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Les dédales De Chinatown

26 février 2005, 00:00

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Un vrai casse-tête? chinois. Mauvais jeu de mots mais vrai problème. Où aborder Chinatown ? L?explorer. Humer ses odeurs. Saliver devant ses cartes de restaurants. Eviter ses tas d?ordures. Secouer l?indifférence du quotidien pour redécouvrir son côté typique.

Première adresse : la mairie de Port-Louis. Il n?y a pas de délimitation officielle. Donc pas de ghettos. Chinatown, c?est avant tout un état d?esprit, une atmosphère. Du rouge partout. Des caractères chinois inscrits au-dessus de l?enseigne des snacks et des magasins. Des restes de pétards ? de l?année du Coq ? mélangés à la crasse des trottoirs.

«Prenez la rue Magon et descendez jusqu?à la rue Bourbon.» En bonus, un labyrinthe sentant bon le coaltar surchauffé et les pots d?échappement. «Sur un côté, vous avez la rue Desforges. N?oubliez pas la rue La Reine et la rue Farquhar.» Des artères ? souvent bouchées ? qui invitent à la promenade, dès que le soleil diminue d?intensité et que les employés de bureau regagnent leurs quartiers résidentiels.

Voyage au c?ur de nous-mêmes avec une précision pour boussole. Les deux portes distantes d?une centaine de mètres, situées à la rue Royale, ne signalent ni l?entrée ni la sortie du quartier. Cadeau de la ville de Foh Shan, ville jumelée à Port-Louis, elles symbolisent le c?ur dynamique de Chinatown.

Le mieux est de battre le pavé inégal du quartier. Nous avions demandé un guide. Philippe Lai Sang nous en offre quatre. Un petit contingent de la Nam Shun Society nous attend à Heritage Court, à la rue Emmanuel-Anquetil, ex-rue La Rampe.

<B>QUAND PASSÉ ET PRÉSENT FONT DU COUDE À COUDE</B>

Des voix et des regards qui remontent cette «rue de la presse», où est installé The Mirror. Devant la porte, Ng Kee Siong regarde les passants avec le recul du grand âge. Cela fait 30 ans qu?il s?assure que les caractères chinois sont correctement épelés dans son hebdomadaire. En face : la porte cadenassée du China Times. «C?est à travers ces journaux qu?on sait qui vient de se marier ou qui est mort», précise Josée Chan Pong, trésorière de la Nam Shun Society.

Des enfilades de quincailleries. Entre l?auvent dentelé d?une maison de style colonial. Passé et présent jouent des coudes. Gratte-ciel et chantiers font de l?ombre aux toits en bardeaux ou en tôle cannelée. Eviter des tas de boîtes en carton, les légumes pourris des marchands. Contourner les vendeurs de boulettes et de mines.

A la jonction des rues Anquetil et Rémy-Ollier, nous sommes attirés par l?éclat de la porcelaine. Bouddhas de toutes les tailles, souriant ou pensif. Vases à fleurs couverts de motifs, dauphins, chevaux, éléphants. Kitsch mais rentable.

Effet miroir pour la délicatesse des sentiments. Chinatown c?est aussi le quartier des dévotions. En face du magasin de porcelaine, la première d?une série de pagodes, celle de la société Fock Diack. A l?entrée, un fourneau désaffecté où rouille trois karay de fonte.

«Les sociétés chinoises ont pour vocation l?entraide», selon Philipe Lai Sang. Il démystifie les noms de clans, explique que «le premier immigrant a fondé une dynastie. Son fils a intégré le nom du père en y ajoutant le sien et ainsi de suite». Nos pas nous mèneront successivement à la pagode Chan Cha de la rue de l?Arsenal et celle de Tiong Foah sise à la rue La-Rampe. A chaque fois: une cour intérieure, des manguiers, des dorures, des statues de saints.

Bifurcation à la rue Ollier pour écarquiller les yeux devant le délabrement de plusieurs boutiques. Secoué par colère et tristesse, Philipe Lai Sang parle alors de «malaise chinois». «Quand les jeunes quittent le collège ou l?université, ils ne veulent pas retourner travailler dans la boutique. Quand il n?y a pas de relève, les propriétaires mettent la clé sous le paillasson. C?est vrai, ça s?appelle aussi l?évolution. On délaisse la boutique pour ouvrir un supermarché.» Mais le brin d?amertume ne nous a pas échappé.

A la rue Arsenal, sa petite librairie avoisine des bouis-bouis où les nappes à carreaux rouges sont une invitation à la consommation. Gâteaux macaroni, ?uf rôti, hakien, c?est l?embarras du choix pour qui veut manger vite pour pas cher. La carte varie de Rs 15 à Rs 95.

Pour éviter l?indigestion, petit détour par la pharmacie. Dans l?odeur de santal, Ho Nai Kwan Sham et Ho Tong Cheng Ho Ng nous font les honneurs de la maison. Pendant que de la viande de porc séchée pend à l?air libre, ils exhument du fond des tiroirs «des bêtes à tisane». Du serpent contre le rhumatisme, des cancrelats contre «lagratel» des mouches contre la fièvre. Avec d?infinies précautions, ils montrent un hippocampe, pour soigner le goitre, des vers à soie contre la fièvre et un caméléon qui correctement dosé sert de fortifiant. Comprenez aphrodisiaque.

Une crise de fou rire. Pour reprendre notre souffle, Anne-Marie Venpin nous invite à venir respirer chez elle. De prime abord, les murs datant de l?époque française, noircis par le temps, semblent abandonnés. C?est pour mieux préserver le trésor de patience de l?habitante aux mains vertes. «Tou dimoun dir pa kapav plante Port Louis à cause saler ek polision.» Preuves du contraire : sa cour intérieure protégée par de la vigne. Ses baton moroum tortillés en forme de parasol et ses bambous du bonheur. Force et fragilité du végétal à l?image d?un quartier résistant mais rongé par les ans.

«Quand les jeunes quittent le collège ou l?université, ils ne veulent pas retourner travailler dans la boutique.»

<B>Le temps conté</B>

La population de Mauriciens d?origine chinoise était, au recensement de l?an 2000, de 22 715. Ceux d?ascendance cantonaise constituent 10 % du contingent, le reste étant des Hakkas. Canton, dans les années 1800, était la seule ville commerciale ouverte aux étrangers. C?est le gouverneur britannique Robert Farquhar qui tente durant son mandat ? entre 1810 et 1823 ? «un essai d?acculturation de Chinois libres dans une société de plantation fortement occidentalisée», alors qu?un noyau de marchands et d?artisans, dont des cordonniers, des charpentiers de marine, des forgerons et des tailleurs, existe déjà sous l?administration française.

Huguette Ly Tio Fane Pineo note dans «La diaspora chinoise dans l?océan Indien occidental» que «les dimensions restreintes de l?île permettent la concentration du groupe en une seule localité, encourageant ainsi la conservation de l?héritage culturel ancestral». Elle mentionne un témoignage datant de 1817 qui fait état de la «présence à Port Louis d?un quartier peu étendu habité par les Jaunes et nommé Camp des Chinois».

Le gouverneur Farquhar recommande des mesures de protection pour les nouveaux arrivants, dont l?exemption de la taxe, le don d?un terrain pour la construction d?une pagode, la construction d?un hôpital à leur usage et l?octroi d?un cimetière séparé, de même que la garantie de la liberté religieuse.

L?arrivée des immigrants de la classe marchande augmente rapidement à partir de 1845, jusqu?à former presque la totalité des immigrants à la fin du 19e siècle. A la fin du siècle, 700 détaillants chinois contrôlent le commerce de l?alimentation et desservent une population de 371 000 âmes.

C?est vers cette époque que naît un nouveau système de crédit, le «roulement» pour faire marcher le commerce pendant l?entre-coupe. Avec ce système s?établit une interdépendance entre le commerçant et le client. Ce dernier s?approvisionne chaque jour à la même boutique payant en partie son compte à la fin de la semaine ou du mois, laissant toujours une «queue».

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