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TROU-AUX-CERFS : LA COLÈRE gronde

19 février 2005, 00:00

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Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Le vent du mécontentement aussi. 6 h 15. Une brise glacée balaie la surface du trou longtemps déserté par les cerfs. Suresh et Pamela, eux, sont déjà là. D?un pas alerte, ils entament leur deuxième tour. « Toujours dans le sens de l?aiguille d?une montre. » Question d?habitude.

Tics tenaces, cultivés depuis 20 ans. Routine qui a formé leurs regards à détecter les notes discordantes du paysage. Au point de nous paraître insensibles à la fraîcheur du paysage. « C?est une honte. »

Le sang bouillonne dans les veines de Suresh. Ce n?est pas seulement à cause de l?effort. Il est en colère. « Si mo ena pou koze, mo kroir mo pou gagn boukou lennmi. » Un petit rire grinçant accompagne ce réflexe d?ancien fonctionnaire qui a passé une vie à la station météo. La pluie et le beau temps, il connaît. Ce qu?il est de bon ton de penser aussi. « Miniss vinn marsé isi, me narien pa finn sanze. On a parlé de projets de parcours de santé, mais jusqu?à l?heure rien n?a été fait. Mo dir ou, si ou pena 25 per soulie avek 10 jogging ou pa vinn la tou le gramatin. »

kiosque humide et boueux

Evitant l?un des nombreux nids de poule qui ornent cette chaussée ? piétonnière à certaines heures ? Suresh s?emporte contre les contradictions du discours officiel. « On fait campagne sur campagne pour dire aux gens qu?il faut faire du sport. Quand on veut bien en faire, regardez l?état des lieux. » A notre tour, nous adoptons le pas de course. C?est sûr, ce n?est pas confortable de courir tout en évitant les flaques d?eau et les inégalités du terrain. Sans parler des torts causés aux articulations.

Comme un comédien qui réussit son entrée, une voix forte dans notre dos, nous oblige à nous retourner. Le portable scotché à l?oreille, c?est Motee Ramdass, ministre du Commerce et de la Protection des consommateurs qui s?en vient au pas gymnastique. L?honorable a, à cette heure matinale, abandonné les apparats de sa fonction. Mais déjà happé par ses préoccupations ministérielles, il ne profite ni de l?air frais ni du spectacle de Curepipe émergeant de son cocon cotonneux.

Pas un regard pour le kiosque humide et boueux. Si en temps ordinaire les sommaires bancs en béton sont durs pour des corps fatigués rêvant de duvet, les pluies à répétition ont rendu le kiosque inhospitalier. Le cadavre d?une bouteille d?eau minérale abandonnée là, peine à faire oublier qu?elle prendra au minimum un siècle avant de se dégrader.

Emporté par un élan de dénonciation, Suresh interpelle d?autres habitués. Le Trou-aux-Cerfs est l?une des rares adresses urbaines où les gens se saluent encore dans la rue. Le bonjour chaleureux d?inconnus venus faire le plein de bien-être en dépensant de l?énergie réchauffe nos membres malmenés par le vent frisquet.

Venus décrasser notre âme, nous tombons sur des personnes qui traquent les saletés de la vie. Le petit groupe de joggeurs alerté par Suresh nous ramène au parking. Il tape du pied sur le décalage entre le bord de la route et les limites de cette aire de stationnement jugée trop étroite. « A force, ce sont les amortisseurs qui en prennent un coup. Moi je viens peu importe le temps qu?il fait. »

Une assiduité qui a permis à Suresh et à ses compagnons de jogging d?assister, « presque en direct » à un éboulementsur l?un des flancs du cratère. Une zone clairement délimitée où le grillage vert est assorti d?un panneau sans équi-voque : Danger zone. Illustration des incohérences que joggeurs ont à c?ur de souligner : le cratère n?est pas balisé de la même façon à divers endroits.

Au départ du parcours, rien ne sépare la piste herbeuse qui fait le tour du cratère, du vide volcanique. Une trop grande fascination pour le ventre du Trou-aux- Cerfs, un faux pas dans l?herbe glissante, et c?est une descente vertigineuse qui vous attend. Quelques mètres plus loin : ce sont des piquets sans grillage qui bordent le trou. Plusieurs montées plus tard : le marcheur a droit à une barrière en bois.

Si une envie pressante vous prend après l?effort, un cabanon sommaire et branlant vous attend. Ne vous approchez pas trop près des lampadaires, un fil électrique rongé par le temps est tapi à fleur de terre, telle une invitation à l?électrocution. Les joggeurs, marcheurs et adeptes de taï chi ne sont pas les seuls à venir se refaire une santé. Des chiens errants y gambadent en toute impunité. Et les risques de morsure que cela comporte. Si le Trou-aux-Cerfs est un volcan endormi, c?est au bord du gouffre que gronde la colère?

APRES LA MORT, LA TISANE SE FAIT ATTENDRE?

Le jogging tue. En novembre 2001, deux joggeurs trouvaient la mort, fauchés par un véhicule. Le conducteur avait été pris d?un malaise cardiaque après son tour matinal au Trou-aux-Cerfs. Au lendemain de l?accident, la mairie décide de fermer la route d?accès au Trou-aux-Cerfs. Désormais, seuls les piétons ont accès au site entre 5 h 30 et 8 h 30 et entre 16 heures et 18 h 30. Les automobilistes qui enfreignent ce règlement sont passibles d?une amende de Rs 500. Un projet de réaménagement élaboré en 2002, prévoyait trois pistes : une pour les randonneurs et joggeurs, une pour les automobilistes et une autre pour les cyclistes. Estimé à Rs 25 millions, il prônait aussi une révision de la vitesse autorisée et des obstacles installés autour du cratère, réserve naturelle de plantes indigènes. Mais encore faut-il qu?il se concrétise !

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