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A l?école ou ailleurs :Les enjeux du créole écrit
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A l?école ou ailleurs :Les enjeux du créole écrit
On attendait le morisien, noir sur blanc, accroché au tableau de chasse de l?école. Voilà qu?il surgit là où personne ne l?attendait, dans un acte empreint de gravité sur le plan personnel, de solennité sur le plan institutionnel et de charge symbolique sur le plan collectif. Celui par lequel Sylvio Michel sort du gouvernement pour entrer dans l?histoire de la langue. Discrètement, car si la sortie a fait quelque bruit, l?entrée est passée inaperçue ou presque.
Pourtant, la lettre de démission de Sylvio Michel, rédigée en créole, a fait le gros-plan de la télévision au moment de l?annonce. Ecrite en grafi-larmoni, signée de main de maître, par un ministre de l?Etat. Et jugée recevable par le président de la République, alors que cette langue n?a pas de statut officiel.
Imaginons un instant le même Sylvio Michel candidat aux prochaines élections générales. Réélu, il redevient ministre et prête serment devant le président de la République :
?Mwa, Silvio Misel, an tan ki minis, fer serman??
Ces deux exemples ? l?un réel, l?autre virtuel ? d?actes de langage pourraient être cités à l?appui pour démontrer qu?une décision ou un engagement, exprimé en morisien et au plus haut niveau des instances de l?Etat, entrera désormais en vigueur avec effet immédiat. Comme c?est le cas pour l?anglais (ou le français).
Le temps n?est sans doute pas loin où la langue nationale (déjà en usage courant au Conseil des ministres) fera son entrée à l?Assemblée nationale, sans passer par le prétexte d?un programme électoral. Douce revanche, à défaut d?une compensation programmée?
Du Parlement à l?école, on serait tenté de croire qu?il n?y aurait qu?un pas, car il suffirait d?un décret. Mais c?est diablement plus compliqué, et tout le monde le sait, malgré les belles professions de foi. Il faudra passer, repasser, car ce ne sont pas soixante-dix apprentis, mais cent, deux cent mille apprenants qui sont concernés. Et autant de mamans et papas soucieux de l?avenir de leur progéniture. Sans parler des milliers d?enseignants obsédés d?inscrire des A d?excellence sur toute la ligne de leurs credentials. Bref, la société tout entière. Toutes classes, couleurs et masses confondues.
Cela dit, faisons la distinction, capitale pour bien comprendre les enjeux du créole à l?école, entre le principe et la réalité. Le principe d?abord : instruire l?enfant par le biais de sa langue maternelle est un principe élémentaire, universellement reconnu. On n?a pas besoin d?être expert en psycho-pédagogie pour le comprendre.
La réalité maintenant : que faire lorsque cette langue maternelle se trouve être un créole issu d?un contexte socio-historique qui a pendant des siècles réduit ses locuteurs à l?état de bêtes ? ?Idiome enfantin d?une race enfantine?, écrit l?abbé Simonin en 1861. Le grand Baissac (1880) la condamne avec mépris, et de manière absolue : p?tit coco, p?tit lasoif. Savinien Mérédac (1926-7), lui, note avec effroi que ?notre patois normal subit depuis bien des années, et subira de plus en plus fortement l?influence du patois modifié à l?usage des immigrants indiens?. En revanche, Clément Charoux (1953), tout en concédant que ?le créole prend son bien ailleurs quand il le trouve?, et que ?la langue malgache, l?indienne, l?anglaise, lui prêtent de quoi accroître son pittoresque?, affirme sans ambages que ?par dessus tout, il est français?.
Il faudra attendre la génération post-indépendance de linguistes, d?intellectuels et de militants culturels pour sortir le créole du ghetto ethnico-colonial et le revendiquer, l?instaurer comme langue. La grafi-larmoni est l?aboutissement d?un long et patient travail, et ce n?est encore qu?un début. Sime-la li bien-bien long, lasours-la li bien-bien lwen, pour reprendre les paroles d?un des premiers poèmes-chansons de Dev Virahsawmy. J?ajouterais, plus prosaïquement : lavi-la li bien-bien dir ! Car, entre-temps, le rêve révolutionnaire s?est brisé, le mur de Berlin s?est effondré, et le monde a basculé dans la globalisation du capitalisme libéral.
Paradoxalement, tout au moins en apparence, c?est au moment le plus fort de son entrée dans le monde globalisé que l?état mauricien choisit d?harmoniser la graphie du créole mauricien : est-ce une manière d?affirmer notre spécificité nationale ?
L?autre paradoxe, tout aussi apparent : c?est en pleine montée des spécificités communales que le chantre du morisien décide de faire offrande de son ?uvre créole et de son savoir à l?Eglise.
Mais, à voir de près, les deux paradoxes se complètent et renvoient à la double réalité du créole, source de relations ambiguës, parfois conflictuelles, avec la langue : le créole langue identitaire de groupe, le morisien langue identitaire nationale.
Si l?adhésion au morisien prime sur l?appropriation ethnique du créole, elle ne saurait masquer le stade d?évolution de la langue en termes de standardisation (la graphie n?en est qu?un élément), de développement de sa norme écrite et de ses variétés de registre (littéraire, technique, scientifique, juridique?). Son entrée à l?école doit s?accompagner d?un travail d?élaboration de sa variété scolaire, enrichie de terminologies grammaticale et pédagogique, de lexiques spécialisés et de normes discursives et stylistiques.
Il faudra également s?occuper de la formation des enseignants et de la préparation des parents ; de la production de manuels, de livrets pédagogiques et d?ouvrages de lecture. Sans parler de l?environnement physique et matériel, psychologique et affectif, pour que ni l?enfant ni l?enseignant(e) ne se sentent enfermés dans l?équation vicieuse du kreol langaz mizer dan lekol mizer pou zanfan mizer.
A cet égard, il convient de saluer la décision du Bureau de l? éducation catholique d?accompagner sa décision d?introduire le créole en grafi-larmoni comme langue d?enseignement dans ses filières pré-vocationnelles par tout un programme de formation de ses enseignants et d?élaboration de matériels pédagogiques. Plus important, le choix des filières pré-vocationnelles procède d?une stratégie intelligente et pragmatique, car il permet de mettre le créole écrit à l?épreuve de l?école, et réciproquement, dans une approche expérimentale, sans toucher au c?ur du système scolaire.
Rodrigues, la cendrillon des Mascareignes, se prépare également à accueillir la grafi-larmoni. Un des temps forts de son Festival Kreol 2004 a été précisément la tenue d?un atelier de travail sur les spécificités de la langue créole rodriguaise, la grafi-larmoni et l?école. S?il existe une créolité dont l?éloge ne souffre d?aucune vanité, c?est bien celle de Rodrigues. Mais à l?école de la lecture-écriture dans des langues autres que la sienne, l?enfant créolophone souffre d?un rejet qui risque de le condamner à l?illettrisme. Au dernier recensement, le taux d?analphabétisme à l?île Rodrigues était trois fois supérieur à celui de l?île Maurice.
Apprendre à lire-écrire en créole d?abord : c?est une exigence fondamentale à laquelle doit répondre l?école rodriguaise. Faut-il encore qu?elle trouve la bonne réponse. Et les ressources, les compétences ainsi que l?encadrement nécessaires à la réalisation de son projet pédagogique.
Quelles que soient nos spécificités, nous sommes, Rodriguais et Mauriciens, tous enfants de la même République. Pour l?immense majorité de la population mauricienne et rodriguaise, l?école a été la clef de sa libération, de son progrès, de son avenir. Elle l?est toujours.
La grafi-larmoni a obtenu un large consensus, malgré quelques fausses notes mineures, et quelques petites frustrations exprimées ça et là. Le morisien à l?école sera de même bien accueilli, pourvu que la langue soit adéquatement équipée, que l?enfant soit pris en charge et que ses droits soient respectés, que l?environnement scolaire soit convivial, que les parents et les enseignants en soient partie prenante.
Le principe du recours à la langue maternelle de l?enfant répond à une exigence pédagogique fondamentale. La réalité exige également que les données du contexte et les intérêts en jeu soient pris en compte. A cet égard, je reprendrai en guise de conclusion quelques points saillants du rapport sur la grafi-larmoni :
?Even if we had all the linguistic, educational and resource requisites, there still looms the dark cloud of language politics that could overnight wash away ?les plus belles intentions?. The social implications will also have to be carefully studied. In a socially differentiating school system comprising government, confessional, ZEP, French-English medium private local and international schools, language can be a powerful instrument of inequality.? (p. 34)
?At the national education level, the inclusion of MCL will inevitably entail a reformulation of the language policy. The various scenarios proposed over the last thirty years or so represent as many variations on the theme of mother tongue (L1) and second-foreign languages (L2/3) and that of language staggering.? (p. 37)
?(The) potentially valuable proposals that have been put forward over the last decades necessitate the setting up of a national body to look into all aspects of the formulation and implementation of a language policy responsive to the needs and interests of the Mauritian child and of the plural Mauritian society.? (p. 38)
Vinesh Y. HOOKOOMSING
?La réalité maintenant : que faire lorsque cette langue maternelle se trouve être un créole issu d?un contexte socio-historique qui a pendant des siècles réduit seslocuteurs à l?état de bêtes??
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