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La lettre du Père Noël

20 décembre 2004, 00:00

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Je l?ai lue une fois, deux fois et je n?en crois toujours pas mes yeux. Quand Jeanne, ma maman, m?a remis l?enveloppe rouge et verte bordée d?un liséré doré, j?ai eu un peu peur, ah oui ! Elle m?a dit simplement : ?Ti Paul, le Père Noël t?a écrit?. Mon c?ur a fait un bond dans ma poitrine.

Je sais, je sais, je n?ai pas été très sage cette année. Quelquefois? bon? souvent, j?ai grogné quand elle m?a demandé d?aller à la boutique pour elle. J?ai aussi menti à René, le père, quand son patron, M. Xavier, lui a dit (de quoi il se mêle celui-là) qu?il m?a vu sur la bécane de mon copain Ah Chong, à Belle-Mare, une plage située à quelque trois kilomètres de notre demeure. Et puis, il y a aussi ce petit remords qui revient sans cesse depuis quelque temps : ce ?cotoc? sur la tête de Sylvio, le cadet, quand il m?a battu aux dames.

Ben oui, c?est vrai, je n?ose pas l?ouvrir. Je pense à mon casier judiciaire qui, cette année-ci, est lourd. Je suis sûr que la peine va se mesurer en quelques jouets en moins?

? Tu n?ouvres pas ta lettre ??, dit Mamie, de sa voix douce comme un baiser. Mais chut ! Il est malin, Ti Paul, mine de rien, je l?observe aussi. Si elle a un sourire encourageant, ça veut dire que ce n?est pas aussi grave. Mais on ne sait jamais avec ces grandes personnes. Elles vous tombent dessus quand vous dites ?bez sa? mais elles peuvent dire de plus de gros mots. Comme Papi quand il avait tapé un coup de marteau sur son pouce, lorsqu?il réparait la niche de Colombo, notre chien. Et quand le bouchon de champagne le jour du mariage de notre s?ur Sylvette avait fait pok ! et avait tapé en plein sur son front. Il avait juré fort? je ne peux pas le répéter? parce que c?est moi qui vais recevoir avec Mamie? Elle insiste pour savoir pourquoi je n?ouvre pas la lettre. Mais qu?est-ce qu?elle a donc aujourd?hui ? Après tout, c?est demain, pas ce soir, que le Père Noël passe? C?est demain le 24, la veillée? J?ai bien compté?

Je ne l?ouvre pas parce que je réfléchis fort? Alors, tu l?ouvres ou tu ne l?ouvres pas, espèce de capon ! Il n?y a pas eu que de mauvaises choses, quoi? Rappelle-toi, tu as été plusieurs fois à Rose-Hill pour Mamie. Des fois pour aller chez sa couturière et une fois même tu as été au magasin ?Le Printemps?, pour changer son soutien-gorge qui était trop grand ? même que c?était ça la commission la plus difficile pour un garçon timide comme moi. Parce qu?il y avait plein de filles et de dames dans le magasin et que le monsieur derrière le comptoir, avait fait exprès de crier à son assistant : ?Donn enn lot soutiengors pou sa timissié-là.? Et tout le monde s?est retourné pour me regarder. J?ai eu honte ce jour-là, tu crois ! Mais j?ai fait ça pour toi, Mamie. Et puis, il y a eu ces deux garçons qui dormaient sur un tapis de feuilles, sous un badamier, à la rivière. Je les ai ramenés à la maison et tu leur as donné à manger. Ils ont dormi dans un vieux camion, dans la cour. Le lendemain, ils ont disparu sans même nous dire merci, mais tu m?as dit quand même : ?Tu as bien fait mon garçon?.


Comme si elle avait deviné le cheminement de mes pensées, Mamie m?encourage : ?Allez, allez Ti Paul, ouvre ta lettre...?. ?Je l?ouvre, je l?ouvre Mamie?.

Elle est tapée à la machine, s?il vous plaît?

Royaume des Jouets Route du Ciel Ce 23 décembre

Mon cher Paul,

Tu vois, je ne t?appelle pas Ti Paul parce que je vois que tu es un grand garçon maintenant. Voyons un peu l?année de Monsieur ! Oh ! Oh ! On n?a pas été très sage à ce que je vois. De bien mauvaises actions dans la colonne de gauche. On a fait des misères à sa maman, on refuse de brosser les chaussures de Papi qui doit aller travailler de bonne heure. Heureusement, il y a aussi quelques bonnes choses à ton sujet dans la colonne de droite. Après tout, demain, c?est la veillée et puis, ce sera la fête des enfants : tout est pardonné. Mais attention ! l?année prochaine, il faudra être plus obéissant et ne pas faire crier Mamie?d?accord ?

Et puis, il faut être un peu plus raisonnable car ta liste de jouets commence à devenir un peu plus longue chaque année. Pour cette fois, ça va, mais il faut penser aux autres petits. Laisse-moi te dire que dans les usines du ciel où on fabrique les joujoux, ce n?est pas facile par les temps qui courent, avec les grèves et tout çà?

Bon, je dois te quitter, en t?embrassant bien fort, et en espérant que tu feras tous tes devoirs pour bien passer ton CPE. Et surtout, plus de cotocs sur la tête du petit frère, promis ?

A l?année prochaine Père Noël

C?est un ?grand boug? ce Père Noël : il a dit plus de ? Ti Paul?. Mamie m?a dit qu?elle l?a vu à Port-Louis, dans un magasin de jouets. Il paraît qu?il lui en manquait quelques uns pour les enfants pauvres d?un endroit qu?elle a appelé d?un drôle de nom, ?défavorisé?, je crois.

24 décembre

Pap est furieux. Je l?ai bien vu dans le taxi du vieux Bala. Ils sont partis, Mamie et lui, tôt le matin. C?est Amélie, notre bonne, qui me l?a dit, mais elle ne sait pas où il sont allés. Alors, je les ai surveillés. Et j?ai reconnu leur auto. Mais au lieu d?entrer dans notre cour, la voiture a pris le chemin de l?hôpital. Il commençait à faire noir. Mais j?ai bien reconnu Bala sous son chapeau marron : c?est l?auto que Papi prend tout le temps. Même que j?ai eu le temps d?apercevoir le guidon d?une bicyclette à l?arrière. Papi faisait de grands gestes : il disait sûrement de gros mots. Mais je n?ai pas pu voir Mamie parce qu?il y avait beaucoup de choses dans l?auto. J?ai attendu longtemps, près de la croisée, pour les voir revenir, mais ils tardaient trop. Je suis rentré à la maison. Ils sont bizarres, des fois, les parents?


Ce soir, je ne peux dormir. Pourtant, je voudrais que l?on arrive vite au lendemain. Je ferme les yeux très fort. Rien à faire. Sylvio, le cadet, que l?on appelle ?Bébé?, ne dort pas, non plus. Les s?urs aussi sont éveillées dans la chambre à côté. On les entend chuchoter. Il est presque minuit. Soudain, j?ai entendu ?Ting ! Ting !? Comme le tintement d?une clochette qui rebondit sur le sol.

Dans la varangue, à côté de ma chambre, il y a de petits bruits, des froissements de papier, on marche doucement, pour ne pas nous réveiller. Tu parles si on dort un soir pareil ? Nous ne respirons pas. On écoute? Gervais, le petit frère me serre le bras. Il a peur. Mais moi, j?ai encore plus peur. Mais c?est une belle peur.


J?entends des cris. Je saute du lit? quoi, déjà le matin ! Les s?urs, en robe de chambre, sont accroupies autour de l?arbre de Noël. Elles ont déjà ouvert leurs cadeaux. Le parquet est couvert de papiers multicolores. Où sont les miens ? Je fonce sur mes souliers (que j?ai brossés comme un fou la veille) que je ne vois plus. Ils sont cachés par de gros paquets de toutes les couleurs. Je casse les rubans, j?arrache les papiers? tout ce que j?ai demandé est là : la toupie qui joue une belle musique, le fusil à bouchon, le revolver à crosse de nacre de Hopalong Cassidy dans son ?holster?, mon arc et mes flèches, mes jumelles pour repérer Cerf Rapide et ses guerriers, la voiture de police et, là-bas, surprise des surprises, bien enveloppée dans du papier brun, d?où dépasse le guidon, une bicyclette? Mmm? déjà vu ce truc avec sa sonnette rouge quelque part. Mais où ? Je suis trop excité pour y penser. J?appuie sur la toupie, qui ronfle agréablement, pendant que Sylvette, l?aînée des s?urs, allume un bâton de feu d?artifice qu?elle fait tournoyer, dessinant des arabesques dans l?air et que Gaëtane, la cadette, berce sa poupée qui ouvre et ferme les yeux en minaudant : ?Mamie, Mamie?. Elle lui cherche déjà un nom. Elle dit qu?elle l?appellera Marjorie. Je pense qu?elle devrait l?appeler ?Mijaurée?.

C?est lorsque je suis allé montrer mes jouets à la grosse Amélie, qui n?habite pas loin de chez nous, et qui est venue souhaiter un joyeux Noël à mes parents, que j?ai vu Ricardo. Il nous regardait par la fenêtre restée ouverte. Il est un peu plus jeune que moi : huit ans, neuf ans ? Nous jouions souvent ensemble aux cowboys et aux Indiens. Etant l?aîné, j?étais évidemment le shérif ou Davy Crockett. Et mes s?urs, les squaws, avec l?aide de Ricardo, m?avaient, plus d?une fois, attaché au poteau de torture, d?où je me libérais, grâce à mon couteau de chasseur (que Mamie cherchait partout ), en deux, trois mouvements.

J?ai été lui parler et lui ai demandé ce que le bonhomme Noël lui avait donné.

Il m?a fait une réponse étonnante pour un jour de Noël. Il baissait la tête, et tout en grattant le sol avec son pied, il m?a dit, d?une toute petite voix : ?rien?.

Je n?ai rien dit, moi aussi. J?avais le c?ur serré. Sans rien dire à personne, je suis retourné dans ma chambre où j?avais rangé mes jouets de l?année dernière. J?ai enveloppé avec soin la boîte de chemin de fer, la voiture de pompiers (avec son échelle qui se déploie), et le petit harmonica. Je m?apprêtais à aller chercher Ricardo quand je me suis arrêté tout net : ces jouets que j?allais lui donner, c?étaient des vieux. Il n?y avait rien de neuf dans tous ces cadeaux.

J?ai alors pris aussi l?arc et les flèches que je venais d?avoir, plus les plumes de guerre de Sitting Bull (qui n?en avait plus besoin maintenant qu?il chassait dans les plaines du Grand Manitou) et je les ajoutais aux autres. J?ai écrit en grosses lettres sur les paquets : ?A Ricardo, de la part du Père Noël?.

Je l?appelle et lui montre ses cadeaux au pied de l?arbre de Noël. Il est un peu ébahi? Il ne comprend pas très bien ce qui se passe. Je lui raconte une histoire à dormir debout, où il est question du bonhomme Noël qui était pressé parce qu?il est resté bloqué dans les embouteillages mais qui savait ? il sait tout ? qu?il viendrait chez nous avec sa maman, un jour comme celui-là. Je ne mentais qu?à demi. Et puis, c?était un beau mensonge, que je n?aurais pas à aller confesser. Et puis, je pensais au même moment à l?histoire de la bicyclette avec sa clochette rouge, que j?avais vue et bien vue entre les genoux de Papi, dans le taxi de Bala? Alors, c?est pas toi, Père Noël, qui vas me faire la leçon, hein !

Je regardais le petit Ricardo qui gambadait dans la cour tout en tirant des notes folles sur son harmonica et je repoussais l?ombre de tristesse qui s?insinuait en moi en me disant que moi, j?étais devenu un grand garçon.

?Après tout, demain, c?est la veillée et puis, ce sera la fête des enfants : tout est pardonné. Mais attention ! l?année prochaine, il faudra être plus obéissant et ne faire pas faire crier Mamie?d?accord ??

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