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La mauvaise blague

19 février 2005, 00:00

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Ce chef-d??uvre du ratage politique ne pouvait être que le produit d?une personne chez qui la parole est l?expression d?une autorité qui désespère de s?incarner et chez qui la parole précède souvent la pensée. ?Intellectuellement limité?, a-t-il dit. Depuis, c?est devenu l?expression à la mode. L?horizon indépassable d?un pays en manque d?humour. Sauf que dans ce cas, la blague s?est rapidement habillée de ses mauvais teints sectaires.

Sont intellectuellement limités ceux qui? Ce sont des phrases qu?on ne termine pas dans ce pays. Non pas parce qu?on manquerait de courage mais parce que, depuis notre tendre enfance, on nous a martelé le fait que nous vivons dans un pays au tissu social fragile. Mais pourtant, il est vrai que nombre de nos politiciens, autant des rangs de l?opposition que du gouvernement, sont ?intellectuellement limités?. Car ce sont de telles limites qui permettent à certains de déclarer qu?un séjour à New York leur a permis de devenir plus philosophes ou encore que la griserie du pouvoir a développé chez eux une tolérance zéro et toute nouvelle à l?égard de la médiocrité.

Le fait, lui, est là et il est implacable. La classe politique accommode facilement ces ?intellectuellement limités? aussi longtemps qu?ils leur assurent un soutien électoral quelconque. Finalement, c?est à se demander qui sont les réels circonscrits intellectuels. Ce ne sont que ceux qui sont intellectuellement faibles qui sentent le besoin de béquiller sur ces supposés chantres qui contrôlent ici et là quelques associations socio-religieuses. C?est ce à quoi on est désormais réduit.

Mais enfin, Freud n?avait pas tort. Il existe des déterminismes et on ne choisit pas librement ce qu?on est. On est le produit d?une société qui porte en bandoulière des préjugés les uns plus exécrables que les autres. On est d?une société où le contenant se vend seul sans contenu. Il est plus facile d?être le roi des médiocres que d?être un homme moyennement intelligent soumis à une pression cérébrale constante. Dans les deux cas, il y a une pression.

C?est cette pression qu?on essaie d?évacuer à travers des plaisanteries de mauvais goût. Car nous avons un gros problème dans ce pays: ils sont légion ceux qui veulent et travaillent constamment pour figurer dans le martyrium. Dans une société dominée par des geignards, on se bouscule pour être des victimes. Victimes d?une histoire qu?on règle comme un mauvais compte. Victimes d?un pouvoir qui n?a pas suffisamment pratiqué l?assistanat. Victimes du patronat, des syndicats, des ONG?

C?est, en effet, une bien mauvaise blague. Ils ne sont que trop contents ceux qui peuvent en tirer un capital quelconque. D?ailleurs, ils ne s?en privent pas. Cela leur permet, de surcroît, de rendre davantage conflictuels les rapports sociaux, de faire avancer la thèse des exploitants qui tirent profit des plus faibles. Néanmoins d?un autre côté, aucun Premier ministre ne peut se permettre le luxe de qualifier un autre politique d?être intellectuellement limité. Ce sont de telles déclarations qui démontrent l?arrogance d?un pouvoir. Lorsqu?on a la satisfaction d?avoir bien fait son travail et d?avoir donné le meilleur de soi-même, on n?a pas peur des critiques. Lorsqu?on les écarte comme des fariboles, c?est qu?on n?est pas trop sûr de soi ou alors on est déjà déconnecté de la réalité?

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