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Langue sans cheveu

24 décembre 2004, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

● Un coiffeur, c?est celui qui a la réputation de tout entendre, d?être au courant de beaucoup de choses?Comment voyez vous l?humeur du pays en ce moment ?

Les gens sont pressés et stressés. Ils craignent pour l?avenir, mais cela a toujours été le cas. Sinon, l?humeur n?est pas trop mal. Il y a des gens qui voient la vie en noir, mais moi je fais partie de cette catégorie de gens qui voient la vie en rose. Je suis d?un optimisme naturel?

● C?est facile en ce moment d?être optimiste ?

Vous savez, cet optimisme je l?ai depuis le cyclone qui avait dévasté Maurice en 1945. J?avais douze ans et je n?avais jamais vu un cyclone. Je croyais ce jour-là que le ciel nous tombait sur la tête. Quand j?ai vu cette désolation je me suis dit : ceux qui ne sont pas morts seront condamnés à vivoter jusqu?à la fin de leurs jours.

En quelques mois tout était reparti, le pays a recommencé à vivre, à retrouver sa gaieté, à travailler. Ce jour-là, j?ai compris qu?il n?y avait aucun malheur dont on ne pouvait se relever. Cela m?a donné un courage incroyable pour aborder la vie. Quinze ans plus tard, c?était le cyclone Carol. Et là encore nous sommes remontés. Alors pourquoi être pessimiste dans la vie ? Pourquoi tout voir en noir ? La vie est faite de crises. C?est comme ça. Je crois que les Mauriciens ne savent pas la chance qu?ils ont de vivre à Maurice. Je n?aurais pas voulu être en Palestine ou en Israël. La vie est faite de hauts et de bas.

Mais c?est vrai que c?est terrible de voir en ce moment des pères de famille perdre leur place, se retrouver sans ressources. Cela me fait tant de peine?

● Vous comprenez ceux qui s?inquiètent pour l?avenir ?

Cela relève d?une nature, je crois. Je connaîs des gens qui se plaignent quand il y a du soleil, qui se plaignent quand il pleut. Il y a des mécontents de nature. Personne ne changera cela. Je vous le redis : je suis un optimiste invétéré!

● C?est votre amour du lyrique, dont vous êtes un des plus grands connaisseurs à Maurice, qui vous fait vivre dans ce monde rose et chantant ?

J?aime l?opéra, j?aime l?opérette. C?est un monde que j?aime. J?ai toujours été un enfant gai. Et c?est naturellement que je suis entré dans ce monde du lyrique. Cette année, j?ai perdu l?unique soeur que j?avais et que j?aimais beaucoup. Et puis j?ai vu le fils d?un très bon ami être condamné à la prison à vie en Australie. Cela m?a fait beaucoup de peine.

Un jeune psychiatre qui s?appelle Eric Gassy et dont la presse a beaucoup parlé. C?est un enfant que j?ai pris bébé sur les genoux. Quel dommage?! Un enfant si brillant.

Mais je crois qu?il n?avait plus toutes ses facultés. Il a sombré dans la folie. Je crois qu?il savait qu?il y avait des choses qui n?allaient pas bien en lui. Mais que voulez-vous?? La vie continue?Et je retrouve ma gaîté? Même si je suis anéanti en pensant à la mère de ce garçon.

● Comment êtes-vous arrivé un jour à choisir le métier de coiffeur ?

Je ne l?ai pas choisi. Je voulais être tailleur. C?est mon père qui m?a forcé à le faire. A l?époque, c?était comme ça. C?était le patriarcat. Il n?y avait pas de discussion possible. Mon père était planton au Parquet. Il avait été adopté par la famille Grégoire. Le fils, avoué de la couronne a emmené mon père au Parquet. L?école me cassait les pieds.

D?abord, les miss n?étaient pas aussi affriolantes qu?aujourd?hui! Cela m?aurait donné un peu de courage pour aller à l?école. Elles étaient vieilles et pas très attirantes? mais c?étaient de bonnes personnes. Aujourd?hui, les enfants reviennent de l?école en sachant la couleur des dessous de la miss !

● Etes-vous heureux aujourd?hui d?avoir choisi ce métier ?

Oui. J?ai commencé comme apprenti. Je restais debout à regarder. Je passais le balai. Mais rapidement, après trois mois, on m?avait autorisé à raser les clients. Puis, j?ai commencé à couper les cheveux.

On me permettait même de couper les cheveux des Chinois, ce qui est très dur vu la pousse et le type de leur chevelure ! Je suis resté quatre mois dans ce salon, puis on m?a offert un emploi chez Colin Coiffeur, à Rose Hill?

● La notoriété quoi?

Oui. J?y suis resté neuf ans. Puis j?ai été chez Yee Chong à Port-Louis et là je suis resté 23 ans. Parallèlement, je faisais de la coiffure à domicile pour des gens qui, pour des questions de santé ou d?horaire, ne pouvaient venir au salon. J?avais un client passionnant qui avait fait la guerre des Boers, du côté des Boers. J?ai toujours cru que c?était un Allemand et au début j?avais peur d?aller chez lui. J?ai commencé ma carrière de coiffeur le 1 er decembre 1944. Avant la fin de la guerre, je savais raser et couper les cheveux.

La guerre? Quelle période ! Je me demande comment auraient réagi les jeunes d?aujourd?hui s?ils avaient vécu la guerre. Mais nous avons eu aussi beaucoup de chance. Il y avait beaucoup de fruits dans l?île. Nous avons pu manger. On mangeait des fruits à pain et des coeurs de boeuf, un fruit délicieux. Et puis pour la viande, il y avait, je me rappelle, des escadrilles de chauves-souris. J?en ai mangé des masses ?

● Le métier vous a tout de suite intéressé ?

On ne se posait pas ce genre de questions ! Il fallait travailler, c?est tout. Mais ce métier m?a appris beaucoup de choses. Il m?a permis de rencontrer des gens extraordinaires. Des gens de toutes les nationalités.

J?ai coiffé des Anglais, des Français, des Caucasiens, des Yougoslaves, des Cubains. Avec ces gens, j?ai connu le monde, j?ai appris des choses incroyables sur la vie, sur le monde.

A cette époque, il y avait beaucoup de mouvement de navires dans le port.

● Un coiffeur à domicile gagne-t-il bien sa vie en 2004?

Bien mieux qu?avant. Mais je dois vous dire que j?ai très peu de clients. Mes clients sont plus des mécènes que des clients! Nous avons une relation qui s?est tissée au fil des années qui fait que nous nous voyons aussi comme des amis.

Ils me paient un prix qu?aucun coiffeur n?oserait demander. Ce sont des amis. J?ai des clients que je coiffe depuis plus de 50 ans ! Notre relation est intéressante et puis je suis un homme curieux de nature.

Par exemple, quand je coiffais Sir André Nairac, je lui posais tout le temps des questions sur des problèmes juridiques. Comme il voyait que j?étais intéressé, il m?expliquait quelquefois ses lignes de défense dans différents procès qui défrayaient la chronique à l?époque.

C?est ainsi qu?il me parlait de ses relations avec Roger Pezzani. Avec des admistrateurs de sucrerie, nous parlions de la canne et de la diversification agricole. J?ai appris, je me suis instruit. Avec Max Moutia et Henri Leclézio, j?ai appris tout le répertoire du chant lyrique.

● Et c?est là qu?est née votre passion et votre immense connaissance du répertoire lyrique ?

J?ai toujours aimé ça. Mon père, planton de son état, allait souvent au théatre. Il avait des billets de faveur avec Monsieur Grégoire qui, en tant que policier, était responsable du district de Port-Louis. Nous allions au poulailler, bien sûr. Mais à cette époque, les gens se tenaient bien, même au poulailler.

Aujourd?hui, tout est dévoyé. Il y a des endroits qui demandent un certain décorum. Sinon, tout s?écroule. Il faut une certaine qualité de vie. Aujourdhui on ne s?efface plus devant les dames, on ne leur demande plus la permission de fumer en leur présence. Cela a l?air bête, mais c?est important. Entre parenthèses, je voudrais dire à quel point je suis choqué de voir comment les fumeurs sont harcelés! La cigarette tue. D?accord. Mais ça me regarde!

● Vous sentez-vous en accord avec ce siècle ?

Je ne trouve pas cela très amusant de vivre à une époque où les gens n?ont pas de manières. J?ai quelquefois un peu de mal à m?adapter. On vous bouscule sur la route sans s?excuser, non, c?est vraiment le dévoiement total.

● On vous sait aussi très intéressé par la politique? Vous l?êtes toujours ?

Oui, je suis les événements.J?ai été le coiffeur de Jules Koenig, de Sir Satcam Boolell, de Gaëtan Duval, de Raymond Devienne, de Maurice Lesage. Ah, ça j?aimais beaucoup. Nous discutions politique. Vous voyez, ces gens-là avaient un niveau d?éducation, d?instruction?

Quand j?entends comment parlent les parlementaires aujourd?hui, je me demande pourquoi on appelle cela toujours ?L?auguste assemblée?. J?entends dire ?Batchiara, bousse to la bousse?. Si on ne peut pas répondre en des termes convenables, il reste toujours la possibilité de se taire ! Concernant le Premier ministre, voilà un homme qui a accédé à des fonctions qu?il n?aurait jamais espéré assumer. Il devrait être calme, détendu, serein. Je ne sais pas pourquoi il est encore sur les nerfs, pourquoi il insulte les gens. Il ne sait pas répondre aux gens. Même avec l?âge, cela n?a pas l?air de s?arranger. C?est dommage, surtout quand on est Premier ministre. Si un tel personnage de l?Etat est comme ça, il n?est pas étonnant de voir descendre le niveau? Il devrait être un exemple.

Regardez Sonia Gandhi. Voilà une petite paysanne italienne qui va faire ses études en Angleterre et qui rencontre cet homme admirable qu?était Rajiv Gandhi. Quel destin ! Regardez cette classe, regardez cette distinction? Je me souviens de sa dignité le jour de la mort de son mari?

● Quel est le phénomène qui cause, selon vous, cette désaffection du public vers le théatre lyrique ?

C?est une autre époque. En plus, ceux qui s?intéressent ne veulent pas découvrir ce qu?il y a de nouveau. Si vous faites une saison lyrique sans commencer par La Veuve Joyeuse et finir par Le pays du Sourire, ils ne sont pas contents ! Il y a tant d?oeuvres au répertoire. Pour l?opéra, c?est la même chose. Il faut jouer Faust et Carmen. A part ça rien! J?écoute Simon Bocanegra de Verdi, Luci de Lamermoor de Donizetti. J?en ai parlé souvent à Max Moutia que je coiffais aussi. Un jour, je lui ait dit : ?Connaissez-vous un air d?opéra où il y a neuf ut ? La réponse est venue immédiatement, sèche : ?Non ça n?existe pas?, me dit Max Moutia. Je lui ai prouvé le contraire en lui montrant la partition de La fille du régiment de Donizetti.

Pourtant, il avait chanté cette oeuvre. Mais ce qu?il ne savait pas, c?est que ce morceau, qui s?appelle A mes amis est tellement difficile qu?on l?enlève de la partition parce que les ténors n?arrivent pas à le chanter. Luciano Pavarotti l?a chanté et en français.

Dans les années 40, un autre ténor italien, Gianni Poggi l?a aussi chanté. Un enregistrement le prouve. Si on me pousse dans mes derniers retranchements, je dirais que, pour moi le plus grand ténor de tous les temps reste Benjamino Gigli. Mais il y a eu aussi Goerges Thill, Tito Schippa?

● Regrettez-vous de n?avoir pas fait une carrière de chanteur lyrique ?

Pas du tout. Ce que j?aime, c?est être au théatre et aider les artistes à mon niveau. C?est très exigeant une carrière de chanteur. J?aime beaucoup la voix de Véronique Zuel. La première fois que je l?ai entendue, j?ai été vraiment heureux. J?aime aussi la voix de Danielle Halbwachs.

La musique mauricienne doit beaucoup à des personnes comme Philippe Ohsan. Il y avait de bons musiciens à Maurice. Mais le Police Band aujourd?hui n?est que l?ombre de ce qu?il était.

Dans le même souffle, je dirais que je m?inquiète beaucoup de la rénovation du théâtre du Plaza. C?est un travail de spécialiste. Il ne faut pas qu?il arrive au Plaza ce qui est arrivé au théâtre de Port-Louis. C?est un théatre fini.

On a vu, au Plaza, de la moquette sur les murs. Ce qui a gâché complètement l?acoustique du théâtre. Mon anxiété est d?autant plus grande qu?il paraît qu?on veut faire un théâtre à Ebène. Pourquoi ne pas rénover le Plaza comme il faut ? On pourrait demander aux Anglais et aux Français ou aux Australiens au nom de la coopération, un spécialiste de la rénovation des théâtres. Monsieur Coulhac Mazérieux qui a conçu le Plaza a, rappelons-le, eu les conseils de Louis Taraud, un ténor français pour lui venir en aide.

Quand on a rénové La Scala de Milan après la guerre, on a fait venir le chef d?orchestre Arturo Toscanini des Etats-Unis pour ses conseils. Ce qui montre bien que c?est vraiment un travail de spécialistes.

?Ce jour-là, j?ai compris qu?il n?y avait aucun malheur dont on ne pouvait se relever. Cela m?a donné un courage incroyable pour aborder la vie.?

?J?ai coiffé des Anglais, des Français, des Caucasiens, des Yougoslaves, des Cubains. Avec ces gens, j?ai connu le monde, j?ai appris des choses incroyables sur la vie, sur le monde.?

?Quand j?entends comment parlent les parlementaires aujourd?hui, je me demande pourquoi on appelle cela toujours ?L?auguste assemblée?. J?entends dire ?Batchiara, bousse to la bousse?.

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