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Vague de doutes

25 décembre 2004, 20:00

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Le tourisme poursuit sa « traversée du désert ». Cette année encore, les arrivées n?ont enregistré qu?une faible croissance. Cependant, la lecture qu?on peut faire de la performance de ce secteur varie selon l?indicateur. Car si l?on considère l?investissement et la création de richesses, le tourisme n?a pas à rougir. Bien au contraire. Mais l?apparent paradoxe de la situation est source de malaise.

À première vue, il n?y a pas de quoi fouetter un chat. Le rythme soutenu des investissements dans l?hôtellerie est la preuve que le tourisme inspire encore une grande confiance. De l?engouement même. Il n?y a pas que les investisseurs locaux. Même les enseignes internationales s?intéressent à la destination. Taj a ouvert à Wolmar. Le Club Med s?apprête à construire un deuxième hôtel à Albion. Et à en croire le Premier ministre, une bonne trentaine de projets attendent de pouvoir démarrer?

Les hôteliers établis maintiennent le niveau. Et ils décrochent la reconnaissance internationale pour leurs efforts soutenus. Pour la troisième fois de son histoire, Beachcomber vient d?être reconnu par les professionnels français comme la chaîne la mieux gérée. Le très acclamé One & Only Touessrok a été couronné meilleur hôtel de la région par l?organisme Leading Hotels of the World.

■ Croissance démesurée des recettes

Ici et là, on rénove, signe de bonne santé. La rénovation est un impératif de marketing. Le vénérable Trou aux Biches Hotel et le prestigieux Royal Palm y sont passés. Touessrok s?agrandit. Une nouvelle zone de développement touristique intégré, avec trois hôtels et un parcours de golf, a été créée à Bel-Ombre, plaçant le Sud sauvage sous les feux des projecteurs.

Cependant, cette profession de foi ne semble réjouir personne. Encore moins les opérateurs eux-mêmes. De l?avis de plus d?un, on se dirige tout droit vers le naufrage. L?industrie touristique risque fort de se retrouver prochainement avec un surplus de capacité. Ce n?est pas difficile d?imaginer ce qui va suivre.

Cette crainte se nourrit de la stagnation dans les arrivées. En octobre, l?industrie avait enregistré un modeste 1,5 % de croissance par rapport à la même période l?année dernière. La véritable haute saison touristique s?étend de mi-décembre à mi-janvier. On se permet donc d?espérer. Avec un peu de chance et beaucoup de travail, on devrait pouvoir terminer l?année avec au moins 3 %, prévoyait le ministre du Tourisme il y a quelques mois.

Les autorités rationalisent. Une croissance de 3 %, ce ne serait déjà pas si mal eu égard au mauvais départ du début d?année. La saison des pluies a duré jusqu?en juin, entraînant dans son sillage plusieurs désistements importants. Le reste de l?année n?a pas été de tout repos non plus. L?explosion d?un centre commercial à Grand-Baie a menacé de semer un vent de panique dans un secteur très sensible aux risques d?attentats terroristes.

Malgré ces circonstances atténuantes, le sourire reste crispé. La capacité hôtelière augmente rapidement, et on a de plus en plus de mal à maintenir le taux d?occupation d?il y a quelques années. Pour que tous les établissements puissent continuer à faire du 70 %, le nombre des arrivées devra faire un bond en avant.

Or, Maurice n?arrive pas à dépasser le plateau de 700 000 touristes pour atteindre le nouveau pallier de performance qui soutiendrait et alimenterait l?expansion de capacité. Elle accumule des croissances en dessous de 5 % alors que des destinations concurrentes font facilement trois fois mieux.

En revanche, les recettes touristiques dans leur ensemble ont affiché une croissance démesurée par rapport à celle des arrivées. Comment l?expliquer ? Très certainement, le taux de change y est pour beaucoup. La roupie n?a cessé de se déprécier par rapport à l?euro.

■ La première industrie mondiale

De temps à autre, les persifleurs soufflent encore que le pessimisme des hôteliers n?est qu?une parade. Le but inavoué serait de freiner la concurrence. L?expansion du parc hôtelier fait entrer de nouveaux acteurs, contraignant l?arrière-garde à partager le gâteau. Après tout, fait-on ressortir avec une pertinence certaine, cette arrière-garde ne réalise-t-elle pas des profits à donner le tournis ?

Il y a probablement un peu de vrai dans cet argument. Encore qu?il faut bien se dire que la réalité des grands groupes hôteliers est légèrement différente. Ces établissements ont des muscles commerciaux éprouvés. Leurs palaces n?ont pas forcément besoin d?être remplis pour générer des recettes honorables. C?est ce qui explique que Beachcomber et Sun Resorts (Mauritius) Ltd peuvent s?offrir des profits avoisinant le milliard de roupies.

Faudrait-il, dans ce cas, freiner la construction d?hôtels afin que les taux d?occupation restent honorables ? C?est mal voir le problème. Ce n?est pas parce qu?on n?arrive pas à attirer plus de touristes vers le pays qu?il faudrait compromettre la croissance d?un des seuls secteurs de l?économie qui marche vraiment. On devrait se poser la question autrement : que faire pour concilier les arrivées avec le rythme d?expansion de la capacité ?

Le voyage et les loisirs émergent comme la première industrie mondiale. Certes, celle-ci reste un secteur extrêmement volatile. Elle prend du plomb dans l?aile à chaque fois que la scène internationale s?agite de conflits, d?épidémies ou de contre-performances économiques. Mais la reprise suit fidèlement et rapidement.

Nous sommes actuellement sur une de ces vagues ascendantes de la reprise. Les frayeurs de la guerre en Irak et de la grippe aviaire se dissipent. De nouveau, on fait plus facilement sa valise.

Maurice a donc choisi le bon cap. Il s?agit à présent de savoir comment mener le bateau à bon port. Certains stratèges pensent qu?il suffit de soigner l?offre. La demande suivra. C?est cette formule-là que nous semblons adopter, en encourageant aussi activement l?expansion du parc hôtelier , de même que la diversification.

Cette année a vu émerger un certain nombre de produits verts. D?écotourisme. Lodges, parcours d?excursion et d?aventure dans la nature, tables et maisons d?hôte? Ces initiatives témoignent d?une volonté d?ouvrir l?île Maurice profonde aux visiteurs. La volonté d?organiser de véritables rencontres entre l?hôte et son invité.

Un nouveau Tourism Act a été adopté, rationalisant l?administration de cette industrie par l?État. Une toute puissante Tourism Authority vient d?être créée pour réguler le secteur et professionnaliser ceux de ses segments qui se cherchent encore. Pour enchaîner les opérateurs à des boulets administratifs, de l?avis de certains? Mais bon, il faudrait tout de même donner à l?institution l?occasion de faire ses preuves.

■ Rappeler sa presence au consommateur

La diversification ne pouvait venir à un moment plus opportun. Le vacancier occidental consomme aujourd?hui différemment. Il veut épargner sur le coût du billet d?avion. Il ne rechercher donc pas forcément de longs séjours, très loin de chez lui. Il veut pouvoir partir dès qu?il en a envie, s?imprégner de la culture locale et rentrer plus intelligent.

S?il suffisait de créer l?offre pour que la demande suive, Maurice serait sans doute l?une des destinations les plus performantes dans le créneau « paradis tropical ». Mais tel n?est pas le cas. La destination peine pour maintenir plus ou moins un taux de croissance anémié.

À l?évidence, accueillir des touristes chez soi n?est plus aussi facile qu?il y a vingt ans. Il ne suffit plus d?ouvrir un palace et de faire jouer ses relations personnelles pour le remplir. Il faut investir et s?investir. Davantage. Il faut se montrer créatif. Pas uniquement dans l?architecture des hôtels mais aussi dans la conception des plans de marketing. Surtout, il est impératif de se rendre facilement accessible.

Bien vendre son produit, dans le sens générique du terme, est d?autant plus important aujourd?hui que la concurrence est rude. Pratiquement tous les pays en développement tablent sur l?industrie du voyage pour s?émanciper économiquement. Maurice n?est pas la seule à vouloir exploiter la manne. Elle n?est même pas la plus exquise des îles du point de vue des atours naturels. Elle l?a longtemps fait croire mais depuis, les autres se sont arrangés pour se faire voir. Accessibilité et visibilité. Voilà donc les deux mantras pour rendre l?avenir plus ensoleillé.

D?abord la visibilité. Il s?agit de rappeler constamment sa présence au consommateur qui est matraqué quotidiennement par une multitude d?offres. Ne pas être dans les médias et sur les billboards, c?est sombrer dans l?oubli. Or, assurer une visibilité permanente est extrêmement onéreux.

On revient à la sempiternelle question de budget. Celui consacré à la promotion de la destination reste pauvre. L?agence qui en a la responsabilité, la Mauritius Tourism Promotion Authority (MTPA), dispose d?à peine une centaine de millions de roupies pour faire connaître Maurice, soit quelque 3,5 millions d?euros ou 2 millions de livres sterling par an. On ne va pas loin avec une telle pitance. Maurice reste une des destinations qui dépense le moins sur la promotion.

Cette année, le ministère des Finances a augmenté le budget de la MTPA par un peu moins d?un million d?euros. Le geste reste insuffisant. L?État a également innové en introduisant une taxe sur les arrivées. Le « timing » pour cette initiative reste très discutable. Mais on se serait attendu à ce que l?argent qui serait ainsi récolté soit réinvesti dans le marketing. Très probablement, tel ne sera pas le cas.

Les politiques montrent une singulière réticence à donner plus de moyens financiers à cette agence. Ils ont longtemps profité d?une polémique sur la stratégie de marketing de la MTPA pour justifier leur position. Mais depuis, cette agence s?est expliquée et le Premier ministre, à l?issue d?une réunion de réconciliation regroupant les différents partenaires, a réinvesti sa confiance dans l?équipe de Karl Mootoosamy, tout en le plaçant sous l?aile d?un tuteur, le Joint Economic Council. Ces deux partenaires ont pour mission d?élaborer un plan de relance.

La réticence des pouvoirs publics peut également découler d?une perception que la MTPA n?est qu?un parmi les acteurs du marketing de la destination. Air Mauritius et les hôteliers s?y sont également engagés. Certes, ces opérateurs promeuvent essentiellement leurs produits propres. Mais ils n?évoluent pas dans un vide. Ceci expliquerait comment, en dépit des contraintes budgétaires légendaires de la MTPA, Maurice vient d?être sacrée à Deauville la destination lointaine la mieux promue sur le marché français.

■ La vieille Europe s?essouffle

Est-ce à dire que la stratégie de marketing est bonne ? Dans ce cas, comment expliquer la stagnation ? Il ne fait aucun doute que les Mauriciens devront se montrer autrement créatifs. Ils ne perdraient pas forcément au change en laissant s?installer, comme le suggérait le député de l?opposition Xavier Duval, des tour-opérateurs étrangers avec une perspective innovante.

Ce que Maurice peut vendre de mieux, ce sont les Mauriciens. C?est cela le competitive edge de la destination. Pas d?hôtels luxueux ni de plages qui ne sont plus vierges depuis longtemps. Pas même un environnement enchanteur puisque ses habitants sont des pollueurs nés. D?autres destinations balnéaires pourront avoir de plus belles plages, de plus beaux hôtels. Mais elles ne pourront reproduire la chaleur de l?accueil. Comment soigner ce capital humain, comment le mettre en avant ? Voilà des questions sur lesquelles on aimerait entendre le comité mixte secteur privé/MTPA.

Pour certains observateurs, la vieille Europe montre des signes d?essoufflement. D?où leur soutien aux tentatives de diversifier les marchés. Le ministère du Tourisme a eu un nouveau patron cette année en la personne d?Anil Gayan. Parachuté des Affaires étrangères, ce dernier a pris du temps pour se mettre en selle, créant pas mal de vague durant le processus.

Pour le meilleur ou pour le pire, c?est sous son impulsion que la MTPA ira explorer les potentiels chinois, indien et arabe (Liban, Jordanie, Dubayy). Il a obtenu l?annulation de l?obligation de visa pour des courts séjours à des citoyens de ces pays. L?initiative pourrait s?avérer payante si l?industrie hôtelière arrive à vaincre ses préjugés à l?égard de cette clientèle.

Et quand tout aura été dit, il restera encore la question de l?accessibilité de la destination à résoudre. La première chose qui vient à l?esprit quand on évoque l?accessibilité, c?est l?aérien. On se met à réfléchir en termes de capacité d?avions, de fréquence de vol, de prix du billet et d?ouverture du ciel. Maurice a besoin de s?ouvrir davantage au monde extérieur. L?idée d?ouverture évoque l?atterrissage à Plaisance de vols affrétés, déversant un flot de touristes bas de gamme et pollueurs. À bien y réfléchir, ce scénario-catastrophe pourrait ne jamais avoir lieu. Car le prix de l?hébergement sur l?île reste plutôt élevé. Même si des alternatives moins chères existent dans la para-hôtellerie.

L?État se préoccupe de la situation et a commandé une étude sur l?accès aérien. En attendant, Air Mauritius s?est engagée auprès des hôteliers à réconcilier son offre de capacité à leur demande. Des droits de transit ont été accordés aux transporteurs desservant l?Afrique du Sud, l?Inde et l?Australie. LTU, un deuxième transporteur allemand, a obtenu des droits d?atterrissage. On revoit ses définitions de charter et on commence à envisager prudemment une collaboration avec eux. Ainsi, Malev (Hongrie) et Air Slovakia, deux charters affrétés pour une clientèle cinq étoiles, ont eu des droits d?atterrissage temporaires.

Cela dit, l?accessibilité de la destination ne se résume pas au seul transport aérien. Il faut aussi tenir compte de la politique des prix pratiqués par les hôtels. Maurice est certes une destination de qualité. Mais peut-elle se permettre d?afficher des prix aussi exclusifs en tout temps ? Le coût de la consommation à l?intérieur des hôtels peut-il continuer à être aussi ridiculement élevé ? La question reste posée.

Le touriste est aujourd?hui à même de faire des choix plus informés. L?Internet, notamment, lui permet d?accumuler une somme de connaissances avant même qu?il ne décide d?acheter son billet d?avion. Si dès ce stade, il a le sentiment d?être tondu, pourrait-on lui reprocher de chercher ailleurs ?

La capacité hôtelière augmente rapidement, et on a de plus en plus de mal à maintenir le taux d?occupation d?il y a quelques années.

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