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Le « Moulin Cassé » accueille des artistes malgaches

9 octobre 2004, 20:00

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Cet événement offre au grand public l?opportunité rarissime de vivre un moment de grande intensité et d?engranger des souvenirs picturaux particulièrement mémorables.

Après l?heureuse conversion, par le tandem Yvette Maniglier/Jocelyn Gonzalès, de l?ancien établissement sucrier de Victoria, Trou-d?Eau-Douce, en une galerie d?art permanente, abritant une fabuleuse collection de centaines de toiles de la dernière élève de Matisse, voici qu?Hervé Henri et famille ouvrent au public les portes de leur domaine inspiré du « Moulin Cassé » de Peyrébère.

Ce retour dans les couloirs du temps, au milieu de grands arbres centenaires capables, en plein jour comme sous la vive lumière des projecteurs sinon de cette « obscure clarté qui tombe des étoiles », de rivaliser avec les plus belles cathédrales médiévales.

Ils sont quatre valeureux artistes, venus de cette Grande Île, à étrenner ce domaine. Sur les quatre, le moins heureux est peut-être le photographe Pierrot Men. Ses photographies originales, datées et signées, sont quelque peu écrasées et asphyxiées par un site, ne manquant ni de grandeur ni de solennité, mais encore par la concurrence riche en couleurs et en dynamisme des toiles de ses trois compagnons d?exposition.

Un regard, même averti mais fatigué après s?être promené admiratif de la voûte en potiches à la quarantaine de toiles les unes plus colorées et étincelantes que les autres, parvient difficilement à accorder l?attention voulue aux nombreuses photos. Pierrot Men possède pourtant un don encore plus précieux que celui du bon roi Midas qui transformait en or tout ce qu?il tenait en main (gros handicap quand on veut déguster une mangue juteuse ou encore une paire de dholl puree so bouillant). Il (l?ami Pierrot) parvient à poétiser tout ce qu?il photographie. Cela donne une agréable suite de clairs obscurs et de courses poursuites opposant vive lumière et zones d?ombres pour mieux les contraster et les renforcer mutuellement. La caméra se veut indolente, atemporelle, nonchalante mais toujours sur le qui-vive, toujours prête à saisir les étranges signaux poétiques et humanistes, émis par les êtres et les choses de son univers familier. Ce recréateur d?images, pleines d?une poésie que n?aurait pas désavoué le délicat Prévert, a obtenu une médaille d?or aux troisièmes Jeux de la Francophonie en 1997 à Antananarivo. Son album Enfances pourrait fournir l?atmosphère intimiste faisant défaut au sublime Moulin Cassé, accueillant ses autres photographies, au format peut-être trop restreint dans un cadre aussi transcendant.

<B>Une capitale malgache aux reflets montmartois</B>

Ne quittons pas l?atmosphère feutrée des photographies de Pierrot Men pour nous imprégner du sortilège émanant des peintures de Georges Rakotomanana. Elles comportent une base des plus classiques ne devant pas dépayser les heureux propriétaires de ces peintures naïves malgaches, acquises intelligemment dans les années 1950 et précédentes, lors d?une escale d?un navire des Messageries Maritimes, à Majunga, Diego Suarez ou encore Mombassa. Rakotomanana nous offre cependant des paysages mieux travaillés. Par moments, ils atteignent les hauteurs d?un Constable ou d?un Gainsborough. C?est dire à quel sublime paysagiste nous avons affaire ici. Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines car, passée la ligne d?horizon, ce Bonington madécasse se métamorphose en Turner et se met à peindre des ciels drapés d?or, de soleil, de splendeur, de transfiguration, qui sont autant d?invitations à résurrection et à dépassement. Toutes ses toiles ne sont pas de la même veine. D?autres se veulent plus réalistes et dépeignent une capitale malgache aux reflets montmartrois pour ne pas dire poulbots. Rakotomanana sait pourtant éviter le commercial malsain et son réalisme s?entoure volontiers d?une dose d?atmosphère poétique. À d?autres moments, Turner fait relâche, notre peintre puisant dans son sujet (par exemple cette belle maison malgache élancée et tout en hauteur) pour donner à sa toile l?élévation voulue.

Léon Fulgence se veut plus pugnace. Il manie le pinceau comme d?autres la machette. Au couteau, il serait un peintre redoutable. Il nous présente trois combats de coqs qui lui permettent de donner libre cours à une peinture particulièrement agressive. Les coqs de Fulgence sont d?une bonne rousseur, ouvrant la voie à la gamme de couleurs entre le rouge vif et le grenat le plus sombre, en passant par l?orange phosphorescent, le rouille terreux, le cramoisi, l?écarlate, sans oublier un déplumage teinté de sang vermillon. On peut toutefois leur préférer des peintures moins combatives, telles ces groupes d?enfants à dominante bleue (Jeunesse malgache) ou rouge (Pose en rouge). Fulgence parvient à instiller une densité à la Delacroix dans ses personnages. Leurs regards tendus vers l?infini et même au-delà sont particulièrement expressifs.

Jean-Yves Chen réussit l?exploit de faire de l?ombre à ses compagnons d?exposition pourtant si talentueux. Il sait jouer sur plusieurs registres allant du figuratif réaliste, sinon hyper-réaliste, à une sorte de surréalisme quand il demande à son réalisme de se dépasser pour atteindre une signification, plus amusante que métaphysique. Mais un bon peintre n?a que faire d?élévations philosophiques. Il peut aisément se contenter de recréer plus beau que nature, de peindre la vie avec une hyper-fidélité qu?on n?est pas sûr de retrouver dans les meilleures photos de Pierrot Men.

Le talent de Jean-Yves Chen éclate en plein jour dans ses drapés sublimes. Sous son pinceau, le lamba madécasse rivalise avec les burnous touaregs auxquels nous a habitués, en juin 2003, Juan Redorta Duran. Drapés des étoffes épaisses, épousant des formes humaines, auxquels on peut assimiler les arabesques ornant la façade d?une mosquée aussi belle que notre Jummah Mosque. Force et caractère ne font pas défaut à ce blanc sur blanc.

Nous retrouvons cette obsession de la perfection de la nature dans les recherches réussies de Jean Yves Chen pour restituer le granulé de la pierre basaltique. À la limite, on souhaite le détail pittoresque pouvant faire comprendre au contemplateur qu?il admire, non pas une photographie, mais une aquarelle. Les fougères sont de la même eau mais elles n?ont pas l?originalité novatrice de cette recomposition d?un bloc de basalte fait de milliers de taches de couleur différentes, beau comme un feu d?artifice, sinon comme une voie lactée déchirant un ciel tropical.

Ce naturalisme se permet par moments des fantaisies surréalistes, du style baobabs s?étreignant, peintre se transformant en marionnettistes, pirogues accouplées, nattes défilant, porte mystérieuse car ouvrant sur le néant auquel il appartient intrinsèquement.

Le sommet de l?art de Jean-Yves Chen réside dans la simplicité de ce fauteuil en rotin, posé devant un étalage de fougères. La toile est intitulée « Absence ». Elle est pourtant riche d?une présence réelle. Nous n?oublierons pas de sitôt ce savoir-faire artistique malgache.

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