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L’exacerbation de nos difficultés économiques : un mal pour un bien ?
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L’exacerbation de nos difficultés économiques : un mal pour un bien ?
Depuis la crise économique de 1979-82, c’est la première fois que Maurice se trouve, toutes proportions gardées (l’économie mauricienne de la fin des années 1970 était plus vulnérable aux chocs qu’elle ne l’est aujourd’hui), réellement sous la menace d’une crise économique majeure.
Tout y concourt. Les trois secteurs clé de l’économie mauricienne, sources de croissance, de revenus et d’emplois, se trouvent aujourd’hui confrontés à des perspectives plus ou moins sombres. Le secteur sucrier vit sous une double menace : d’une part, la réduction de ses revenus découlant de la décision de la Communauté européenne, son principal marché d’exportation, d’effectuer une diminution significative des prix garantis du sucre tant produit localement qu’importé des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, dont Maurice ; d’autre part, la récente décision de l’Organe des règlements des différends de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de donner gain de cause à l’Australie, le Brésil et la Thaïlande, qui avaient entamé une action contre le régime sucrier européen au sein des instances de l’OMC.
Le secteur textile-habillement vivait depuis dix ans déjà avec une épée de Damoclès suspendue sur sa tête car à Marrakech en 1994, il fut convenu avec l’Accord sur le textile et l’habillement que les quotas allaient être démantelés en janvier 2005. Cependant, personne n’avait prévu l’ampleur des bouleversements dans le commerce international dans ce secteur, surtout la domination écrasante du marché par la Chine et la polarisation extrême de la production qu’allait entraîner l’élimination des quotas. Les fermetures d’usines, les licenciements et les pertes des parts de marché ont déjà entamé la confiance des opérateurs mauriciens. Tout le monde regarde l’horizon 2005 avec une appréhension légitime.
On croyait que la croissance du secteur touristique allait compenser en partie l’essoufflement des secteurs sucrier et textile-habillement, tant il avait démontré par le passé sa capacité à se développer, même dans des conditions difficiles, y compris lors des événements du 11 septembre 2001. Mais voilà que, contre toute attente, les arrivées des touristes stagnent, envoyant une onde de choc à toute l’industrie, surtout dans un contexte où on développait de manière significative le parc hôtelier. Cette contre-performance est d’autant plus inquiétante à un moment où le tourisme mondial connaît une reprise et certains de nos concurrents enregistrent des taux de croissance élevés.
Aux difficultés des trois piliers de notre économie s’ajoute la flambée du prix du pétrole, qui a dépassé $50 dollars le baril. Avec une économie ouverte, loin de ses marchés et sources d’approvisionnement, cette augmentation qui a occasionné entre autres, le doublement du fret sur certaines lignes, grève non seulement la compétitivité de l’industrie locale, mais elle contribue aussi à relancer l’inflation et alourdir le déficit de la balance commerciale.
Pour un pays qui commençait déjà à douter face à la montée inexorable du chômage, l’accumulation des difficultés économiques récentes a certainement entamé encore plus sa confiance à redresser la situation.
Curieusement, alors que le gouvernement parle “d’état d’urgence économique”, les divers secteurs se mobilisent pour limiter la casse et le pessimisme devient général, les étrangers qui nous rendent visite sont loin de partager notre pessimisme. Il y a bien sûr parmi eux ceux qui n’appréhendent pas tout à fait l’ampleur de nos difficultés économiques. Il y a aussi ceux qui ont des raisons de minimiser ces difficultés car ils appartiennent aux institutions, nations ou groupes dont les actions sont directement ou indirectement responsables de l’évolution négative des choses. Mais il y a surtout un bon nombre d’observateurs étrangers qui ont une bonne maîtrise de notre processus de développement économique et de nos problèmes actuels et qui n’ont pas de raison de ne pas nous parler franchement.
Et ce sont les propos de ces derniers qui nous interpellent. Leur appréciation est la suivante : notre pays était grevé de lourds handicaps dans les années 60, ce qui faisait dire à d’éminents économistes et chercheurs que nous n’avions aucun avenir. Nous avons su faire mentir tous les pronostics, mettant le pays sur le chemin d’une croissance soutenue pendant plus de 30 ans, améliorant de manière significative le niveau de vie de la population et faisant entrer le pays dans le club des pays à moyens revenus. Les difficultés conjoncturelles et structurelles qu’on connaît aujourd’hui sont certes sérieuses ; mais elles ne le sont pas plus que celles des années 60. Un peuple qui a accompli de pareilles prouesses au cours des trois dernières décennies doit pouvoir faire face aux difficultés actuelles. Ils sont d’avis que nous dépensons trop d’énergie à défendre une stratégie économique qui a fait son temps. Au lieu de nous accrocher au passé, il nous faut consacrer toutes nos ressources, notre énergie et notre imagination à développer une nouvelle vision, probablement en rupture avec l’ordre économique existant, qui nous permettra de faire un nouveau bond en avant dans les prochaines décennies. Ils sont confiants que nous pouvons le faire.
En sommes-nous vraiment capables ?
C’est une question qui hante probablement tous ceux qui ont conçu et mis en place les stratégies de développement des années 70 et 80. Car au fond d’eux, ils savent que le succès économique de Maurice est le résultat aussi bien de leurs idées novatrices et de leur audace que des circonstances extérieures favorables. Cette alchimie qui a permis le décollage économique du pays n’a pas, hélas, livré aucune formule à ceux qui l’ont pratiqué. Ils doivent recommencer à zéro. Et sans aucune garantie de succès.
L’exacerbation de nos difficultés économiques nous oblige aujourd’hui à tout remettre en cause et think out of the box. A moins que notre succès antérieur ne soit que le fruit de facteurs exogènes, nous devons pouvoir rééditer notre performance. Pour nous rassurer en tant que nation que nous devons notre progrès passé à nos propres efforts et que nous avons encore les ressources pour assurer notre avenir, nous sommes condamnés à relever les défis économiques auxquels nous devons faire face aujourd’hui. En cela, c’est probablement un mal pour un bien.
Mahmood CHEEROO Secrétaire général de MCCI
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