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La tentation de Genève
Le patriotisme ne doit pas empêcher la lucidité. Si la candidature de Jayen Cuttaree au poste de directeur général de l?Organisation mondiale du Commerce (OMC) flatte l?orgueil national et propulse le ministre mauricien dans la cour des grands, elle comporte néanmoins quelques risques que le gouvernement ne peut ignorer.
Maintenant que pratiquement tous les candidats à ce prestigieux poste se sont déclarés, il est possible de mieux mesurer ce que sera l?enjeu de cette bataille. Il est double : l?empoignade entre les hommes, que personne ne pourra éviter, et l?affrontement programmé entre les pays riches et la majorité des pays en voie de développement.
Les talents de diplomate de Cuttaree seront mis à rude épreuve avec la candidature, annoncée cette semaine, de Pascal Lamy. L?ancien Commissaire européen du Commerce vient de recevoir le soutien de l?ensemble des pays membres de l?Union européenne (UE). Cuttaree va devoir affronter Lamy sans mettre en péril la nature privilégiée des rapports de Maurice avec elle. Car c?est en ce moment que se négocient, entre l?UE et les ACP, les accords futurs.
La course va se jouer à deux niveaux. Il y a, d?abord, la qualité personnelle des candidats, leur compétence, leur expérience, leur maîtrise des dossiers. Il y a, ensuite, le rapport de force politique où le poids du nombre pourrait déterminer l?issue de la nomination.
Sur le premier plan, eu égard à sa longue expérience de gestionnaire et de diplomate, le Français Lamy part avec des atouts considérables. Ancien directeur du cabinet de Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, et du Premier ministre français Pierre Mauroy, cet ancien capitaine de corvette a la réputation d?être un « maniaque de l?organisation ». Apprécié par les Européens, il ne l?est pas moins des Américains, ce qui est un tour de force pour un Français venu de la « bureaucratie bruxelloise ».
En fait, Lamy a mécontenté à plusieurs reprises le gouvernement français, et en particulier le président Chirac. Dans le cadre des négociations du cycle de Doha, il a proposé la fin des subventions européennes aux exportations agricoles afin de faciliter la relance des pourparlers à Genève. Il est vrai que ce compromis de Genève est surtout constitué de promesses mais, en France, on a accusé Lamy de sacrifier les intérêts de son pays à ses ambitions personnelles. La polémique a été vive et Jacques Chirac, qui a la rancune longue et froide, a fait payer à Lamy cette incartade.
Mais ce qu?il a perdu d?un côté, il l?a gagné ailleurs. Lamy s?est fait, du coup, des amis à Washington, parmi lesquels Robert Zoellick, le négociateur commercial de George Bush. Compagnons de jogging, ils sont des connaissances de longue date ; ils ont été tous deux des « sherpas », ces hauts fonctionnaires qui préparent les sommets des chefs d?État. Or, manque de chance, c?est précisément sur le soutien de ce même Zoellick, qui avait alimenté en privé son ambition, que comptait Jayen Cuttaree. Bien que le représentant américain ne se soit pas encore prononcé publiquement, on fait ressortir à Bruxelles que Lamy devrait pouvoir compter sur la bienveillance de Washington. Et on rappelle que Zoellick disait, il y a à peine un mois, que Lamy « devrait avoir de nouveau la chance de servir la cause publique ». Mais les rapports officiels des Américains avec le Français, qu?ils ont trouvé « arrogant », ne sont pas à l?abri d?un revirement de situation.
Il reste que le parcours personnel de Lamy qui correspond bien aux critères retenus par l?OMC, c?est-à-dire « une expérience du commerce international, un appui aux objectifs de l?Organisation, une capacité de leadership, de gestion administrative et de communication », en fait à ce stade, le favori.
Le problème se corse pour Jayen Cuttaree du fait aussi que le principal soutien du candidat mauricien, le bloc ACP, ne se révèle pas si sûr qu?il y paraissait. Ce soutien pourrait se craqueler devant une tentative de scission signée l?Anglais Peter Mandelson, successeur de Lamy à Bruxelles. Cette opération a abouti à l?annonce d?une autre candidature africaine, celle du ministre kenyan du Commerce, Mukhisa Kituyi. Avec deux candidats provenant des pays ACP, Pascal Lamy en profiterait, calculent les tacticiens. Pas si sûr. Cette candidature pourrait avoir l?effet contraire si, comme l?analyse l?agence de presse britannique Reuters, le groupe ACP avait bien à l?origine l?intention de soutenir le Français « compte tenu des relations étroites du Groupe avec l?Union européenne ». Cette nouvelle donne, la candidature du Kenyan, représenterait alors un « stiff challenge » à Lamy. Mais, à 24 heures du délai que s?est imposé le sécrétariat des ACP pour recevoir les candidatures, le Kenyan n?a pas confirmé la sienne. On peut supposer que Cuttaree conserve toutes ses chances d?obtenir le soutien de ce bloc numériquement puissant.
Il reste que des incertitudes planent sur les chances réelles du candidat mauricien et on ne voit pas encore où se situe le soutien de base de Cuttaree. Reste le rapport de force politique. Les petits États membres de l?OMC estiment que le poste devrait être occupé par un représentant d?un pays en voie de développement, en faisant valoir que des représentants des pays riches président déjà le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. La revendication est légitime. Il faut encore que les pays en voie de développement parviennent à un consensus qui est loin d?être acquis. Ils sont trois candidats à s?être officiellement déclarés ; Jayen Cuttaree, le Brésilien Luiz Felipe de Seiras Correa, ambassadeur de son pays auprès de l?OMC, et l?Uruguayen Carlos Perez del Castillo, ancien ambassadeur à l?OMC se disputent les suffrages des 148 membres de l?organisation. Le trop-plein de candidats et l?infernale obligation de consensus avaient provoqué en 1999 une crise qui avait contraint le candidat des pays riches, le Néo-Zélandais Mike Moore, et celui des pays pauvres, Supachai Panitchpakdi, à un partage à l?israélienne du mandat du directeur général. De nouvelles procédures sont censées éviter cette fois une répétition de la crise. Rien n?est moins sûr.
Jayen Cuttaree, qui s?est fait remarquer sur la scène internationale, doit jouer crânement sa chance. Outre son mérite personnel, son parcours académique, sa pratique des organisations internationales, sa longue expérience politique, son réseau de contacts au plus haut niveau, il est le porte-voix d?une cause, juste et honorable. Il lui reste à promouvoir sa carrière sans prendre le risque de nuire à son pays. En clair, le diplomate doit savoir jusqu?où il peut aller trop loin?
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