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Au crépuscule d?un temps à l?aube d?un autre
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Au crépuscule d?un temps à l?aube d?un autre
Au terme de cette année 2004, l?éducation arrive en fin de cycle. Depuis 1976, avec la politique d?éducation gratuite mise en place, dans des conditions de précipitation électorale que l?on sait ? une majorité gouvernementale d?alors menacée d?ébranlement, une crise estudiantine grave en 1975, des troubles sociaux et l?agitation syndicale ? l?éducation nationale subit les effets de sa mauvaise préparation. Si sa gratuité, sans mettre en cause son bien-fondé, est un argument imparable en période électorale pour s?assurer de la plus large adhésion populaire, elle portera tout au long de son évolution, d?une décennie à l?autre, la marque d?une mesure prise sans planification, dans une totale imprévoyance.
Les années qui suivent cette décision sont empreintes de mesures prises au gré des circonstances, selon les besoins du moment, sous la pression de forces en présence, de lobbies divers. Tout avance un peu, sans orientation précise, dépourvu d?aiguillage maîtrisé.
De la politique scolaire d?État au partenariat privé-État en passant par le rôle de l?Église catholique, les 50 % de places, la question des langues orientales, le ranking au CPE, la problématique du créole comme médium d?enseignement et matière en soi, de celle des collèges dits sub-standard aux recalés du CPE, l?espace éducatif est source de pressions, de tensions, de frictions. Bien malin qui pourrait déceler une ligne directrice en matière d?action publique d?éducation. L?absence de préparation que suppose la mise en place de la gratuité génère, au fur et à mesure qu?elle se déploie sur le terrain, des difficultés tous azimuts.
■ Une bonne vitesse de croisière
Certaines institutions se mettent ainsi en place, au fur et à mesure, par à-coups, pour tenter de systématiser, d?ordonner et de rationaliser. Dans le secondaire privé, la mise en place de la PSSA ne se passe pas sans heurts et frictions dans un contexte où la liberté éducative d?entreprendre doit s?accommoder de la férule des pouvoirs publics. Un peu, toutes proportions gardées, à la manière de l?Independent Broad-casting Authority (IBA) aujourd?hui, avec la liberté des radios dites libres.
Un modus operandi éducatif se forge alors à la dure, souvent à coups de procès pour arriver aux adaptations nécessaires au bon accomplissement du service. Le Mauritius Institute of Education (MIE) naît, peu à peu, du besoin de former, de professionnaliser le métier d?éducateur, d?y ouvrir de nouvelles panoplies de carrière, en formation continue, sur une base d?expérimentation, de recherche, sous des coups de butoir syndical et de revendications des corps professoraux associés.
Tous, en attente de formation et d?avancement, et par défaut d?avoir su, dès le départ, les anticiper pour mieux les préparer. Le MIE a mis tout le temps nécessaire pour être en bonne vitesse de croisière. Cela se poursuit. Tant mieux. Le Mauritius College of the Air (MCA), le Mauritius Examination Syndicate (MES), d?autres corps para-étatiques naissent de besoins multiples. L?État, qui est amené à en ressentir les effets, ne peut se soustraire à la demande de leur mise en place.
Dans la décennie 80, avec l?institution de la Computer List pour les examens du CPE, naît, sans crier gare, le tri arbitraire de certains collèges privés et confessionnels, et d?État, unilatéralement qualifiés d?élite, pour l?admission des premiers classés au CPE. De là commence alors pour les enfants la course effreinée vers ces collèges ? au départ, arbitrairement désignés collèges d?élite pour caser les meilleurs élèves et en faire des fabriques de lauréats, déformant et pervertissant complètement tout le sens de l?éducation primaire en soi.
Naît aussi la division des enfants, entre ceux dits bons parce que bien classés, et les autres, particulièrement ceux que le système va transformer en laissés-pour compte. D?où, l?apparition du phénomène d?exclus du CPE. La machine éducative produit ainsi sa « crème » et ses rebuts. Tout le système scolaire, de Standard I du primaire à la Form VI du secondaire, repose sur la notion nouvelle d?élite et d?exclus.
D?aucuns en parlent comme d?un système pyramidal ou en canon de fusil, où la petite minorité d?en haut y parvient au prix d?un gâchis de la grosse majorité d?en bas. Cette nouvelle donne va ajouter sa part de pression sur le système pour en aggraver ses lacunes et ses insuffisances. Le système d?éducation primaire cesse alors d?être un milieu de formation distinct, autonome, propre à lui, mais s?aligne, s?ajuste, se met à la remorque du secondaire pour devenir le fournisseur de ses meilleurs élèves, au détriment des autres dits plus faibles car mal classés, et mettant à mal une éducation équilibrée pour tous.
Il s?établit ainsi le système des Star Schools secondaires avec leurs répondants au primaire. L?éducation gratuite, lancée en 1976, était loin de laisser deviner des avènements de cette nature. La gratuité non planifiée laisse ainsi le champ ouvert à des distorsions dont la grosse majorité des élèves, surtout ceux qui sont les plus défavorisés, finit par en pâtir. Sans remettre en cause l?éducation gratuite en soi, force est de se demander, au vu de l?évolution du système de gratuité au cours des décennies suivant immédiatement sa mise en place, à quels enfants cette gratuité tend à servir véritablement.
C?est ainsi qu?au cours des années 80 et 90, tout le système scolaire se perd dans un enjeu de premiers classés au CPE, souvent issus de la bonne bourgeoisie, pour les meilleurs collèges, dans des conditions de pression sur les enfants, et au-delà, sur tout le tissu social du pays.
L?éducation devient ainsi un enjeu national véhément. Des procès se multiplient : de celui concernant le recrutement des enseignants au secondaire par la loi dite GN 114, au statut des enseignants du primaire, à ceux concernant les admissions dans les collèges catholiques donnés comme collèges d?élite, aux langues orientales comme matière de classement à l?examen.
Pendant ce temps, les vrais enjeux de la société mauricienne se passent ailleurs et l?école est loin d?en avoir conscience, empêtrée qu?elle est dans des imbroglios véhéments et passionnels. Ces enjeux portent sur la valeur et la qualité des cadres et des citoyens dont notre République en développement a besoin et qu?elle attend, impatiemment et vainement, de ses écoles et de ses collèges. Au lieu de cela, les enjeux éducatifs font plutôt batailles de clocher, face aux grands défis économiques et sociaux qui s?agitent avec virulence à l?horizon de notre développement.
■ Le plan et le minister tombent à l?eau
Dans la décennie 80, certaines velléités de mesures sont annoncées pour tenter de maîtriser une situation de dérives potentielles, par rapport aux vrais objectifs éducatifs d?une juste formation pour tous, et pour chaque enfant selon ses besoins. Le projet de l?ex-ministre de l?Éducation, Armoorgum Parsuramen, dit plan NEC (National Education Council) vient, en fin des années 80, préconiser la séparation des établissements secondaires en collèges de Form I ? V et collèges de Form VI, puis la reproduction dans des villages, d?établissements scolaires les plus cotés des villes, type Royal College North, QEC South.
Mais ces séparations préconisées passent pour être purement physiques. Les convictions pédagogiques derrière n?ont jamais convaincu grand monde. Ce qui conduit à une naturelle mise au rancard du plan NEC. Le plan Pillay, du nom de l?ex-ministre de l?Éducation, Kadress Pillay, dans les années 90, reprend le principe de la scission des établissements secondaires, mais en collèges dits de Form I à III et collèges de Form IV à VI.
Le projet Pillay procède aussi d?une volonté déterminée de s?occuper des exclus du CPE avec l?originale proposition d?établir des classes prévocationnelles évoluant côte à côte avec les classes dites de Main Stream. L?expérience antérieure ayant été de « fourrer » les exclus du CPE dans des établissements publics à efficacité controversée, de type Community Schools ou State Secondary Vocational.
Le projet de l?ex-ministre Pillay qualifiait de Middle School, les collèges dits de Form I à III alors que ceux de Form IV à VI étaient appelés des Upper Secondary Schools, avec l?institution de clusters d?écoles primaires, regroupés autour de chaque Middle School pour les besoins de l?admission en Form I. Mais malgré ses meilleures dispositions, le projet Pillay paraissait souffrir de deux inconvénients majeurs.
La structure Middle School, obligatoire pour tous, instituait une structure s?apparentant à un modèle d?école unique, contrariant la liberté de choix des parents, dans la diversité des établissements, comme reconnu par l?État, lors de la mise en place du système de l?éducation gratuite en 1976. C?est aussi, avec l?institution des Middle Schools nationales, la disparition du privé. Certains, une trentaine, sont retenus puis obligés de se couler dans le même moule des Middle Schools d?État.
Les autres établissements privés sont mis au rancard. Les réticences étaient fortes. Le gouvernement d?alors, déjà lourdement empêtré par trop d?absence de volonté politique, laisse tomber le plan Pillay et l?ex-ministre de l?Éducation avec.
■ Retournement de casaque du ministère
Le gouvernement élu en septem-bre 2000 s?inspire des actions précédentes, avortées ou mises au rancard, s?en empare et, sans rien inventer, y met une volonté budgétaire et une boulimie constructive inégalée qu?il convient de reconnaître, et que les gouvernements précédents avaient eu tant de mal à manifester. Le principe de la séparation des collèges est retenu, en évitant la généralisation dans le privé, avec cependant la notable exception d?y associer les collèges confessionnels catholiques pour mieux faire passer la disparition des Star Colleges d?État.
Les établissements d?autres confessions, à la curieuse exception des collèges Adventiste et St Andrews, sont accessoirement invités à signer un MOU, dans ce qui paraît être une volonté d?élargir le champ d?association du projet d?État au secteur confessionnel dans son ensemble. Les divers MOU ainsi signés vont connaî-tre des sorts variés.
Mais le ministère de l?Éducation, par on ne sait quel retournement de casaque, est donné pour avoir dénoncé au Privy Council ? sollicité pour trancher en dernier ressort le jugement de la Cour suprême sur l?affaire des 50 % de places ? le MOU qu?il s?est pourtant lui-même empressé de signer avec les autorités catholiques. Ce MOU reconnaît à l?école catholique, le droit à 50 % de places, selon ses critères propres. D?aucuns attribuent ce flagrant et grave déni de partenariat à de la convenance politicienne. Le MOU ainsi dénoncé devient caduc d?office. Les collèges catholiques retrouvent ainsi leur format d?origine avant le MOU, c?est-à-dire des collèges de Form I à VI, délaissant les modèles de collèges de Form I à V et ceux de Form VI tel que le MOU, juridiquement avili, proposait de les transformer.
Les autres MOU, signés avec des collèges d?autres confessions, ont du mal aujourd?hui encore à démarrer, peut-être parce que leur association au projet de réforme de l?État était au second plan, car le souci premier était d?abord d?associer les collèges catholiques. Les autres venaient après. Le soufflé de la réforme pour ces derniers a encore du mal à monter.
Mais ce n?est là qu?une interprétation, la plus plausible peut-être ! Les autres collèges privés, pour leur part, préservent leur statut de collèges I à VI. Mine de rien, la diversité éducative d?ensemble est aussi préservée. L?école unique est loin. Les collèges d?État pour leur part poursuivent, ces temps-ci, une ?uvre de construction tous azimuts avec des statuts de collèges I à V et des collèges de Form VI.
Quelque part, l?aventure de 1976 est en cette fin d?année 2004 bouclée. Dans la mesure où les collèges privés, associés à un partenariat avec l?État, retrouvent, pour la plupart et chacun à sa façon, son format d?origine. Le paysage éducatif diversifié de 1976, fondé sur la tradition démocratique des projets éducatifs, offerts au choix public est ainsi, quelque part, restitué.
Du même coup se trouve aussi réglée la question de prise en charge des langues orientales dans la comptabilisation des meilleurs aggregates au CPE. La volonté d?arriver à un accord sur cette question l?a en effet emporté sur tout. La solution arrêtée, imparfaite pourtant, puisque sont mises sur le même pied d?égalité, des matières dont les conditions d?enseignement sont encore concrètement bien inégales, montre que toutes les parties concernées voulaient en finir avec une question qui a tellement polarisé les énergies, marquant toute une époque, alors qu?il y a tant d?autres problèmes à régler.
Dans la foulée, le comité chargé d?étudier la graphie créole a publié récemment ses recommandations et les propositions faites pour une graphie standard mais évolutive dite Grafi-Larmoni semble rallier une très large adhésion. Des espérances d?un meilleur apprentissage des langues, d?étude du créole en soi, en tant que langue à part entière, et aussi en tant qu?outil de l?imaginaire créatif mauricien, naissent et ouvrent des perspectives inédites pour l?avenir. Nous atteignons bien, en cette fin d?année, une fin de cycle du champ éducatif national.
Fin de cycle dans le rapport État-privé, celui de l?État-Église, avec la résorption du problème des 50 %, fin de cycle avec le mode opératoire des écoles primaires, hier officines des collèges secondaires dits Star Schools. Mode de fonctionnement évolutif aussi pour des collèges secondaires, incluant des filières prévocationnelles dans l?ensemble des collèges secondaires privés et d?État du pays. Fin de cycle d?un système éducatif secondaire élitiste pour des collèges d?État. Cela, on veut bien le croire, sauf renaissance de collèges d?élite en région !
Les collèges catholiques, avec l?option de mixité de niveau pour leurs admissions, se préparent à une immersion dans un paysage éducatif tout à fait inédit. La conversion de nombreux collèges d?État en établissements de Form I à V et Form VI entraînera forcément de nouveaux modes de fonctionnement avec, à assumer, une double rupture : celle de la continuité pédagogique et celle de la stabilité des jeunes du secondaire. L?avenir seul déterminera l?efficacité de fonctionnement de ces nouveaux types d?établissements secondaires d?État en format discontinu. Le défi est grand. Il n?est, certes, pas mauvais à prendre.
Cette fin de cycle est aussi l?ouverture d?un autre. Dans une île Maurice qui a dépassé depuis longtemps le palier de la manufacture style zone franche des années 70, il faut former une nouvelle race de citoyens. Les retards économiques en cours tiennent au fait que le pays est, dans de nombreux secteurs, en panne de ce type d?hommes et de femmes.
Le système éducatif, en fin de cycle aujourd?hui, est pour beaucoup dans cette situation de déphasage entre vertus citoyennes et besoins d?une République pour qui se reconnaître bananière serait de l?impudeur. Le temps de la pédagogie est aujourd?hui venu. Une pédagogie innovante, créatrice d?hommes et de femmes qui seraient nos premières valeurs boursières. Une pédagogie de construction de citoyennes et de citoyens selon les besoins du pays et ses nécessités sociales et morales du jour. Quelle formation trouver qui serait à la mesure des hommes dont la République a besoin ? Voilà le grand défi à relever pour les années à venir.
Les collèges d?État, avec la séparation de leurs établissements, doivent s?évertuer à trouver la meilleure pédagogie pour chaque modèle d?établissement, et non pas chercher à faire naître coûte que coûte des établissements d?élite régionaux. Le projet prévocationnel doit justifier le nom qu?il porte, c?est-à-dire annoncer la vocation, le métier, préalablement incité, ciblé, accompagné. L?Église, avec la mixité de niveau aux admissions, se place dans un contexte éducatif autre que celui qui a été le sien où la pédagogie, à présent, devient plus que jamais un enjeu majeur.
■ Un autre cycle s?annonce
Les collèges privés ne tiendront leur survie, face aux mastodontes en béton que représentent les collèges d?État nouvellement construits, que sur leur capacité à convaincre par leur pertinence pédagogique ou alors à périr, dans l?impitoyable jeu de l?offre et de la demande.
À l?aube du temps nouveau, la formation à dispenser, la qualité pédagogique à assurer, va représenter le socle de base de notre société qui a déjà entamé sa marche, certes un peu déréglée déjà, vers sa modernisation. L?enjeu pédagogique va prendre encore plus de pertinence, surtout dans le cadre du cycle nouveau qu?inaugure la scolarité obligatoire dont on ne sait pas trop ce qu?elle apportera comme parcours pédagogique adéquat pour tous nos enfants.
Ce n?est que lorsque la fibre éducative qui nous tend tous sera forte et ferme que nos dérives auront moins d?effet d?entraînement pour notre pays.
En cette fin d?année 2004, une fin de cycle s?affirme, un autre s?annonce. Au crépuscule des temps anciens, les temps nouveaux seront ceux des contenus de formation. Ne pas le comprendre et ne rien en faire, peut nous coûter cher.
par Serge NG TAT CHUNG, recteur du collège St-Joseph
Les collèges catholiques, avec l?option de mixité de niveau pour leurs admissions, se préparent à une immersion dans un paysage éducatif tout à fait inédit.
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