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Qui survivra à la Chine ?
Dans quelques jours, le textile connaîtra une révolution sans précédent. Les quotas seront abolis. La libéralisation du commerce du textile et de l?habillement fait craindre le pire. Toutes les études, dont une de l?Organisation mondiale du commerce (OMC) prédisent une redistribution des cartes à l?échelle planétaire. On assistera donc à un transfert de richesses jamais vu dans l?histoire de l?économie mondiale.
Si les spécialistes sont partagés sur la rapidité avec laquelle se déroulera ce processus, l?issue fait l?unanimité. Rien n?y fera. Ni les menaces de mesures protectionnistes des États-Unis et de l?Union européenne, ni les gestes de bonne volonté du gouvernement chinois promettant un contrôle des exportations.
À terme, la Chine, grâce à son immense réservoir de main-d??uvre bon marché et de matières premières, devrait habiller la moitié de la population mondiale, tandis que l?industrie du textile-habillement sera anéantie dans de nombreux pays en développement.
Et il n?y a pas que la Chine. L?Inde et le Pakistan comptent, eux aussi, être parmi les principaux bénéficiaires de l?ouverture des vannes du textile.
Ainsi, le Pakistan a investi $ 8 milliards pour moderniser son industrie et accroître ses capacités. Dans le monde qui se dessine, le concept darwinien du survival of the fittest prend toute sa signification.
■ Les premières rafales du démantèlement
À Maurice, le textile et la confection ont déjà subi les premières rafales du démantèlement de l?accord multifibres. Et en l?espace de deux ans, près
de 30 000 emplois ont été perdus. Pour le ministre de l?Industrie, Sushil Khushiram, malgré ces pertes d?emplois et les fermetures d?usine, les recettes de l?industrie textile sont plus ou moins stables. C?est pour lui le signe que la douloureuse restructuration du textile-habillement porte ses fruits et que l?industrie se stabilisera l?année prochaine.
La filière textile et confection ne compte déjà plus que 50 000 emplois, contre près de 80 000 il y a cinq ans. On est déjà dans le scénario tabou des années 90 qui prédisait que ce secteur ne compterait plus que 40 000 emplois concentrés dans une poignée de grands groupes intégrés. Les « oiseaux de mauvais augure » de l?époque semblent avoir raison aujourd?hui.
Si, officiellement, les patrons de l?industrie textile, de même que les responsables de l?hôtel du gouvernement, affichent un fighting spirit encourageant, ils avouent en aparté qu?il faut s?attendre à la perte de 10 000 à 12 000 emplois au cours des deux prochaines années. Mais un noyau textile sans doute plus solide survivra.
Dans le moyen terme, l?industrie du textile-habillement sera à 100 % mauricienne. L?exode des entreprises étrangères se terminera avec le départ des quelques rares hongkongais encore présents ? Sinotex et Kentex entre autres ? et des encore plus rares entreprises indiennes en opération.
Les premiers effets de la libéralisation ont en effet donné une première leçon. Les multinationales du textile sont des sauterelles sans états d?âme qui s?en vont toujours là où l?herbe est la plus verte.
Venus à Maurice pour exploiter les quotas d?exportation, les Hongkongais s?en vont dès qu?il n?y en a plus, donc plus d?avantage comparatif. Ces entreprises ne roulaient pas toutes à perte. Leur départ est stratégique. Pragma-tisme économique à l?état pur. Cynis-me, diront les altermondialistes. Le fait est que c?est essentiellement la fermeture des entreprises étrangères qui est responsable de la majorité des pertes d?emplois dans le textile-habillement.
■ Un ouvrier touchait Rs 18 par jour
Mais la bonne nouvelle est que les entreprises à capitaux mauriciens sont, elles, déterminées à se battre. « Je me refuse à être fataliste. Ce sera dur certainement. Mais quelle est l?alternative ? S?avouer vaincu d?avance et fermer boutique ? Où serait alors notre sens des responsabilités vis-à-vis de nos employés et du pays ? », assure Yves Robert Lamusse, de Palmar Knits.
Parallèlement à l?exode des étrangers, la libéralisation du marché du textile devrait accélérer le processus de sélection déjà en marche dans l?industrie du textile local. Il y a probablement des filières de production qui disparaîtront du paysage.
L?industrie a démarré avec le pull-over. Il y a trente ans, Maurice était compétitive dans ce créneau car la main-d??uvre était bon marché. « Quand je venais de démarrer dans l?industrie, un ouvrier touchait Rs 18 par jour. Il en touche aujourd?hui près de dix fois plus », se souvient Ram Mardemootoo, patron de RS Fashion.
À cette époque, Maurice était un leader mondial du pull, et Floréal Knit-wear était le numéro deux mondial derrière Benetton. Ce qui faisait notre force à l?époque est aujourd?hui notre principale faiblesse : le coût de la main-d??uvre.
Le pull étant le produit à plus forte intensité de main-d??uvre, il a été le premier à faire les frais de la hausse des salaires. La production est passée de 25 millions de pièces dans les belles années à six millions à peine actuellement. Il ne reste plus que quatre fabricants, Floréal, Shibani, Southern Textile et Vieo.
Le temps de fabrication sera le principal critère de sélection au niveau des filières. Plus un produit prend du temps à être fabriqué, plus sa survie sera difficile. C?est sous cet éclairage qu?on peut comprendre le déclin du pull-over et la percée remarquable du T-shirt. Un pull nécessite 100 minutes de travail alors qu?un simple T-shirt, pas plus d?une dizaine de minutes.
Mais au-delà de l?analyse purement technique, les stratégies d?entreprise, l?investissement humain et financier, les efforts de marketing sont autant de facteurs qui peuvent certainement faire mentir les calculs théoriques. Il demeure que pour évaluer les chances de survie de l?industrie textile du pays, il faut analyser chaque filière séparément car elles ont chacune leur propre réalité. Maurice produit environ 90 millions de T-shirts, 40 millions de pantalons, 23 millions de chemises et 6 millions de pulls. D?une manière générale, les filières entièrement intégrées comme l?est largement le T-shirt, partent avec de meilleures chances.
■ Le pull-over en déclin
Même si le pull est en net déclin à cause de la cherté de la main-d??uvre, les fabricants ne sont pas prêts pour autant à jeter l?éponge. Chez Floréal Knitwear, le moral est revenu. Les bons résultats affichés par le groupe Ciel Textile après trois ans de traversée du désert sont arrivés à point nommé. Nicolas Maigrot, le patron de Floréal, mise sur l?intégration verticale et le développement de produits à plus forte valeur ajoutée. « L?intégration verticale est ce qui fait notre force. Nous avons une réactivité que peu de producteurs au monde peuvent offrir tout en ayant notre niveau de qualité », soutient-il.
Chez Floréal Knitwear, la recherche de plus de valeur ajoutée passe surtout par le développement de nouvelles matières et davantage de créativité. Le département du design a ainsi été renforcé.
Chez Southern Textile aussi, on table sur des produits à plus forte valeur ajoutée. Le basique, c?est fini. Mukesh Gopal, directeur de l?entreprise, ne jure plus que par le batik, la broderie et les paillettes.
À en juger par la réaction des clients, Mukesh Gopal se dit « assez optimiste » quant aux résultats de la réorientation de la production.
Outre la recherche de plus de valeur ajoutée, chez Floréal, on compte également sur une expansion au niveau mondial pour assurer la compétitivité de l?ensemble. Après Madagascar, le groupe envisage de s?installer dans d?autres pays tels que la Chine. « Il ne faut pas se leurrer, la production de pulls ne va pas augmenter à Maurice. Mais il nous faut être en mesure d?offrir une proposition globale à nos clients et une gamme de produits couvrant aussi le basique. C?est le meilleur moyen d?assurer la survie de nos opérations à Maurice », déclare Nicolas Maigrot.
Le rapide essor du T-shirt à Maurice est essentiellement dû au fait que c?est le produit qui prend le moins de temps à fabriquer, d?où un poids réduit de l?enveloppe salariale dans le coût de production finale. Pratiquement toutes les entreprises fabriquant des T-shirts sont profitables, le champion toute catégorie étant la Compagnie mauricienne de textile (CMT) avec son milliard de roupies de bénéfice. « Le T-shirt est le produit le mieux adapté à notre environnement économique », assure François Eynaud, directeur de Tropic Knits.
Outre le faible temps de fabrication, François Woo estime que l?élément déterminant est le niveau d?intégration du secteur. C?est la filière qui est la plus intégrée. Même si toutes les entreprises ne sont pas verticalement intégrées, Maurice produit plus ou moins suffisamment de matières premières pour la confection.
■ Le mot d?ordre est au développement
Néanmoins, si les capacités existent, les entreprises qui ne sont pas verticalement intégrées pourront manquer de flexibilité et cela risque de compter encore plus à l?avenir. François Eynaud estime, lui, que la confection aurait pu se développer davantage s?il y avait à Maurice un grand fabriquant de tissus.
Au niveau de Tropic Knits, il estime être suffisamment performant pour faire face à la compétition. Aujourd?hui, les deux plus grands concurrents sont la Turquie et le Bangladesh. Demain, la Chine et l?Inde se mettront de la partie.
On a déjà enregistré une baisse de 7 % à 15 % ces derniers mois, témoigne Yves Robert Lamusse. Pour les douze prochains mois, les prix seront primordiaux, ajoute-t-il. Les nouveaux concurrents voudront attirer les clients en vendant moins cher.
Les gains en productivité seront cruciaux pour compenser la baisse des prix. Néanmoins, Yves Robert Lamusse prévoit d?énormes problèmes de logistique en Asie. « Certains acheteurs vont se brûler les doigts et il y aura un retour de manivelle. Ce qu?il faudra, c?est maintenir l?énergie dans les organisations pour tenir cette année et être prêt pour profiter de la déception de certains clients en Asie », analyse-t-il.
Mais on ne peut pas compter uniquement sur le malheur des concurrents. En effet, dans le T-shirt également, le mot d?ordre est au développement de produits qui ont une plus forte valeur ajoutée.
Le pantalon est, après le pull, le produit qui prend le plus de temps à produire. Cette industrie, on le sait, est en difficulté partout dans le monde. L?arrivée d?un grand nombre de nouveaux producteurs a fait chuter les prix. La guerre des marques y a également contribué. On trouve ainsi des jeans à 5 livres sterling dans les grandes surfaces d?Angleterre.
Sur le plan local, les difficultés de la filière se sont manifestées par le départ de deux grands producteurs, le Hong-kongais Novel et l?Indien Arvind (Mauritius). En effet, les deux entreprises ont évoqué la baisse des prix pour expliquer leur départ.
Il est néanmoins encourageant de constater qu?une partie des activités de Novel a été rachetée par Denim des Îles, un joint-venture entre ItalDenim et World Knits. L?usine de Novel à St-Félix sera, elle, rachetée par Firemount Textile dans le cadre d?une expansion.
Anil Kohli, le directeur de l?entreprise, explique que l?obtention de la dérogation pour le Third Country Fabric, a été un bon coup de pouce. « Nous nous attendons à une bonne année en 2005. Que se passera-t-il à l?expiration de la dérogation ? Tout ce que je peux vous dire, c?est que ce sera très difficile », déclare-t-il. Le manque de matières premières est un gros handicap pour Maurice dans cette filière. Selon lui, l?intégration verticale ne suffit pas pour faire la différence.
Un point de vue que ne partage pas Ram Mardemootoo. Il envisage d?investir dans une nouvelle filature pour justement se donner les moyens de survivre. Il explique le départ de Novel et d?Arvind par un manque de motivation caractéristique des entreprises étrangères de textile.
« Elles n?ont pas le même engagement que nous les Mauriciens », dit-il. Toutefois, il est sur la même longueur d?onde qu?Anil Kohli sur un point : l?avenir se trouve dans des jeans à plus forte valeur ajoutée.
Textile Industries fait partie du dernier carré d?entreprises hongkongaises à être encore en activité à Mau-rice. Elle doit sa survie à la découverte d?une niche intéressante sur le marché américain : elle produit des chemises à partir de tissus rares. L?Agoa autorise l?importation de short supply fabrics.
Ce sésame a permis non seulement la survie de l?entreprise, mais également sa rapide expansion. La production a augmenté de 35 % cette année, confie Hemraj Ramnial, assistant directeur général de Textile Industries.
■ Une stratégie de montée en gamme
« Si on n?avait pas exploité ce créneau, on aurait peut-être fait comme les autres entreprises hongkongaises », déclare le numéro deux de l?entreprise. Hemraj Ramnial ne s?inquiète pas trop de l?abolition des quotas. « Nos concurrents continueront à payer des droits de douane sur le marché américain. Cela nous donne un avantage de 20 % sur les chemises en coton. »
Aquarelle est, elle aussi, entrée dans le créneau des short supply fabrics mais pas dans la même mesure que Textile Industries. Elle exporte 35 % de sa production sur le marché américain, le reste étant destiné à des clients européens.
Pour Éric Dorchies, le directeur, la grande force d?Aquarelle est d?être verticalement intégrée. Consolidated Fabrics Ltd, qui fait également partie du groupe Ciel Textile, lui fournit environ 90 % de son tissu. Aquarelle a donc la capacité de développer ses propres tissus et de proposer aux clients des produits différenciés à plus forte valeur ajoutée. Sa stratégie a été de monter en gamme. « Dans la catégorie de produits où nous sommes, nous n?avons pas ressenti la concurrence de la Chine ou de l?Inde. Cela va venir mais nous sommes sereins », déclare Éric Dorchies.
Aquarelle compte d?ailleurs s?implanter en Inde à partir de l?année prochaine afin d?offrir une plus large gamme de produits. Dans toutes les filières ? pull, T-shirt, chemise et pantalon ? le mot d?ordre est de monter en gamme vers des produits à plus forte valeur ajoutée pour assurer la survie. La Chine risque rapidement d?en faire autant.
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