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Les savoureux « bryani » des souvenirs de Brialy

18 septembre 2004, 20:00

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À ceux que la comparaison du spectacle de Jean-Claude Brialy à notre plat national, le bryani (ou au choix : riz frit, cantonnais, pilaf, p?lo kreol, riz brouillé, etc.) pourrait choquer, disons ceci : le bryani peut souffrir du fait qu?il est le plat convenant le mieux aux banquets aux convives innombrables. Il peut même paraître bourratif à certains yeux timorés que la grosseur des morceaux de viande et de pomme de terre pourrait effrayer, mais nul ne niera qu?aucun plat au monde ne peut le surpasser en matière de multiplicité et de diversité des ingrédients.

Ceux-ci sont indispensables mais en quantité infime et subtilement dosée. Les préparateurs doivent connaître, comprendre, apprécier et respecter leurs propriétés et leurs spécificités. Ils doivent savoir comment les harmoniser, respecter leur ordre d?entrée, non sur scène, mais dans les différentes préparations.

La moindre erreur de cérémonial peut engendrer amertume ou aigreur. Le respect absolu de la mise en scène, pardon ! de la recette, procure, en revanche, des saveurs inédites et originales. On retarde le moment de l?ingestion pour procurer davantage de temps aux papilles de disséquer et d?harmoniser les différentes composantes de la saveur globale, d?essayer de les reconnaître et faire durer le plaisir.

Devant toute assiettée de bryani, comme devant tout spectacle digne de ce nom, il nous faut garder à l?esprit la longue et minutieuse préparation qui confine au rite, au sacré. Il nous faut garder à l?esprit tout ce que comporte cette préparation, en temps donné aux autres, en offrande d?amour, en gestes de générosité, en respect des autres que d?aucuns appellent, avec majuscule et raison, Public.

Jean-Claude Brialy raffolerait, nous en sommes certains, de participer à la lente élaboration d?un bryani, concocté dans le respect des recettes séculaires. Il n?est pas algérien pour rien et il sait, mieux que nous, que le temps donné aux autres n?est jamais perdu. À la manière de toutes ces mains habiles dosant les ingrédients du bryani, à la balance de leur désir de perfection et de surpassement, il fait remonter ses premiers souvenirs à sa naissance, le 30 mars 1933 à Aumale, Algérie. Et même avant puisqu?il parle des tendres amours unissant ses parents avec tendresse et ironie (ces deux termes ne s?excluent pas toujours et celle-ci offre parfois à celle-là le paravent de pudeur lui permettant de se manifester au grand jour et dans toute sa splendeur).

La vie qu?il dévore avec avidité

L?Orient algérois apprendra à l?enfant Brialy que la place du village où tout le monde se côtoie, fraternise tout en s?envoyant des moqueries mutuelles, là où vibre le c?ur de toute communauté humaine, que ce lieu de rencontre fraternelle est essentiellement un théâtre. Bref ! que la vie est un théâtre, s?ouvrant sur l?infini et où tout est mis en scène pour que tous y participent d?une façon ou d?une autre même si certains le font un peu plus activement que les autres parce que la vie les a faits comédien, metteur en scène, régisseur, souffleur, bruiteur, costumière, décorateur, compositeur, musicien, ingénieur du son ou de l?éclairage, caissière, ouvreuse ou tout simplement spectateur.

J?ai oublié de vous dire, le spectacle que Jean-Claude Brialy nous a concocté, avec une réussite égale à celle des nombreuses familles musulmanes, connues de tous pour préparer les meilleurs bryanis de l?île, est avant tout une action de grâces, lui permettant de témoigner sa gratitude infinie à tous ceux et celles ayant joué un rôle particulier dans sa vie, depuis les plus grands monstres sacrés du monde du spectacle français, sinon mondial, jusqu?aux plus humbles personnes.

Ils ont, un jour ou l?autre, occupé une place particulière et irremplaçable dans son c?ur accueillant comme la grande place d?une grande ville, son c?ur grand comme le monde, grand comme cette vie qu?il dévore toujours, avec une avidité demeurée juvénile parce qu?incapable de vieillir ni de s?assagir.

On peut mesurer sur le visage d?un Jean-Paul Belmondo les injures du temps et se résoudre à comprendre que Le magnifique? Homme de Rio est À bout de souffle. Rien de tel chez Brialy. Il s?est certes empâté, au point de surprendre le spectateur qui le croit, avec raison, resté à l?âge du Beau Serge et des Cousins.

Mais il suffit qu?un sourire éclaire son visage, que son regard se mette à pétiller, que sa voix se mette à glisser comme celle de Sacha Guitry, pour que nous retrouvions automatiquement l?amoureux éberlué du Genou de Clair, le gai luron soudainement plongé dans la tragédie inexorable de la Mariée était en noir où il se fait trucider par sa « marraine » de théâtre, l?inoubliable Jeanne Moreau, l?éternelle Catherine d?Oskar Werner (Jules) et d?Henri Serre (Jim).

Jean-Claude Brialy ne vieillit pas parce qu?il aime trop la vie qui lui a beaucoup donné. Il aime trop les autres qui l?entourent, qui apprécient sa gentillesse débordante, sa fraîcheur d?esprit. Ils lui ont appris tous les secrets d?une vie bien remplie.

Sa carrière est éminemment sympathique parce qu?il n?a jamais donné l?impression d?être de ces « divas » qui comptent davantage sur leurs caprices insatiables que sur leur talent pour attirer l?attention du public. Nous apprécions, au contraire, sa généreuse contribution à un vaste éventail de films. Nous apprécions qu?il semble se contenter d?un rôle secondaire avec un plaisir égal à celui qui est le sien, quand, on lui offre le rôle principal dans un film culte.

En cela, Jean-Claude Brialy prouve à l?évidence qu?il est un homme de théâtre, autrement dit d?une troupe aux dimensions assez flexibles pour contenir un public constamment renouvelé. On le respecte, parce qu?il y est entré par la petite porte en dépit d?un premier prix de comédie au Conservatoire d?art dramatique de Strasbourg que pourraient lui envier tant de jeunes vedettes, fabriquées de toutes pièces par des impresarios ambitieux et sans scrupule. On lui accorde la première place dans notre considération parce qu?il a eu l?humilité d?apprendre au contact des plus grands qui lui servent de balises, au contact des meilleurs, en sachant rester, le temps qu?il faut, dans son petit coin, en se faisant oublier, pour mieux les observer et saisir le secret des moindres de leurs motivations.

D?innombrables morceaux de bravoure

On apprécie infiniment M. Brialy parce que le succès, la gloire, ne lui sont jamais montés à la tête, parce qu?il sait accueillir avec la même sérénité les tabacs comme les fours. On respecte Brialy parce qu?il sait être un maillon d?une chaîne interminable de comédiens-magiciens et de magiciens-comédiens, parce qu?il sait faire partie d?une grande famille aux innombrables enfants de la balle et où la règle première est de respecter ses devanciers les plus talentueux, tout comme dans les meilleures familles les enfants les plus intelligents sont ceux manifestant le respect le plus grand pour les aînés leur permettant d?être ce qu?ils sont.

Le bryani de Brialy est particulièrement savoureux parce qu?il est foncièrement l?hommage le plus respectueux aux meilleurs acteurs peuplant son panthéon imaginaire. Pour notre plus grand plaisir, il les fait défiler devant nos oreilles émerveillées, en nous narrant les souvenirs les plus tendres, les souvenirs les plus drôles, les souvenirs les meilleurs qu?il conservera éternellement de ceux ayant marqué sa vie et sa prodigieuse carrière.

Il n?a pas son pareil pour les réincarner par la magie de sa voix convaincante agréable à entendre. Le défilé est heureusement interminable. Homme de légendes, il sait broder pour chacun de ses héros et de ses héroïnes préférés, avec finesse l?anecdote disant avec un humour raffiné la place privilégiée qu?ils occupent dans sa vie, la place proéminente qu?ils occupent dans le cinéma et dans le théâtre français.

Bien sûr, il faudrait pouvoir rendre compte de chacun des innombrables morceaux de bravoure et moments d?humour constituant le bryani de Brialy. Les absents ont toujours tort et d?ailleurs le théâtre de Port-Louis était archi-comble mardi soir. J?ai oublié de vous dire que M. Brialy était à l?affiche et qu?il jouait à guichets fermés.

Il ne nous reste plus qu?à lui souhaiter que l?île Maurice devienne à ses yeux ce qu?elle est dans le c?ur de Claude Piéplu, l?ami de Pierre Renaud et d?André Decotter.

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