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Peur blanche

18 décembre 2004, 00:00

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Avec son chapeau à larges bords, ses chaussures poussiéreuses et son pistolet à la hanche, Christelle, 27 ans, a un petit air de Calamity Jane. Une fois par mois, elle se rend à Alldays, localité du Limpopo, province semi-aride du nord de l?Afrique du Sud, pour un week-end «commando».

Au programme : maniement des armes, karaté, sécurisation des fermes et des trajets, premiers secours.

Comme Christelle, une vingtaine d?instructeurs encadrent trente à quarante personnes des deux sexes. Certains de ces instructeurs sont d?anciens militaires, d?autres des jeunes bien entraînés au tir ou aux sports de combat. Il y a aussi un avocat chargé des questions légales. Chemise et short kaki, chaussettes épaisses et rangers aux pieds, tous portent une sorte d?uniforme, la tenue habituelle des Boers, les fermiers afrikaners, descendants des premiers colons venus d?Europe au XVIIe siècle. Bien loin des grandes villes du pays, où l?on célèbre les dix ans de la démocratie et la «nation arc-en-ciel», la seule «tribu blanche» du continent semble en état de siège, par crainte des attaques contre ses fermes.

A Alldays, où la plupart des stagiaires viennent en couple ou en famille, les instructeurs sont dirigés par Gideon Meiring, ancien colonel de l?armée sud-africaine, devenu fermier en 1994, à la fin de l?apartheid. Responsable d?un syndicat de fermiers blancs réputé très conservateur, Meiring a créé ce stage il y a bientôt trois ans.«La police n?est pas capable de nous protéger, assure cet homme à la carrure de rugbyman, nous sommes des cibles faciles. Depuis 1991, au moins 1 500 personnes, fermiers ou membres de leurs familles, ont été tuées. Nous devons prendre notre sécurité en main, personne ne le fera pour nous.»

La sécurité en zone rurale était assurée jusqu?à récemment par les «Commandos», une organisation paramilitaire mise en place au temps de l?apartheid. Or leur budget, qui dépend du ministère de la défense, est en baisse constante. A terme, ils paraissent condamnés à disparaître. Du coup, les fermiers blancs (ils sont environ 35 000 dans ce pays de 42 millions d?habitants) se sentent délaissés, livrés à eux-mêmes, et s?entraînent en conséquence.

Environ 800 personnes ont déjà été formées par le groupe de Gideon Meiring. Certaines reviennent régulièrement, quitte, parfois, à faire quatre ou cinq heures de voiture avant d?arriver dans cette sorte de salle des fêtes en briques rouges, entourée de grillages et de barbelés, à l?entrée de Alldays.

<B>UNE FORMATION AUX PREMIERS SECOURS</B>

Le stage commence le vendredi, en fin d?après-midi, par des cours théoriques sur le maniement des armes, la réglementation et les lois. Le pays vient en effet d?adopter une nouvelle législation sur les armes. Autrefois, celles-ci étaient pour ainsi dire en vente libre. Les démarches sont désormais longues et complexes.

D?où la nécessité de bien maîtriser la loi.Le stage se poursuit avec une formation aux premiers secours (traitement des plaies, réanimation...). Photos à l?appui, les participants apprennent ensuite à reconnaître les signes laissés par les bandes préparant une attaque : un fagot de paille accroché à un arbre, un cercle de cailloux au sol, une canette sur une barrière... Selon l?instructeur, tous ces signes ont un sens : l?un indique que la voie est libre, un autre précise s?il y a des femmes ou pas dans la maison ou encore le nombre d?occupants...

<B>RÉAGIR DANS L?OBSCURITÉ</B>

Les cours se poursuivent jusque tard dans la nuit. Exclusivement en afrikaans, la langue d?origine néerlandaise de ces lointains descendants de colons. Et le lendemain matin, dès 6 heures, un coup de feu donne le signal du réveil. Un thé, un café, des biscuits secs, et tout le monde part vers le champ de tir, à quelques kilomètres de là. «L?Afrique, c?est pas pour les mauviettes», lâche alors Doors, l?un des instructeurs, devant la mine hagarde de certains participants.

En fin de journée, les instructeurs sortent les armes de guerre, dont une kalachnikov. «Ce sont celles avec lesquelles nous sommes attaqués, il est important que nous sachions les manier», explique Gideon Meiring. De retour au camp, après une courte pause, un instructeur, ceinture noire de karaté, initie le groupe aux techniques du corps-à-corps. A la tombée de la nuit, tout le monde repart pour un autre combat, avec des pistolets de peinture. Le but de l?exercice? Apprendre à réagir dans l?obscurité.

«Nous sommes trois femmes seules dans notre ferme. Nous devons être capables de nous défendre. Et nous sommes prêtes», assure Christelle, la jeune instructrice. «Pour arriver chez moi, il y a une longue route boisée sur la colline, un trajet idéal pour une embuscade. Je conduis toujours avec mon flingue à portée de main, posé sur le tableau de bord», poursuit Annette. Pendant tout le week-end, les récits d?agressions se succèdent, avec les détails les plus sanglants, entretenant la peur. «Oui, nous avons peur, reconnaît Abrie Wepener, installé près de Louis Trichard, petite ville du centre du Limpopo. La récente crise en Côte d?Ivoire a avivé ces angoisses. Tous disent avoir été choqués par les images et les récits des milliers de Français évacués d?Abidjan début novembre. «Comment cela a-t-il été possible ? Comment en est-on arrivé là ? s?interroge Annette. Nous n?avons pas d?autre patrie que l?Afrique du Sud. Si une chose comme ça arrivait ici, nous ne saurions même pas où aller.»

Débarqués ici en 1652, en provenance de Hollande, de France ou d?Allemagne, les Afrikaners (3 millions de personnes) n?ont gardé aucun lien avec leurs pays d?origine, et leur langue, mélange de néerlandais ancien et de langues locales, n?est parlée dans aucune autre partie du monde. Après la fin de l?apartheid, la plupart des Blancs ont pourtant trouvé leur place dans la nouvelle Afrique du Sud. Les puissances financières du pays, essentiellement aux mains des Sud-Africains d?origine anglaise, n?ont pas vu leurs positions menacées. Dans les grandes villes, la bourgeoisie blanche n?a pas été réellement affectée par les changements politiques. Les plus touchés ont été les Afr-kaners des classes moyennes, qui ne devaient leur emploi qu?à la politique d?apartheid, et désormais les fermiers, visés par la réforme agraire. Avant de se séparer, dimanche, après l?office religieux, les participants se réunissent en cercle afin de chanter Die Stem, l?ancien hymne de l?Afrique du Sud dont une partie a été conservée dans le nouvel hymne national. L?un des participants a apporté un drapeau aux couleurs des anciennes répuliques afrikaners.

<B>2004 Le Monde-distribué par The new york times syndicate</B>

<B>Fabienne POMPEY</B>

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