti travay finn fer komplaint.» Un mécontentement qui fit couler l?eau toute la journée. Près de huit heures entre la brosse et le savon pour gagner Rs 25 pour chaque ballot de 100 pièces lavées.
Des considérations matérielles aux antipodes de la rayonnante affection qui unit Ange Mooneesamy, 73 ans et son petit-fils, un adorable Aurélien de 15 mois. Pendant que le bout de chou nous regarde fixement en fronçant le nez de temps en temps, son aïeul se souvient du letan lontan. Ces années devenues merveilleuses, voire mythique par la patine de la mémoire. D?un doigt autoritaire, il pointe vers l?emplacement du réservoir qui alimentait jadis le lavoir. Devant nos yeux, il balaie les maisons pêle-mêle pour dessiner des plaines verdoyantes, des enfants et des chevaux courant en liberté. Insouciance rythmée par des parties de «kouk kasiet, zoue disel, enn zoue galoupe».
A sa suite, nous courons jusqu?au musée national d?histoire. Ancienne maison de la famille Robillard, elle devint propriété de l?Etat à la fin de la Seconde Guerre mondiale, cette structure coloniale est associée à la bataille de Vieux-Grand-Port, inscrite sur l?Arc de Triomphe.
Lithographies et portraits témoignent du passage des capitaines Duperré et Willoughby, adversaires en mer, soignés à la même enseigne à terre. Une enfilade de salles ? la portugaise, l?hollandaise, la française et l?anglaise ? pour un musée plongé dans une relative hibernation. Léthargie ponctuée par des visites d?écoliers trimballés entre le lit à baldaquin ayant appartenu à Mahé de Labourdonnais et des restes d?épaves. Souvenirs nécessairement fragmentés.
<B>Le sceau du temps</B>
Mahébourg est française. Son emplacement fut choisi par le général Charles Decaen, qui le 1er février 1806 y transféra le «poste militaire du quartier.» Nommé en l?honneur de l?ancien gouverneur Mahé de Labourdonnais près d?un demi-siècle après sa mort, Mahébourg est d?abord constitué de concessions d?un demi-arpent, de magasins et de casernes.
Selon Lilian Berthelot dans Mahébourg ville virtuelle, le village se différenciera d?autres localités grâce à l?organisation de courses de chevaux. «Le 23 octobre 1837 eut lieu la première journée à la Pointe des Aigrettes. La piste se trouvait au milieu d?un terrain oval? vers la Pointe d?Esny.»
Vers 1830, deux écoles pour garçons accueillaient des élèves de la région.
En juin 1836, Ernest d?Unienville fonda à Mahébourg un collège qui n?avait au départ que 20 élèves. Au recensement de 1851, la «ville» de Mahébourg était décrite comme s?étendant des deux côtés de la rivière La Chaux. Il semble que ce n?est qu?au recensement de 1911 que l?appellation de Ville-Noire fut utilisée pour la première fois. L?avènement du chemin de fer en 1864, suivi de l?établissement d?une ligne Port-Louis ? Mahébourg l?année suivante joua un rôle majeur dans le développement du village. L?auteur Savinien Mérédac écrit d?ailleurs dans l?un de ses romans, vers 1928-9 : «Il n?y a que deux villes à Maurice : Port-Louis et puis Mahébourg.»
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