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Le micro-trottoir du maquereau

9 octobre 2004, 20:00

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«Il existe trois sortes d?individus : les femmes, les hommes et les putains. » Cette maxime tirée d?un vieux thriller américain, aussi profonde soit-elle, néglige un élément essentiel et perturbateur : le « maquereau ». Sans ce dernier, le monde tournerait plus rond et la prostituée serait, peut-être, confrontée à un choix : continuer ou arrêter. Le proxénétisme est la face malsaine de la planète sexe, la partie souillée du trottoir. Et pourtant, le métier jouit d?une terminologie flatteuse : souteneur, jules, protecteur?

À Maurice, cette activité ancienne et autrefois réservée à des vagabonds des bas quartiers s?est peu à peu organisée en réseaux menés par des professionnel(le) s qui ont pour fond de commerce la rue, les bordels, les bungalows et des hôtels. Le rapport sur la prostitution infantile publié en l?an 2000 par le ministère de la Femme l?atteste : les filles de joie sont toujours là ; ceux qui les exploitent ont changé d?approche.

Au milieu du siècle dernier, le cinéma en noir et blanc croque des « merlans » presque sympathiques, de vrais durs qui couvent leurs pouliches comme des papas poule. C?est le « bon temps ». Les caïds ont une certaine morale. Certes, quand la tapineuse ne se colle pas au turbin, on lui file une trempe, on lui « explique » ; mais elle fait partie de la « famille ». Les truands refusent de vendre de la drogue ou d?en inoculer. Ils seront décimés par la génération suivante.

<B>Des notables amateursde très jeunes filles</B>

Depuis les années 1970, la putain n?est souvent plus qu?une denrée périssable dans un gigantesque trafic d?êtres humains. Elle est prisonnière de réseaux mafieux, parfois internationaux qui enlèvent, violent, frappent et asservissent. Les institutions et les associations ne peuvent que constater l?accélération du phénomène. Ainsi, les pays de l?Est déversent chaque année en Europe occidentale des milliers de pauvres filles déracinées en quête d?un meilleur présent. Ce n?est pas seulement une image : en 1995, une dizaine de femmes ont été retrouvées aux Antilles, mortes asphyxiées dans un conteneur oublié sur le port par son destinataire. Elles devaient servir à remplir quelque « bouge » et n?avaient visiblement pas de visa.

À Maurice, le proxénétisme est d?un côté organisé en réseaux, et de l?autre une activité opportuniste de miséreux. Dans ce dernier cas, le « mac » est presque toujours le mec, le copain, le mari. La motivation est souvent la survie ou l?achat de la dose d?héroïne.

Défini par la loi comme le fait de « procurer, entraîner, exploiter une travailleuse du sexe », le proxénétisme concerne les mafieux mais aussi ces « parents » qui font commerce de leurs enfants et les propriétaires de campements ou de pensionnats transformés en lupanars. C?est là qu?on s?y perd, ou plutôt que la loi ne s?y retrouve pas. Certes, les récents amendements proposés par la ministre Arianne Navarre-Marie visent à éclaircir la situation. Ils sont en effet dans la logique de sa prise de position en octobre 2000 : « Je serai sans pitié pour les souteneurs. »

Pourtant, récemment encore, une mère a été arrêtée et accusée provisoirement d?incitation à la débauche sur sa fille de 14 ans. Elle a été libérée sous une caution de Rs 7 000. Une histoire parmi des centaines à laquelle la justice est confrontée et ne sait pas quoi faire parce que le premier coupable est la misère.

La loi doit-elle punir de la même façon un « pro » qui exploite des dizaines de filles et une mère indigne qui loue sa progéniture ? Notre société est coupable. L?étude Coopers & Lybrand, financée par l?Unicef et l?OMS en 1997, avait un moment été « escamotée » par ceux qui gouvernent. Il est vrai qu?elle dérange les institutions puisqu?il est fait état d?une clientèle de notables amateurs de très jeunes filles : membres du barreau, officiers de police, gratin judiciaire, patrons.

C?est ce document sur lequel la ministre Navarre-Marie s?appuie pour « agir ». Elle suggère de punir les clients. Bon courage? Du côté des médias, nous sommes tous les jours à la recherche de scoops, de nouvelles percutantes. Mais une fois le fait divers servi et refroidi, nous ne revenons jamais sur l?issue humaine et juridique.

Qu?est-il advenu de ce réseau ? Où se trouve aujourd?hui cette ancienne « gagneuse » qui louait ses filles de 20 et 16 ans, cette « Madame Claude » qui exploitait des jeunes en tenue d?écolière dans un quartier chic de Beau-Bassin ? A-t-on été sans pitié ? Deux femmes ont été arrêtées et accusées d?incitation à la débauche et d?opération de maison close? Et ensuite ? C?est au tour des salons de massage de jouer les stars dans les médias. « Leurs jours sont comptés : officiers municipaux et policiers font la tournée de la ville. » Mais ces opérations de nettoyage consistent trop souvent à balayer la poussière pour la glisser sous le tapis.

<B>Un fléau dynamique et élastique</B>

Le proxénétisme n?est pas une maladie qu?on éradique. C?est un fléau dynamique et élastique. On frappe sur la Malagasi Connection de Grand-Baie et elle devient fourmilière à Flic-en-Flac. S?attaquer au client, comme le préconise la ministre, peut sembler une réponse adaptée. Mais son application sur notre île est discutable. La formule est d?ailleurs utilisée en Grande-Bretagne. Si un homme a été vu à plusieurs reprises au volant de sa voiture roulant très lentement dans une rue notoirement fréquentée par des prostituées, il est passible d?une amende de Rs 40 000. Le problème, avec ce genre de lois, c?est qu?elles alimentent la corruption. Avis aux automobilistes qui cherchent un parking au Jardin de la compagnie?

<B>Des tuyaux sur les réseaux </B>

« Kifer ou pran enn tifi lari. Nou ena bann madam ki mari top, plis top ki sa. Zot pe travay dan biro, lotel. Ena tou kalite : kreol, indou, sinwa ! » Ma foi c?est tentant. Combien ça coûte ? Le tarif varie selon le modèle. Il faut compter entre Rs 1 200 et Rs 1 500 pour une heure avec cette Madame-Tout-le-monde qui arrondit ses fins de mois. Un réseau bien en place et qui fonctionne en symbiose avec le petit pensionnat. On peut dire qu?il a « pognon sur rue » celui-là. Il encaisse Rs 300 pour une chambre coquette avec savon et serviette, télé, et doit certainement prendre sa commission au passage. Cette activité relève-t-elle du proxénétisme ? Sans aucun doute devant la loi, mais c?est du travail propre et surtout c?est invisible, donc ça arrange tout le monde. Le seul bémol : ce n?est pas à la portée de toutes les bourses. L?activité ne risque donc pas de nettoyer les rues où la passe se négocie entre Rs 200 et Rs 600 pour une culbute sur la plage arrière. Révéler cette adresse fait-il de nous un incitateur, un complice, un proxénète ? Autre cas de figure : le client d?un hôtel de luxe (n?oubliez pas qu?il est roi !) passe commande d?un club sandwich avec un supplément « poule ». « Pani problem ». Un coup de téléphone et la gagneuse rapplique en taxi le soir venu; passe la nuit dans des draps de soie. La sirène, chagrin, se fait la belle au petit matin. On se partage le butin. Merci pour les devises? Alors qui est coupable ? Personne, votre Honneur. L?honneur est sauf? Un autre tuyau ? Elles se sont regroupées dans le village. Une sorte de coopérative qui se met en branle le samedi soir pour aller racoler près des hôtels et dans les boîtes. Le manège n?est pas vraiment discret, les cinq « 35 » sont sur leur trente-et-un. Allez, on va dire qu?elles sont danseuses ! Le chauffeur fait le ramassage et part livrer le produit « pays ». C?est tout le charme de la balnéothérapie?

<B>Idées fausses et arrière-pensées</B>

Pas chez nous ! Il existe à Maurice, selon l?étude sur la prostitution infantile, une perception totalement fausse du problème. Ces préjugés seraient même de nature « pseudo-sociologique ». Le premier consiste à croire qu?il s?agit d?un phénomène récent. Les vieux proxénètes interrogés expliquent que leur métier est ancien mais qu?on en parle beaucoup plus maintenant. Ensuite on se donne bonne conscience en accusant le tourisme sexuel. En réalité, il n?y a pas d?incidence directe, tout au plus une certaine concentration due à l?infrastructure touristique. Le public se fait une idée en observant la partie visible de l?iceberg. Il tend à penser que la prostitution existe seulement dans des régions précises (Grand-Baie, Roche-Bois, Port-Louis) et concerne principalement des filles issues d?une classe sociale et d?un groupe ethnique défini. Archi-faux. Les investigations démontrent que des réseaux moins visibles, mais tout aussi important existent dans de nombreuses régions et qu?ils concernent tous les groupes. Plus loin, l?étude commente l?attitude et les pratiques des acteurs de ce commerce : « La prostitution fonctionne comme une institution. » Les proxénètes eux-mêmes ne considèrent pas la prostitution comme marginale, mais comme une institution sociale procurant des services à l?intérieur et à l?extérieur du réseau. Les services sont de deux types. Ils offrent d?une part une infrastructure procurant du sexe au client moyennant paiement. Cette infrastructure ne se limite pas aux prostituées et aux souteneurs, mais inclut d?autres intermédiaires : taxis, réceptionnistes d?hôtels, propriétaires de bungalows, barmans? D?autre part, les services rendus, selon ceux qui contrôlent la prostitution, consistent à avoir sous leur responsabilité des femmes dans le besoin ou issues de foyers éclatés.Les maquereaux voient leur métier non seulement sous son aspect rémunérateur, mais aussi comme source de sécurité sociale et d?aide financière pour des besoins vitaux. Ils offrent, disent-ils, une protection.

<B>Régimes, poids et mesures</B>

Le régime juridique de la prostitution féminine de huit pays européens et nordiques est disséqué dans un document récent publié par le sénat français. Ce rapport distingue systématiquement la prostitution, la prostituée et le proxénète. Ces législations diffèrent mais elles partagent deux aspects importants : l?exercice individuel de la prostitution n?y constitue pas une infraction ;la loi est plus dure envers les proxénètes si les filles sont mineures et s?il y a violence, abus ou dépendance. Certains États, comme la Hollande et l?Allemagne, acceptent de régulariser les prostituées, sous certaines conditions, afin de sortir les filles du cercle vicieux : violence, précarité, rue? Mais seuls les Pays-Bas ont osé défier la bonne morale. La prostitution y est une activité professionnelle à part entière et les travailleuses du sexe doivent payer des impôts. Elles bénéficient même d?une protection contre la concurrence déloyale depuis peu : les travailleuses du sexe des autres pays européens ne sont pas autorisées à pratiquer leur métier aux Pays-Bas.

Le document du sénat retient trois aspects : les dispositions pénales, fiscales et sociales applicables à la prostitution féminine. Les pays étudiés sont l?Allemagne, l?Angleterre, la Belgique, le Danemark, l?Espagne, l?Italie, les Pays-Bas et la Suède. À l?exception de l?Espagne et des Pays-Bas, ces pays condamnent toutes les formes de proxénétisme. La Suède est la seule à prohiber l?achat de services sexuels en toutes circonstances. Partout sauf aux Pays-Bas, l?absence de reconnaissance juridique de la profession empêche les prostituées de disposer d?une couverture sociale complète. De son côté, l?Espagne n?impose pas les prostituées puisque leur activité relève de l?économie souterraine.

En revanche, les établissements qui les emploient sont assujettis au régime fiscalcorrespondant à leur statut juridique.

L?Allemagne condamne plusieurs formes de proxénétisme et inflige des peines proportionnelles à la gravité du délit. Le moins important (puni de six mois à cinq ans de prison) consiste à exploiter une personne se livrant à la prostitution et en tirer profit. La loi est plus sévère si la personne exploitée est en situation de faiblesse (recrutée dans un pays étranger, âgée de moins de 21 ans?). Enfin, celui qui utilise la force et la tromperie risque dix ans d?emprisonnement. L?Allemagne définit deux types de proxénétisme hôtelier selon que les prostituées sont « maintenues dans la dépendance personnelle ou économique » ou que « l?exercice de la prostitution est favorisé par des mesures qui dépassent la simple mise à disposition d?un logement ». Mais les effets pervers n?ont pas traîné, la jurisprudence ayant conduit àdes jugements étonnants selon lesquels « fournir des préservatifs constitue une forme d?incitation ». Dans cette foison de lois, on peut retenir que ces pays tentent de s?attaquer, avec plus ou moins de succès, aux racines du mal, la source qui approvisionne le proxénétisme : les mineures.

À Maurice, la plupart des prostituées de la rue ont commencé vers 13 ans. Parfois, elles ont été vendues par des proches, elles se sont retrouvé surle pavé, isolées, vulnérables et ont été exploitées. Avant de punir, il faut pouvoir offrir à ces pauvresses un refuge. Ensuite, la loi doit s?adapter à une situation sociale ? pas l?inverse ? et sanctionner sévèrement ceux qui font commerce d?enfants, qui violent, séquestrent et droguent leurs proies. Enfin, on peut toujours rêver, le système ne doit pas protéger le notable s?il s?agit d?une ordure.

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