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Prisonniers du mal
Les détenus ne veulent plus rester à l?ombre. Il y a sans doute deux façons de réagir à ces agitations. Soit on choisit de comprendre que ces prisonniers aux esprits fatigués par une peine qui semble l?éternité ont été d?une certaine façon séduits par la ?starmania? d?Antoine Chetty et ils sont prêts à tout ; soit on retient de leurs récits et gestes, que la prison continue à être l?endroit de choix pour que prolifère la gangrène. Dans tous les cas, ce sont des symptômes d?un grave problème.
La motivation d?abord. Les affaires Meetoo, Dabidin et Rose ont cela de commun qu?elles échappent à toute logique. Les deux premiers décident soudain de se confesser, sans expliquer pourquoi ces confessions surviennent bien après l?incident. L?autre s?en va faire un tour, pris de panique peut-être, puis se ravise, s?en revient, le plus naturellement du monde.
On est effectivement tenté de se demander si l?imperturbable sourire héroïque d?Antoine Chetty ne leur a pas tourné la tête, s?il n?y a pas un peu de désir de se faire remarquer. Après tout, si Chetty est crédible, lui, s?il a lui des chances d?être perçu comme moins mauvais qu?il ne l?a été en pointant du doigt les ?plus? criminels que lui, pourquoi ne pas tenter sa chance ? On connaît si mal ces esprits atteints qu?on ne peut pas repousser la possibilité qu?ils réfléchissent ainsi...
Si c?est de cela qu?il s?agit, nous aurions tout intérêt à faire au plus vite un mea culpa. Car nous aurions transformé malgré nous Chetty en une sorte de vedette. Il tire les ficelles, détiendrait la clé de toutes les sombres affaires qui hantent notre quiétude, et son expression réjouie à chaque sortie publique le dit bien. Cette dépendance a une explication : le manque d?outils et de moyens pointus, qu?ils soient techniques ou humains, pour élucider ces affaires. Si ces lacunes favorisent les élucubrations épisodiques mais déstabilisantes des détenus, il faudrait qu?on songe une fois pour toutes à les combler.
La motivation de ces prisonniers étant difficilement explicable, croire à leurs témoignages reste risqué. Mais il serait aussi dangereux de les ignorer. Car si ce qui dit Meetoo est vrai, si la prison sert à nourrir des vengeances et des vices, elle est en train de fabriquer des monstres. S?il dit vrai, les moeurs proscrites censées se perdre du fait de l?emprisonnement sont cultivées. Les idées noires qui animaient hier les criminels seraient en train de se développer. Plus grave, si, là, ils ne craignent pas l?autorité, la défient même, il n?y a aucune raison de penser qu?une fois dehors, ils vont s?arrêter.
La prison se tromperait alors de mission. Elle a certes des chances moyennes d?aider une véritable réintégration des criminels dans la société. Mais faute de formule miracle, il faut peut-être en multiplier. Nous nous sommes contentés d?un ?vocational rehabilitation? jusqu?ici, ce que l?on devine ne s?adapte pas à tous. Il y a un courant très fort en faveur d?une réhabilitation s?appuyant sur l?enseignement des valeurs aux Etats-Unis, notamment. Dans deux prisons brésiliennes, ces deux programmes ont été menés parallèlement pendant trois ans. Les résultats indiquent un taux de récidive de 16 % pour la seconde formule contre 36 % pour la première, la moyenne nationale étant de 60 à 70 %.
Il n?est pas difficile de deviner les résistances qu?une telle formule soulèverait. L?idée était même évoquée avant que ne fut enlevée au ministre Lauthan une partie de la responsabilité des prisons. Ce qu?il ne faut surtout pas faire, c?est se dire que tout va bien. Le Premier ministre accusait l?express, après une enquête sur les prisons au début de l?année, d?avoir inventé le fait qu?elles soient des passoires, d?avoir fabulé. On serait tenté, à voir ce désordre dans l?administration pénitentiaire, de continuer la petite liste de Sithanen : le Premier ministre dit ceci? la réalité c?est cela?
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