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Prisons-Passoires : les gardiens au pilori
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Prisons-Passoires : les gardiens au pilori
Prison-passoire. Le terme a intégré le vocabulaire. Intégrée donc l?idée que le détenu peut s?évader de la geôle quand il le veut, qu?il peut poursuivre ses activités criminelles par? téléphone cellulaire, que la drogue circule librement dans le milieu carcéral. Bref, que tout peut entrer et sortir entre ces murailles pourtant si épaisses, si hautes.
Les pouvoirs publics ont beau tenté de miser sans cesse sur de nouveaux pions. Tantôt une expertise indienne, tantôt celle de la Grande-Bretagne. Ils ont beau espéré la sérénité par le high-tech. Ils ont beau se refiler le dossier, rien n?y fait. Les failles restent bien ouvertes.
Le pays, il faut le dire, ne se singularise pas par l?incapacité de ses prisons à tordre le cou à l?insécurité. Nous ne sommes pas les seuls à être confrontés à la violation des interdits à l?intérieur de la prison. La drogue et bien d?autres choses circulent également dans les prisons les mieux gardées de l?Occident. Mais la situation est plus difficilement excusable du fait de l?étroitesse du territoire. Cela ne devrait pas être la mer à boire que de tenir en respect un peu plus de 2 500 prisonniers répartis dans une dizaine d?établissements.
« La Bastille, la plus imprenable »
Nos prisons, structurellement, ne sont pas des passoires. Fouilles et caméras filtrent l?entrée aux portes (voir ci-contre). Le service pénitentiaire dispose de moyens de sécurité dont on n?a pas à rougir. Après les mutineries de 2002 à Grande-Rivière Nord-Ouest, de 2003 à Beau-Bassin, ils ont été renforcés par des équipements dernier cri.
« J?ai moi-même supervisé l?installation du système de sécurité à La Bastille. C?est aujourd?hui la prison la plus imprenable du pays, » insiste Deepak Bhookhun, ancien commissaire des prisons. Il a payé le prix fort pour cette évasion, rien de moins que celle du parrain de la drogue, Rajen Sabapathee. Il a dû prendre sa retraite prématurément.
Si ce n?est pas le système, c?est donc les hommes. Il n?y a pas que Deepak Bhookhun qui pense qu?il est très difficile de faire entrer dans la prison ou d?en faire sortir quelqu?un ou quelque chose sans l?aide des geôliers. Avocats, policiers, travailleurs sociaux, anciens détenus et les gardiens eux-mêmes approuvent. Une aide que l?on peut appeler complicité, mais aussi négligence, parfois délibérée, voire peur?
L?affaire Sabapa-thee est un exemple d?une évasion par « l?erreur » humaine. Une des règles d?or de la sécurité à La Bastille est que le garde ne doit jamais entrer dans la cellule d?un détenu avec son trousseau de clés. Pourtant, c?est ce qu?a fait le geôlier le jour de cette évasion. Sabapathee s?empare des clés, enferme l?officier, s?échappe et libère les autres détenus sur son passage.
Si, à ce moment précis, les deux officiers affectés à la console des caméras de surveillance étaient vigilants, ils auraient pu donner l?alerte. Mais l?évasion passe inaperçue. Les détenus franchissent la première grille clôturant le mur interne de la prison. Si, encore, les tireurs d?élite postés à la tour de contrôle avaient été attentifs, les évadés n?auraient pas pu quitter l?enceinte de la prison. Ils auraient été arrêtés à la deuxième grille, celle qui boucle le mur externe de La Bastille. Mais curieusement, à ce moment précis, les tireurs avaient le regard tourné ailleurs?
« Je ne pense pas qu?il y ait eu complot. Je pense sincèrement que les geôliers ont été négligents. » Cinq ans après la très médiatisée évasion, Deepak Bhookhun prend encore le parti de défendre ceux qui furent ses hommes. Etonnant, ce laxisme collectif?
Une autre évasion, celle de Prabhujee Meetoo et d?Ahmad Reshad Khaidoo survenue à la prison de GRNO peu après celle de Sabapathee, vient conforter la thèse de complicité de geôliers. Ces deux détenus avaient pu obtenir une scie pour éliminer les barreaux de leur cellule. D?une corde pour escalader le mur. Et surtout, d?un téléphone cellulaire pour orchestrer cette évasion.
« Gard fer paser »
Où xes compères ont-ils pu se procurer les instruments de leur évasion ? Question rhétorique. Il est connu, des administrateurs de prisons en premier lieu, qu?il est possible de se procurer quasiment tout en prison. Il suffit d?avoir l?arme de marchandage qu?il faut.
L?argent, la peur et le sida. Voilà les trois armes de marchandage auxquelles recourent les détenus. L?argent est invariablement celui de la drogue. Au moins neuf détenus sur dix dans les prisons y sont pour des délits liés à la drogue. Ces délits, surtout quand il s?agit du trafic, sont frappés de longues peines sans espoir de rémission. De fait, une fois qu?il est coffré, le dealer continue à sévir de l?intérieur de la prison. La population pénitentiaire est son premier marché.
« Il y a un coin dans la cour de la nouvelle aile de la prison de Beau-Bassin connu comme kalyptis. Là, les détenus se shootent à l?héroïne au vu et au su du geôlier. Si d?aventure celui-ci s?avise de les interpeller, il est chassé à coup de menaces de contamination, » relate un habitué des lieux.
Qui alimente ce réseau ? « Ena zoke (petit dealer qui opère pour les caïds) kan gagn trapé, zot al kree rezo dan prison. Apre zot vinn enn boss e mem bann gard la appel zot misie ! » dit un récidiviste. Quel est ce réseau ? « Gard fer paser. Ena tous zot cas sak moi are bann boss la ».
Ce ne sont là que les paroles d?un membre de la pègre. Mais certaines confidences d?anciens gardiens de prison corroborent ces dires. Les arrestations, de temps à autre, de gardiens sur qui on a trouvé de la drogue poussent aussi à y prêter foi.
Un travailleur social qui travaille à l?accompagnement psychologique des prisonniers, a reçu l?autre jour les confidences d?un caïd qui disait avoir « travaillé » pour plusieurs dizaines de milliers de roupies en une semaine tout en restant incarcéré. « Li mem montre moi so ti carne, » souligne-t-il. Il n?y a pas que la drogue. De fortes sommes d?argent suivent la même voie jusque derrière les barreaux. Qu?est qu?un prisonnier peut faire avec de l?argent ? Eh bien, il s?achète des cigarettes ou sa dose de drogue. Il parie sur les chevaux ou le football européen.
« Ena bann prizonie dimann zot fami amenn kas. Fami la kone ki li bizin amenn enn komision osi pou sa gard ki pou pran kas la ar zot, » raconte un proche de récidiviste.
« A force de cohabiter, le geôlier finit par avoir de la sympathie pour certains détenus. Ce n?est pas rare de le voir parier avec eux, par exemple, » s?émerveille l?ancien commissaire Bhookhun. Intégration ou complicité ? La ligne de démarcation peut être extrêmement fine.
Ce n?est pas toujours l?attrait de l?argent qui pousse le geôlier à se soumettre au diktat du détenu. Depuis quelque temps, surtout à la prison de Beau-Bassin, les détenus utilisent une arme encore plus puissante : la peur. Celle de la contamination au virus du sida.
« Les prisonniers utilisent leur maladie comme une arme pour terroriser. Le gardien de prison est humain après tout. On ne peut s?attendre que les menaces de contamination proférées par les détenus sidéens l?indiffèrent, » estime Me Elias Oozeerally.
L?avocat présente une image différente de celle qu?on se fait des gardiens de prison avec de gros sabots, n?hésitant pas à cravacher pour se faire respecter et pour faire régner l?ordre. N?est-ce pas de cette manière que la redoutable Prison Security Squad construit sa notoriété depuis cinq ans ?
Rien n?excuse la médiocrité qui pousse le geôlier à accepter de se faire passeur. Si on n?est pas satisfait du salaire ou si la nature du travail ne sied pas, autant changer de métier. Beaucoup l?ont fait.
Cela dit, ce serait trop simple de sacrifier le gardien à l?autel d?un système défaillant. La situation à l?intérieur des prisons pourrit pour de multiples autres raisons : surpopulation, traitement répressif et déshumanisant, manque de bagage chez le personnel pour traiter avec des criminels au comportement de plus en plus complexe (voir plus loin).
Et si l?univers carcéral souffrait d?un manque de leadership ? Le personnel avoue être quelque peu désorienté par le nombre de capitaines à bord. « Il y avait déjà le commissaire des prisons, le conseiller à la sécurité auprès du Premier ministre et l?assistant commissaire de police Das Joganah. A présent, on nous en impose un autre, le Britannique Bill Duff. Cela fait trop de donneurs d?ordres, » s?exclame un officier qui vient de prendre sa retraite. Les détenus, eux, se nourrissent de cette confusion.
« L?argent, la peur, le sida. Voilà les trois armes de marchandage auxquelles recourent les détenus. »
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