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La ville de Kobé toujours meurtrie
Sur l?île d?Awaji, au sud de Kobé, de petits sanctuaires destinés à apaiser les «divinités impétueuses» témoignent de frayeurs ancestrales. Leur succession semblait indiquer une mystérieuse direction. Depuis le 17 janvier 1995, on la connaît : ils suivent la ligne de la faille active de Nojima, d?une dizaine de kilomètres, qui allait ravager Awaji et Kobé causant la mort de 6 433 personnes.
Dans le bourg de Hokudan-cho, un musée a été construit sur la faille. Le site est resté en l?état et l?on peut observer sur 14 mètres le «travail» d?une faille active, un soulèvement de 50 cm de la terre par rapport au niveau du sol. Ce petit musée, qui a accueilli 6,2 millions de visiteurs depuis son ouverture en 1998, rappelle la force du séisme de Hanshin (région de Kobé-Osaka) mais aussi la faiblesse des prévisions. Il y aurait 50 % de risques d?un fort séisme dans les trente prochaines années à Tokyo. Avant le 17 janvier 1995, à Kobé, ces risques étaient évalués à 8 %...
«Nous devons reconnaître que nous n?étions pas préparés. C?est ce triste constat que je me dois de transmettre aux jeunes», dit Osamu Hashida, qui commandait la brigade des pompiers du quartier de Nagata, à Kobé, au moment du séisme. «J?ai dû dire à la population de se débrouiller. Nous étions dépassés, des incendies éclataient partout et, en raison des coupures d?électricité, il n?y avait pas d?eau pour les éteindre.» Le vieux quartier aux rues étroites bordées de petits ateliers allait devenir le «point zéro» de Kobé. Survivants hagards, jetés de leur lit dans les rues, cherchant un proche sous des décombres calcinés.
LE TREMBLEMENT DE TERRE
«Une sorte de fin du monde. Quelque chose qui n?arrive qu?une fois dans une vie», se souvient un poissonnier de Nagata. Aujourd?hui, il a rouvert boutique dans la grande surface construite sur l?emplacement du vieux marché couvert.
Premier séisme à frapper une agglomération moderne, densément peuplée et prospère, depuis celui du Kanto (région de Tokyo) en 1923 (145 000 morts), le tremblement de terre de Kobé a fait voler en éclats des certitudes. Il révélait notamment aux Japonais que leur archipel n?était pas aussi bien préparé aux désastres qu?ils le croyaient : 250 000 maisons et immeubles ont été détruits, des voies ferrées tordues, des autoroutes urbaines se sont effondrées, 300 000 personnes se sont retrouvées dans des refuges. Les dégâts ont été évalués à 10 000 milliards de yens (74,9 milliards d?euros).
Coincée entre ses collines et la mer, Kobé (1,5 million d?habitants) avait été jusqu?alors l?une des villes les plus agréables à vivre du Japon. Du port ouvert aux étrangers au milieu du XIXe siècle, elle avait conservé une atmosphère cosmopolite. Elle a retrouvé aujourd?hui son côté chic et aéré : gratte-ciel de verre, arcades scintillantes, boutiques et restaurants au luxe raffiné se succèdent dans les quartiers centraux de Sannomiya et de Motomachi.
A la mairie, on met l?accent sur la «renaissance de la ville». En termes d?infrastructures assurément, et Kobé attire plus de visiteurs qu?avant le séisme. Mais l?économie est loin d?avoir recouvré son dynamisme : le port à conteneurs est passé du 5e au 27e rang dans le monde et le PIB de la ville n?est que de 80 % de ce qu?il était avant le séisme. Le désastre a accusé les disparités entre les firmes. Les petites entreprises, souvent familiales, n?y ont pas résisté. Les sociétés qui ferment sont plus nombreuses que celles qui se créent et le taux de chômage est supérieur à la moyenne nationale. Selon un sondage de la mairie, 48 % des habitants estiment que leur niveau de vie a baissé.
LE CORPS DECOMPOSE
Ils ont pourtant fait preuve d?une énergie peu commune et le redressement matériel de la ville a été d?une exceptionnelle rapidité. Mais beaucoup sont restés sur le bord du chemin. En novembre, dans un logement public construit pour les sinistrés a été retrouvé le corps décomposé d?un chauffeur de taxi de 63 ans décédé vingt mois plus tôt. En 2004, 428 sinistrés âgés sont morts solitaires dans des logements publics.
L?Etat n?accorde pas de subvention à la reconstruction d?un logement. Il faut emprunter mais les seniors n?offrent pas de garanties suffisantes. Un tiers vivent seuls et un sur huit met fin à ses jours. A Nagata, le nombre des suicides est trois fois supérieur à celui de la moyenne nationale.
Familles éclatées, dettes, pertes d?emploi, solitude sont les thèmes récurrents des conversations avec les gagne-petit de Kobé. «Il n?y a que moi qui ai survécu. Mais je ne sais pas si c?est une chance. J?habite là», dit cette vieille dame en montrant du bout de sa canne un grand ensemble à la périphérie de Kobé. «Non, je n?y connais personne, sinon le gardien...»
L?expérience de Kobé est porteuse d?amères leçons. «La haute croissance avait ignoré les besoins en bien-être pour privilégier l?expansion. La reconstruction de Kobé a encore donné la primauté aux grands travaux en négligeant la reconstitution des communautés», écrit Kiyoshi Ikeda, spécialiste de finances publiques, dans le mensuel Sekai. «Nous ne pouvions pas faire tout en même temps», plaide Yuichi Honjo, directeur de la planification de la municipalité. «Mais il est vrai que la réhabilitation a brisé des communautés», concède-t-il.
Elle a aussi dressé les unes contre les autres celles qui ont subsisté, accuse Setsuji Kawai, vice-président d?un comité de quartier à Noda Hokubu. Kobé s?est reconstruite mais les c?urs sont meurtris. «Il m?a fallu dix ans pour repenser au futur», dit le poète Toshio Kimura, reflétant les sentiments contradictoires de nombre d?habitants, aspirés par la vie et hantés par ce qu?ils ont perdu.
par Philipe PONS
@ Le Monde News Service-Distribué par The New York Times Syndicate
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