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Demain dira
● Vous avez déclaré dans un entretien que vous vous imposiez vos propres valeurs pour guider votre vie. A quoi se résument les grandes lignes de ces valeurs ?
Je vais vous répondre très simplement: Ce sont les valeurs que m?ont inculquées ma mère. Elle a installé des choses en moi que je porte toujours. Des valeurs simples dont la première est le travail, le respect de l?autre, l?intégrité personnelle. Essayer de traiter avec égards tous les gens que l?on croise sur sa route. Voilà comment je vis ma vie? Je me demande toujours avant de faire quelque chose: est-ce que tu le ferais devant ta mère? Si la réponse est oui, c?est que je suis conforme à mes valeurs. Vous voyez, c?est pas compliqué?
● Quand on voit à quel point nos sociétés modernes sont impitoyables, alors ce n?est peut-être pas si simple de rester conforme à ses valeurs?
Dans un sens, vous avez raison. Ce n?est pas difficile, mais c?est plus dur, il faut faire plus d?efforts. Concernant le dopage par exemple, il y a beaucoup de jeunes aujourd?hui qui sont arrivés à croire que c?est tout à fait normal de prendre des substances. Par ailleurs, cela leur semble dur de faire des sacrifices. Moi par exemple, je ne bois pas, je ne fume pas, je ne sors pas beaucoup. Mais je suis sans cesse sollicité, dans nos sociétés modernes, par ce genre de choses. Mais tous ces sacrifices sont devenus aujourd?hui pour moi une manière de vivre. Je l?ai choisie. Et je ne trouve pas cela dur.
● Vous vous sentez investi d?une mission auprès des jeunes pour leur inculquer vos principes ?
Non, je ne me sens investi d?aucune mission sur ce plan. Je vis comme je sens que je dois vivre. Vous savez, il n?y a pas de meilleur méthode d?enseignement que l?exemple. Je leur dis simplement : voilà comment je vis, voilà comment j?ai réussi. Quand ils me demandent comment j?ai mené une si longue carrière, je leur dis que j?ai pris soin de mon corps, que j?ai une hygiène de vie. J?ai un corps propre, sain et qui fait qu?il dure plus longtemps. Je suis un homme discipliné et on doit l?être quand on décide de devenir athlète. L?athlétisme vous fait pousser votre corps dans ses derniers retranchements, vous fait pousser votre organisme à sa limite. Et pour ça, il faut le ménager.
● Le sport est-il pour vous un metier qui vous passionne ou un mode de vie en lui- même ?
Quand j?ai commencé, c?était une passion. Je voulais rendre les gens heureux par mes performances. Il a fallu pour ça agir et s?entraîner comme un professionnel. Mais plus tard, c?est devenu une manière de vivre. J?étais tout entier dédié au sport. C?est donc devenu ma vie.
● Je lis ceci de vous : ?Le sport n?est pas suffisamment important pour moi pour que je me mette à me doper ou à prendre des choses nocives pour mon corps?. Quand un athlète de votre niveau affirme que le sport n?est pas suffisamment important, ça peut surprendre?
Je ne pense pas comme les journalistes que le dopage soit à ce point répandu dans l?athlétisme. Il y a moins d?un pour cent d?athlètes qui le font. Mais vous savez comment sont les journalistes. Les athlètes normaux qui ne se dopent pas ne font pas la Une. Ce qu?ils aiment c?est ce 1%. Cela leur donne des papiers à écrire et du papier à vendre. Les autres, ceux qui font consciencieusement leur métier, ce n?est pas vendeur. Ceux qui se dopent apportent une disgrâce totale sur eux, sur leurs familles et sur tout leur entourage. Comment faire, après une coruce pour prendre le drapeau de votre pays sur vos épaules si vous savez, en vous, que vous avez triché? Je trouve cela impensable?
● C?est important le drapeau de son pays dans une trajectoire qui, comme celle de tout champion, est finalement éminemment personnelle ?
Je me sens comme un ambassadeur de mon pays, la Namibie. Je suis ce que je suis et de par mes performances, j?essaie d?aider mon pays. C?est un pays jeune. Vous savez, j?aurais pu être multimilionnaire si j?avais choisi de changer de nationalité. Ce n?est pas les offres qui ont manqué. Mais j?ai toujours estimé qu?il était important de faire quelque chose pour mon pays en tant que citoyen namibien. Un peu comme les hommes politiques doivent le faire : le mieux et le plus possible pour leur pays. J?ai reçu un talent et j?aime l?idée de l?offrir à mon pays.
● Vous évoquez la politique et l?on peut se demander, en vous écoutant si, un jour, vous ne franchirez pas la haie qui vous sépare de l?engagement politique?
Je suis un athlète et je fais mon métier. La politique, c?est vrai, c?est une autre manière de servir son pays. Je ne me sens pas attiré pour le moment. Mais je dois dire que si demain les Namibiens me demandaient de venir donner mon aide en politique et si je pensais que mon arrivée pouvait ajouter une valeur au pays, je crois que je répondrais oui. On ne peut pas voir son peuple souffrir et vous demander de l?aide et rester sourd à sa demande. Si je dois y aller de manière formelle, j?irai?Mais d?abord il faudrait que j?en discute avec ma famille, dans la mesure où si je m?engage, c?est toute leur vie qui sera bouleversée par ma décision. Une décision qui implique tant de choses? Mais pour être tout à fait honnête, je n?y ai pas pensé encore. Si les choses se présentent comme ça, alors j?aurais à y réfléchir.
● Nelson Mandela, dès sa libération, n?a cessé de demander aux jeunes Africains de prendre en main leur destinée. Vous sentez cet appel résonner en vous ?
Nelson, c?est notre conscience à nous. C?est l?exemple même de l?humanisme. Cet homme qui a perdu toute sa jeunesse, plus de 25 ans, en prison, est sorti en ouvrant les bras pour accueillir ceux-là-mêmes qui avaient volé sa vie. Combien d?hommes de par le monde peuvent avoir cette âme immense? Et quand il demande aux jeunes d?offrir leur jeunesse à leur pays, comment ne pas l?écouter ? C?est un homme exceptionnel. Et à ma manière, à travers le sport, c?est ce que j?essaie de faire. Offrir ma jeunesse, mes forces à mon pays. Il y a quinze ans, l?Afrique du Sud et la Namibie étaient écrasés sous le régime d?apartheid. Ce que les gamins de ces deux pays ont aujourd?hui, cette liberté, sans doute ne réalisent-ils pas toujours au prix de quelles souffrances, de quelles difficultés, tout cela a été acquis.
● Vous avez 37 ans. Aviez-vous imaginé voir, de votre vivant, s?écrouler le régime d?apartheid ?
Non, je pensais que cela allait arriver un jour, mais pas de mon vivant. Tout cela me paraissait si loin, si difficile à combattre. Et en plus, nos parents avaient attendu si longtemps sans rien voir. Vous vous dites que, peut-être, votre vie aussi passera sans voir la fin de l?apartheid. Et vous essayez de faire le mieux possible avec les conditions qui existent. Sans penser ou en essayant de ne pas penser si l?apartheid va s?écrouler ou pas.
● C?est quoi, faire le mieux possible, quand on vit sous un tel régime d?inhumanité ?
C?est vrai que c?est difficile pour ceux qui n?ont pas connu, vécu la ségrégation, d?imaginer ce qu?a été l?apartheid dans la vie de tous les jours. On essaie de se protéger intérieurement, mais ce n?est pas facile. Quand on est enfant, on vit avec ses voisins et on ne se rend pas compte d?abord que ça existe. On en entend parler on sait que c?est une vérité. On voit souffrir ses parents. Mais quand on sort de son petit village et qu?on voit la réalité, alors, le choc est grand. On se rend compte qu?on vit dans un univers complètement à part, de tout. Mais quand on est petit on ne le sent pas. Quand quelqu?un vous tient des propos racistes, vous vous dites : ?Cet homme est raciste?. Vous le prenez sur un plan individuel. Ce n?est que plus tard que vous vous rendez compte que c?est un système et que ça fonctionne comme tel. Mais les parents ont souffert. Ils avaient à travailler. A subir tant de choses. Ma mère pouvait perdre son travail si elle ne disait pas bonjour de la manière dont voulait l?entendre le patron. A 13, 14 ans, j?ai vraiment commencé à réaliser que l?apartheid, c?était un système organisé qui prônait le racisme, la ségrégation comme modèle de société.
● Comment réagit un enfant devant une telle constatation ?
Je me suis engagé dans l?équipe nationale de football. Nous n?étions que trois noirs. Quand nous voyagions, nous étions à l?arrière du bus. Les blancs préféraient dormir à trois dans un lit plutôt que de partager le lit avec nous. Nous n?avions pas d?autre choix que d?accepter. Mais nous avions tellement de talents tous les trois qu?ils ont bien dû nous accepter. Surtout parce que nous faisions gagner l?équipe? Vous me demandez ce que j?ai ressenti. Au fait, pas grand-chose. J?étais jeune et je ne pensais qu?à jouer le mieux possible au football. C?est ce que je savais faire de mieux. Quelquefois, vous savez, ils refusaient de vous passer la balle alors que étiez le mieux placé pour scorer. Ils le faisaient quand ils ne pouvaient vraiment pas faire autrement. Un jour, j?ai quitté le terrain au milieu d?un match parce qu?ils ne voulaient pas que je touche la balle?
● L?innocence de l?enfance en prend un coup?
Non, vous gardez votre innocence parce que, malgré tout, vous n?arrivez pas à réaliser ni à accepter qu?une telle chose existe. On ne peut pas comprendre cela quand on est un enfant. Vous avez en vous cette vision innée qu?a tout enfant, que tous les enfants sont égaux. Il ne reste alors qu?une solution: Montrer, prouver que, malgré tout cela, vous êtes le meilleur. C?est ce que nos parents nous disaient toujours. J?ai toujours pensé qu?avec notre manière de faire, nous avons dû faire comprendre beaucoup de choses à ces enfants blancs élevés dans la ségrégation. En tout cas, c?est ce que je me plais à penser. Ils ont dû dire à leurs parents : ?Nous jouons avec des noirs, ils ne sont pas aussi stupides que vous le dites?? Enfin, c?est ce que j?ai imaginé dans ma tête d?enfant?
● Au-delà de la Namibie, vous sentez-vous quelquefois comme un porte-parole de l?Afrique ?
Quelquefois oui, mais ce n?est pas voulu. C?est arrivé comme ça. Je suis très fier d?être Africain. Je n?ai jamais voulu changer de nationalité. Même quand j?habitais aux USA, je me faisais un devoir de rentrer toujours au pays. Les médias, quand ils parlent de l?Afrique, sont toujours noirs et pessimistes.Nous avons des problèmes, mais nous avons tant de richesses. Mais il nous faut nous prendre en main nous-mêmes. C?est ce que nous devons faire plutôt que d?attendre des choses de l?Occident?
● L?Afrique a aussi ses démons? et ils semblent avoir la vie tenace?
Oui. Le principal de ces démons est justement le fait d?attendre tout de l?Occident. Nous sommes obsédés, trop obsédés par cela. Nous avons la capacité par nous-mêmes de nous en sortir. L?Afrique doit s?entraider. Mais je ne sais pas si elle le réalise toujours. Nous avons des choses à faire ensemble, nous avons suffisamment de richesses sur la terre africaine pour nous tous. Il faut d?abord empêcher que ces richesses partent ailleurs et ensuite se donner les moyens de les exploiter pour nous. Je suis moins pessimiste que certains. Je ne nie pas l?existence des problèmes, mais je dis que nous avons les moyens de nous en sortir. Pour cela, il faut prendre conscience de certaines choses importantes. Notre esprit est encore conditionné, aujourd?hui, par la colonisation qui nous a fait croire que, hors de l?Occident, pas de salut. C?est surtout parce que ça leur profite à eux. L?Afrique doit cesser de s?endetter et d?endetter les générations futures. Beaucoup de nos chefs politiques ne réfléchissent plus à long terme. Quelquefois, je me demande même s?ils réfléchissent tout simplement.
● Ceux qui observent l?Afrique, avec attention, constatent que le modèle de développement occidental imposé, ne correspond à aucune réalité, ni économique ni culturelle. Il est donc appelé à stagner?
Cela me paraît une évidence. Nous avons besoin d?un modèle de développement qui soit à nous. Je ne dis pas qu?il n?y a rien de bon dans le modèle occidental, je dis simplement qu?il nous faut prendre ce qui peut nous servir et rejeter le reste et ne pas se laisser imposer des choses qui ne correspondent pas à ce que nous sommes profondément. Vous savez, je ne suis pas inquiet pour l?Afrique. Il y a deux ou trois situations de conflits à régler. C?est important. Mais quand vous regardez la performance de pays comme l?Afrique du Sud, la Namibie, le Ghana, le Botswana, vous pouvez avoir confiance en l?avenir de l?Afrique. Nous avons la capacité de nous entraider. Regardez Stéphane Buckland et Eric Milazar, c?est eux maintenant, qui tiennent haut le drapeau de l?athléisme africain. Et Eric Milazar sera sur le podium si ce n?est pas l?année prochaine ce sera en 2007. Je vous le garantis. Regardez comment nous nous sentons solidaires. Pourtant nous n?habitons pas le même pays, mais c?est notre appartenance africaine qui nous lie.
?Si demain les Namibiens me demandaient de venir donner mon aide en politique et si je pensais que mon arrivée pouvait ajouter une valeur au pays, je crois que je répondrais oui.?
?C?est difficile pour ceux qui n?ont pas connu, vécu, la ségrégation, d?imaginer ce qu?a été l?apartheid dans la vie de tous les jours.?
?Notre esprit est encore conditionné, aujourd?hui, par la colonisation qui nous a fait croire que, hors de l?Occident, pas de salut.?
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