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La touche féminine de l?Assemblée
Assise à sa table de travail, Safeena Lotun-Muhammad donne l?impression d?une femme attentive à son reflet. La coupe en dégradée de sa lourde chevelure noire est seyante et son maquillage présent sans être prononcé. Sa veste, en gros fil aux tons cerise et citron que l?on devine sur une jupe assortie, est très chic et son bracelet-montre en parfaite harmonie avec l?ensemble.
Or, quand elle se met debout, elle nous prend à contre-pied. Point de jupe droite assortie à la veste mais un pantalon noir et des mocassins plats marron au lieu des chaussures à talons espérées. Cet habillement quelque peu androgyne est toutefois voulu car ce faisant, l?objectif de Safeena est de se fondre dans son univers professionnel pour ne projeter d?elle que l?image d?un individu compétent.
Elle avoue d?ailleurs ne porter d?habits colorés que depuis peu, privilégiant presque toujours des tailleurs pantalons coupés dans des coloris sombres et passe-partout.
D?ailleurs, le jour de son interview avec les cadres de la Public Service Commission pour remplir le poste d?assistante clerc à l?assemblée nationale, précise-t-elle, elle venait d?accoucher et masquait ses rondeurs sous «une informe robe marron d?une longueur démesurée et une veste ample du même ton. »
«pas de différence»
«C?était certes pour cacher mes formes mais généralement, je n?aime pas attirer l?attention sur moi en tant que femme mais plutôt en tant que personne capable de fournir des résultats. Je ne veux pas qu?il y ait de différences entre mes collègues hommes et moi. Cela dit, je ne renie pas ma féminité. C?est même le contraire. » Ensuite, ajoute-t-elle, elle fait tellement des va-et-vient dans son cadre professionnel qu?elle préfère le confort à l?élégance.
Si Safeena a l?air d?être dans son élément au sein de l?univers feutré de l?Assemblée nationale, en ayant en permanence la possibilité d?observer les législateurs et leurs motivations, son rêve initial était en fait d?interpréter les lois votées par eux.
En effet, cette benjamine de neuf enfants, élevée dans un cocon par une famille très conservatrice, ambitionnait après sa bourse du primaire et ses études secondaires au Queen Elizabeth College, de devenir avocate.
Il était toutefois inconcevable qu?elle aille étudier seule à l?étranger. Le sachant, son frère Hassim, de dix ans son aîné, établi à Paris, lui propose de financer ses études et de prendre également à sa charge ses frais de séjour.
Safeena qui a une mémoire quasi-photographique et une vaste connaissance générale du fait qu?elle dévore un livre par jour, accepte et s?insère sans peine dans le monde estudiantin de l?université de Paris VIII où elle réussit aisément son Diplôme d?études universitaires générales, sa licence et sa maîtrise de droit.
Son frère veut qu?elle complète ses études en vue d?exercer au barreau en Grande Bretagne. Sachant que pour exercer à Maurice, il lui faut de toutes les façons étudier un an auprès du Council of Legal Education, elle préfère rentrer et commencer ces études ici.
la parole facile
En parallèle à ses cours, elle est acceptée pour le poste de secrétaire du Tax Appeal Tribunal. Ainsi, elle travaille au tribunal le matin et suit ses cours l?après-midi. Mais ce rythme de vie l?éreinte. Si bien que le monde professionnel finit par prendre le dessus des études qu?elle reporte à plus tard. Au tribunal, sa responsabilité première est de recevoir un appel et effectuer son suivi jusqu?à sa détermination.
Safeena s?épanouit et apprend énormément aux côtés du président de cette instance, à l?époque le juge Khalid Tegally. Tout comme elle apprécie le contact avec le public et les membres de la profession légale défendant les dossiers soumis. Au bout de cinq ans toutefois, Safeena réalise qu?il lui sera impossible de grimper plus haut dans la hiérarchie professionnelle et décide d?aller voir ailleurs.
Mariée à Nasser Muhammad, contrôleur financier à l?hôtel Le Preskil et mère d?une fille, Chaibia, quatre ans aujourd?hui, elle postule en tant qu?assistante clerc à l?Assemblée nationale quand elle apprend qu?il y a une vacance. Alors qu?elle attend d?être interviewée, elle réalise qu?ils sont plusieurs avec des qualifications similaires aux siennes à convoiter cet emploi. Finalement, c?est elle qui l?emporte. Ce qui a fait la différence, estime-t-elle, c?est l?expérience antérieurement acquise au Tax Appeal Tribunal mais aussi son aisance à s?exprimer.
Depuis qu?elle agit comme assistante clerc, elle ne l?a pas regretté une seule seconde, malgré le fait que durant les sessions parlementaires, ses journées et soirées de mardi et parfois du vendredi sont prises par des travaux marathon. Son rôle est d?assister le clerc dans ses fonctions et notamment de veiller à ce que l?ordre du jour se déroule comme convenu.
La plus longue séance parlementaire qu?elle a connue fut en décembre 2002 lors du vote du Sports Act. Sachant qu?elle est mère de deux enfants dont Jehane, âgée de neuf mois, André Pompon, clerc aujourd?hui à la retraite, l?encourageait à rentrer plus tôt à la maison. Safeena a souvent refusé. «Je ne veux pas être privilégiée en raison de mon genre ou de mes responsabilités familiales.»
Quand le Parlement est en congé, Safeena ne l?est pas pour autant. En tant que secrétaire du Public Accounts Committee et autres Select Committees, elle doit faire le suivi de ces réunions.
Un des tous premiers dossiers qu?elle a pilotés et qui lui a réussi par la suite, c?est l?élaboration du contenu du site Internet de l?Assemblée nationale qu?elle réactualise d?ailleurs régulièrement en tant que Chief Information Officer. L?an dernier, le site a remporté le deuxième prix des sites gouvernementaux au Salon Infotech.
Si Safeena est le témoin de certains écarts de langage qui émaillent certaines sessions parlementaires, elle se console comme elle peut. «Il paraît que c?était pire autrefois», dit-elle estimant que cela fait partie du jeu parlementaire !
Elle est satisfaite de son parcours mais elle nourrit tout de même des regrets concernant ses études de droit qu?elle n?a pas complétées.
«Si demain je suis reçue comme avocate même sans exercer, j?aurais le sentiment d?une mission accomplie.» Il n?est jamais trop tard pour bien faire?
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