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Une élection à coup de millions

5 février 2005, 00:00

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Retour en arrière. On est dans les années 60-70. Les partisans s?organisent en comités, en réseaux, en groupes d?action. Ce sont des gladiateurs qui se battent pour des idées. Pour des convictions politiques. Dans l?arène, ils ne marchandent pas leur engagement. Ils sont là pour faire triompher leurs partis. A cette époque, raconte un ancien politique, «enn dipain sardin avec enn boisson gazeuz», suffisaient à nourrir un agent pour toute une journée.

Plan d?accompagnement. On est dans les années 80, 90 et 2000 et les choses ont bien changé. Nos interlocuteurs, qui requièrent l?anonymat, confirment l?arrivée sur la scène d?une race d?agents politiques mercenaires. Ceux-ci n?ont pas de véritable adhérence à un parti. Les autres agents, ceux qui demeurent d?éternels fidèles aux formations de leur choix, font figure de partisans anachroniques. «Ils sont en effet très peu à se battre pour une cause», fait ressortir un observateur politique.

L?engagement derrière un parti a désormais un prix. Et on pratique à souhait un régime inflationniste pour faire grimper les enchères. «Pour la plupart des agents, c?est une question de savoir ce qu?ils vont bénéficier en retour de leur soutien. Ils sont là pour un permis, pour un travail, pour des sommes d?argent et pour obtenir certaines faveurs durant la période de campagne», assure-t-on.

Les choses ont, en effet, bien évolué au fil des décennies. Au «dipain sardine» a succédé fast-foods et menus spécialisés pour les végétariens de même que l?incontournable briani pour les occasions spéciales accompagné évidemment de boissons gazeuses en journée et des cannettes de bière, voire du whisky en soirée. «Pour l?élection partielle à Piton-Rivière-du-Rempart par exemple, on a eu des cas où certains récupéraient des bouteilles de whisky, des Red et Blue Labels vides, des hôtels du littoral et les remplissaient de whisky de qualité inférieure avant de les distribuer dans les bases», confie une personne proche de la chose politique.

Elle nous raconte également l?épisode de cet homme politique qui s?était procuré une bonne quantité de paires de chaussures et qui distribuait, non la paire, mais «enn koté avant élection et lot koté après» et cela seulement si son parti allait remporter l?élection.

L?agent ne travaille plus désormais pour le seul plaisir de voir son camp vaincre. Les choses sérieuses commencent dès le jour du dépôt de candidatures. Déjà les états-majors politiques doivent avoir prévu un budget pour la nourriture des agents de chaque base. Si auparavant on pouvait compter entre deux à quatre bases pour chaque centre de vote, aujourd?hui le nombre s?est multiplié par trois à quatre. Ce qui implique une hausse drastique des investissements.

Dépenses courantes

Outre la nourriture, il faut aussi compter une voiture de location par base ou presque. Et le jour des élections, des taxis sont mis à contribution pour véhiculer les électeurs. Dans ce cas, un budget carburant est à déterminer sauf si certains propriétaires de stations d?essence acceptent de garantir un approvisionnement gratuit. Dans d?autres cas, ce sont les candidats, eux-mêmes, qui règlent la facture carburant avec des bons. Selon certains hommes de terrain, il faut fournir entre 200 à 250 voitures pour les agents pendant la période de la campagne par circonscription. Le coût de l?exercice de mobilisation des taxis le jour du scrutin varie. Il dépasserait les Rs 5 000 par journée sans compter le coût du carburant.

Et il faut aussi fournir des téléphones portables aux principaux agents. Avec 50 agents pour 20 circonscriptions, cela fait une moyenne de 1 000 portables plus les cartes prépayées. «Si on ne donne pas ce qui est considéré comme le matériel de travail de base, on n?a presque plus d?agents aujourd?hui», affirme-t-on dans le giron politique.

Un autre type de matériel est nécessaire à toutes les campagnes et les dirigeants politiques se doivent de le fournir immanquablement. Affiches, posters des candidats et leaders, banderoles, oriflammes, t-shirts et autres gadgets de campagne. Les bulletins et autres tracts et pamphlets représentent aussi un investissement important.

Enfin dans le circuit publicitaire, il faut compter les campagnes radios, dans la presse écrite, les spots télé et les campagnes d?affichage sur les billboards.

Pour les différentes réunions, meetings régionaux et meetings nationaux, une logistique importante doit être mobilisée. La sonorisation, le dispositif matériel, le transport des partisans, les repas à fournir après les meetings nationaux pour les parties de pique-nique sont les multiples dépenses à encourir.

La distribution de cadeaux fait partie du folklore électoral. Au fil des années, les cadeaux, euphémisme pour pots-de-vin électoraux, ont changé de nature. Outre les traditionnelles marmites à pression (tempos), sarees, cahiers?, on retrouve désormais dans la liste des cadeaux, les micro-ondes, les téléphones portables? Nos interlocuteurs hésitent avant d?allonger la liste. Car même lorsqu?on n?est plus du circuit, on est soumis à un droit de réserve.

A quelques jours du jour du scrutin, un important exercice de «éclate base» est entrepris par les différents blocs politiques. Il s?agit là d?identifier des bases prenables et de les convertir à sa cause. Cette opération «vire base» est un classique des élections et le chiffrer serait un exercice aléatoire quoi- qu?on annonce des sommes qui avoisinent les Rs 2 millions par circonscription.

Autres investissements importants : les dons aux sociétés socioculturelles et autres clubs. «Ce genre de regroupements pousse comme des champignons à l?approche d?une élection. Pour eux, c?est la saison des moissons. Pour chaque circonscription, les grands partis doivent avoir un budget spécifique pour ces groupes», souligne-t-on.

De tout temps, il est connu que des particuliers et des entreprises privées financent l?activité électorale des partis politiques en période de campagne. Ce soutien, en espèces et matériel, se fait de manière plutôt égale pour les deux principaux blocs avec un léger surplus pour le bloc au pouvoir.

Les dons se feraient directement aux leaders des partis ou autres candidats influents, soit ceux qui, une fois élus, peuvent influer sur les décisions du cabinet ministériel. «La logique est simple. C?est ?mette fort, gagne fort?», déclare-t-on. D?autre part, des leaders s?engageraient personnellement auprès de leurs contacts étrangers pour se garantir un soutien financier étranger. «Dans tous les cas de fi-gure, c?est de l?argent sale qui se retrouve en circulation en période électorale», assure-t-on.

Entre Rs 100 m et rs 150 m

Les règlements de l?Electoral Supervisory Commission prévoient que les dépenses d?un candidat ne peuvent dépasser le plafond de Rs 250 000. Les dépenses énumérées plus haut démontrent que ce chiffre est largement dépassé et c?est connu de tous. Le rapport du comité d?élite sur le financement des partis politiques, présidé par Emmanuel Leung Shing, contient des propositions pour sortir le système de l?opacité. Jusqu?ici, il n?y a pas eu de suite concrète aux recommandations du rapport.

Entre-temps se profilent à l?horizon les législatives 2005. En se basant sur les dépenses réalisées pour les législatives 2000 et en faisant des projections pour les élections de cette année, des observateurs estiment que c?est quelque Rs 100 à Rs 150 millions que chaque principal bloc politique aura à trouver pour financer la campagne 2005. «En fait, c?est quelque Rs 250 à Rs 300 millions qui seront mis en circulation durant la campagne et qui changeront de main», affirme un observateur averti dans la politique.

Et ce sont d?infinis avertissements à adresser pour une nouvelle hygiène politique et électorale?

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