Publicité

Victoire Rasoamanarivo, la Bienheureuse notre soeur malgache

12 septembre 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

■ Origines

L’ évolution politique de Madagascar au tout début du XIXe siècle est comparable, par les luttes, les intrigues et la cruauté des mœurs qui la dominèrent, à celle de l’Italie du début de la Renaissance, celle des papes Borgia et della Rovere. La grande île se dirigeait alors vers une première unification sous le sceptre d’un hova, et il est assez remarquable qu’un ancêtre direct de Victoire Rasoamanarivo fait figure de cheville ouvrière de cet événement capital. En effet, Randriantsilavo, son arrière-grand-père, rallia Andrianampoinimerina et, par ses menées, poussa celui-ci, l’un des plus grands malgaches connus, à prendre la couronne Imerina. Par la suite le souverain conserva au puissant et très sincère partisan son estime, et prit ses fils pour conseillers. Cette famille qui entrait ainsi de plain-pied dans l’Histoire de Madagascar était elle-même Merina, ou Hova comme on dit plus généralement, mais de la plus modeste des deux classes qui partageaient ce peuple – celle des simples citoyens, située au-dessous de la noblesse. Elle émanait de la caste roturière des Tsimiamboholahy dont le foyer se situe à Ilafy, à dix kilomètres au nord de la future Antananarivo, capitale de la dynastie, soit au cœur du pays merina. Randriantsilavo comptait parmi ses enfants deux fils, l’aîné Rainiharo, et son cadet Ratsimanisa, grand-oncle et grand-père paternels de Rasoamanarivo (Victoire). Andrianampoinimerina mourut en 1810, désignant son fils Radama pour lui succéder mais déclarant _ ce qui surprend pour l’époque _ que si sa bru Rabodo devenait veuve, elle succéderait à son mari Radama comme reine de Madagascar.

C’est ce second roi que nous trouvons mêlé à l’histoire de Maurice par ses relations amicales avec notre gouverneur Farquhar, relations qui vont se répercuter sur la suite des événements à Madagascar – car c’est en 1820 que David Jones, pasteur protestant qui, s’étant documenté à partir de manuscrits appartenant à Charles Telfair, vint de Maurice à Tananarive avec le dictionnaire Français-Malgache de Froberville dans ses bagages. Il y fonda la première mission chrétienne, et surtout les premières écoles. Lorsque Radama mourut en 1828, il en avait établi trente-huit.

A la mort de Radama, Rabodo devint reine comme l’avait voulu son beau-père, prenant le nom de Ranavalona. Ne pouvant gouverner seule, elle choisit un premier prince consort qu’elle ne tarda pas à éliminer par le tanguin, Tanghinia venenifera, poison aussi renommé dans l’histoire de l’émergeante Madagascar que celui des Borgia dans celle de la Renaissance italienne. Rainiharo devint le second consort de Ranavalona. Ce grand-oncle de Victoire devenait également commandant en chef et il conduisit plusieurs expéditions, contre les Baras et les Sakalaves, pour les assujettir. Ranavalona se prit d’une grande affection pour lui et lui fit construire ce qui comptait autant aux yeux des grands Malgaches qu’à ceux des papes de la Renaissance : un magnifique tombeau, où devaient reposer tous les membres de sa famille y compris Victoire – (qui pour lors n’était pas encore née).

Après la promotion de Rainiharo, tous les membres de sa famille construisirent de vastes maisons aux abords du palais de la reine qui occupe encore la partie la plus élevée de Tananarive. Ils assistèrent ainsi de près à la persécution que déchaîna Ranavalona contre les protestants. En 1832 le nombre des écoles avait atteint soixante mais en 1835, alors que Jones publiait une bible traduite en langue malgache, la reine commença par interdire l’instruction donnée aux esclaves. Puis elle interdit à ses sujets de se joindre aux Européens, au travail comme en religion. En 1836 les missionnaires anglicans durent quitter Tananarive au moment où leurs ouailles commençaient à subir une affreuse persécution : ceux qui refusaient de renoncer à leur foi étaient précipités du haut de la falaise qui jouxte le palais de la reine. La religion protestante eut ses martyrs, qui plus tard seraient donnés en exemple aux catholiques. Jones essaya, en 1840, d’adoucir la reine par une pétition mais en vain. Rainiharo laissait faire la sanguinaire souveraine et les Européens furent chassés. Jones lui-même parvint à s’extirper de la grande île et revint mourir à Maurice le 1er mai 1841.

Devant cette vague de violence anti-Européenne aussi bien qu’anti-chrétienne, compliquée d’un conflit économique entre le gouvernement de la reine et des négociants anxieux d’obtenir des travailleurs pour obvier à l’abolition de l’esclavage à Maurice – et bientôt à la Réunion, des unités des marines anglaise et française tentèrent en 1845, une réaction par la force.

Sans instructions, le commandant anglais William Kelly et l’amiral Romain-Desfossés s’entendirent pour envoyer un ultimatum aux autorités de Tamatave, bombarder la ville, puis attaquer les forts. Repoussés avec pertes, les anglo-français se retirèrent en laissant une vingtaine de cadavres dont les têtes coupées furent empalées sur le rivage et y restèrent lugubrement exposées.

Maurice suivait de près ces événements et Alcide Cayrou publia dans le Mauricien du 29 mai 1846 Le Chant des Ovas, poème à la gloire de Madagascar, dont le premier couplet proclame :

Madagascar lève ta tête altière,

A ta couronne il est deux beaux fleurons

Que sans rougir la France et l’Angleterre

Ont vu tomber, détachés de leurs fronts.

Frères unis qu’un même élan entraîne

Reposons nous, calmons notre courroux,

Chantons en chœur : notre patrie est reine,

Deux peuples rois ont tremblé devant nous.

Volsy Delafaye répondit dans le même journal sur le thème :

“Les morts chrétiens demandent leurs tombeaux !”

Madagascar ferma ses ports alors qu’en Europe, Palmerston et Guizot s’en lavaient les mains. Il fallut qu’en novembre 1853 la Chambre de Commerce mauricienne envoyât à Tamatave Aristide Mangeot et James Cameron, faire à la reine de Madagascar au nom de la Chambre “et du peuple de Maurice” amende honorable pour les méfaits de Kelly et Desfossés, et payer une indemnité de 15 000 piastres, pour que les ports s’ouvrent à nouveau et que les relations commerciales reprennent : initiative privée probablement unique dans l’histoire des relations internationales.

■ Naissance et jeunesse de Victoire

Les parents de Victoire étaient cousins germains, sa mère Rambahinoro était la fille de Rainiharo, devenu prince consort de Ranavalona 1’ère, et son père, Rainiandriantsilavo, fils de Ratsimanisa, frère cadet de Rainiharo. Elle naquit en 1848, quatrième de sept enfants. On l’appela Rasoamanarivo qu’on abrégeait en Rasoa ("bonne" ou "belle"). Son enfance s’écoula au milieu du clan familial, sans aucune instruction car les écoles anglicanes, interdites par Ranavalona comme ennemies des coutumes malgaches et du culte des ancêtres, avaient cessé leurs activités. Apprendre à lire se faisait secrètement. La tradition représente Rasoa, enfant calme et tranquille, compagne constante de sa mère qu’elle chérissait, mais le spectacle des supplices infligés aux chrétiens, à quelques pas de chez elle, ne dût pas lui être épargné.

L’évangélisation allait reprendre pourtant, par les Jésuites, mais avec grande prudence d’abord, et grâce à Joseph François Lambert, né en Bretagne et naturalisé mauricien en 1854. Tamatave, récemment ré-ouverte grâce à la Chambre de Commerce mauricienne, reçut la visite de Lambert sur le vapeur Mascareignes de la firme “Menon Lambert & Cie”, le 4 mai 1855. Il rendit tout de suite service au gouvernement malgache en ravitaillant les troupes de la Reine assiégées à Fort Dauphin par des tribus non encore soumises et obtint en retour l’autorisation de visiter Tananarive. C’est là qu’il rencontra Rakoto, fils de la reine et héritier présomptif. Sans doute ne fut-il pas peu surpris de s’entendre dire par le fils de la sanguinaire Ranavalona qu’il souhaitait l’ouverture complète de Madagascar au commerce et à l’influence européens. Il fut même question de rechercher le protectorat de la France.

Accompagnant Lambert, jouant le rôle de secrétaire, le Père Finaz, Jésuite en costume civil, entendit Rakoto se livrer à son "patron". Deux ans plus tard, après une démarche infructueuse à Paris (la France rejetait alors toute idée de protectorat) et un séjour à Maurice où il essuya l’ire du gouverneur Higginson qui le soupçonnait d’agissements compromettants pour l’Angleterre, Lambert revint à Tananarive avec trois Jésuites, son secrétaire (le père Finaz), un infirmier et un pharmacien (les PP. Jouen et Webber). Ils accompagnaient un médecin venu de la Réunion pour soigner un frère du Premier ministre. Cela se passait en mai 1857. Rasoa avait neuf ans. Elle rencontra les pères sans connaître le fond des choses, alors que sa famille et Rakoto établissaient des contacts étroits avec eux et parlaient en secret de religion et d’écoles.

Mais le moment était loin d’être venu pour une action officielle. Soudain la situation redevint tragique comme aux pires jours des débuts de la persécution. La reine crut discerner un complot ourdi contre elle, notamment par les Européens qui durent quitter Tananarive, Lambert le premier. La famille de Rasoa ne subit aucun contrecoup de cet épisode, “famille intéressante et nombreuse, notait alors le Père Finaz, chérie de la reine de qui elle obtient tout ce qu’elle veut.” Son influence, disait le père, “est un bien”.

Mais jusqu’au bout la reine resta implacable envers les chrétiens et, en 1859, chassa les Jésuites qui s’installaient aux environs de Majunga. Enfin elle mourut, paisiblement dit-on, en son palais, le 16 août 1861.

Son fils Rakoto accédant au trône et devenant Radama II, l’on assista à un revirement complet. Le père Finaz accourut et Rasoa le revit, le reconnut, seulement étonnée de son habit ecclésiastique. Les pères Jouen et Webber suivirent : le roi pouvait enfin libérer son peuple de l’isolement auquel sa mère l’avait condamné. Il ouvrit toutes grandes les portes de Madagascar aux Jésuites auxquels il répondit, alors qu’ils sollicitaient la permission d’enseigner la religion catholique et de créer des écoles, que tel était le plus ardent de tous ses vœux. “Allez, dit-il, prêchez, instruisez, enseignez non seulement à Tananarive mais dans tout mon royaume.” Réponse attendue depuis trente ans. La reine Rasoherina épouse du nouveau Radama accueillit les religieuses de Saint-Joseph de Cluny dont l’école des filles reçut l’hospitalité de Jean Laborde _ vieux routier de Madagascar, industriel respecté depuis longtemps, même par Ranavalona. Lambert revint aussi et le roi le créa duc d’Emirne.

A 13 ans, Rasoa alla enfin à l’école, confiée par sa mère Rambahinoro à la mère Gonzague : “Voici une petite blanchette que je vous confie. C’est votre enfant.” Elle ne savait pas si bien dire.

Le couronnement de Radama devait avoir lieu en 1862. L’Angleterre envoya une délégation et l’Illustrated London News publia des gravures de Pasfield Oliver où l’on distingue à leur arrivée à Tamatave, les membres de cette délégation entièrement anglo-mauricienne : le général Johnstone, commandant des troupes, l’Inspecteur général de police Anson, l’évêque “of Mauritius” Ryan et quelques autres personnages subalternes. Pasfield Oliver faisait partie de cette délégation et devait publier peu après son Madagascar and the Malagasy. Arrivés à Tamatave le 15 juillet, les Britanniques montèrent à Tananarive, précédés depuis le mois de juin par le pasteur anglican et membre de la London Missionary Society, William Ellis. Envoyé à Madagascar par cette société pendant la persécution des protestants par Ranavalona, il était venu à Port-Louis en juin 1853 et semble avoir précédé la mission Mangeot-Cameron à Tamatave d’où il se fit refouler. Il y revint à la réouverture du port avec des bibles qu’il réussit à faire passer, visita Foulepointe et prit contact avec des chrétiens persécutés sur la côte, mais dut regagner Port-Louis. D’après la notice que lui a consacrée P. J. Barnwell, il aurait enfin visité Tananarive en août 1856 et là “met Radama, renewed many contacts, and avoided traps laid by Laborde “a native of Mauritius”. Après un mois de séjour autorisé il repartait faire son rapport au gouverneur Higginson. Or Radama était mort depuis 1828, et le second du nom s’appelait encore Rakoto en 1856. Et Laborde n’était pas Mauricien. Le personnage de Wiliam Ellis paraît controversable. Son fils publia, en 1873, un mémoire sur sa vie où il le décrit comme “l’apôtre de Madagascar”.

Il est donc présent au couronnement de Radama II en compagnie de la délégation britannique venue de Maurice.

La délégation française menée par le commandant Dupré avait mission d’élaborer un traité avec le gouvernement malgache. Ellis s’y opposa de toutes ses forces ainsi que l’avoua à Dupré le roi lui-même. Ellis ne put empêcher la signature du traité mais y fit insérer une clause qui le rendait inopérant tant que Napoléon III ne l’aurait pas signé. Dans quel but ? Il essaya en vain aussi de s’opposer à la reconnaissance officielle de la charte que Radama, encore prince héritier, avait octroyée à Lambert en 1856 autorisant la création d’une société pour la mise en valeur de Madagascar. Toute cette activité fera dire à Barnwell qu’il avait “prevented French influence from prevailing” et à Mgr Fourcadier que son “patriotisme jaloux … fit de lui un homme politique plutôt qu’un missionnaire.”

Le couronnement de Radama II se déroula donc le 23 septembre 1862 lorsque le père Jouen dit la messe au palais et couronna Radama. Rasoa dut y assister dans un lamba de fête. Elle en était alors à apprendre le catéchisme, et à l’occasion dit une fois, et simplement : “Nous ne savions pas cela autrefois.” Le père Webber étant tombé malade, elle s’offrit à le remplacer au catéchisme des esclaves _ sans égard pour le fait qu’à cette époque les personnes libres ne se mêlaient pas aux esclaves, ni dans la vie publique, ni dans la vie privée ; initiative qui en dit long sur l’ardeur et l’authenticité de sa foi naissante. Elle devait d’ailleurs laisser sa marque comme catéchiste. L’abbé Pierre Lhande, en visite à Madagascar en 1931, remarqua qu’à Arivonimamo, c’était de la “célèbre catéchiste Victoire” qu’on se souvenait, alors qu’elle avait “laissé dans tout Madagascar la réputation d’une thaumaturge et apôtre.”

Après le couronnement de Radama II le pendule qui paraît scander les destinées de Madagascar reprit son étrange va-et-vient entre la paix et la guerre, le calme et la tempête. La grande île se dirigeait vers une courte et violente crise qui devait encore infléchir le cours de son histoire.

Le Premier ministre, fils de Rainiharo, se nommait, interminablement pour une oreille non-malgache, Rainivoninahitriniony. En janvier 1863 il devint l’âme d’un complot qui visait à renverser le roi et son gouvernement composé d’une relève choisie parmi ceux qui partageaient ses idées. Par ailleurs, de sourdes intrigues se tramaient contre la Mission. Les choses se précisèrent abominablement en mai. Un coup d’état éclata dont la gravité se mesure à ses résultats. Les amis de Radama payèrent de leur vie leur dévouement à sa cause et le malheureux roi fut _ comme Hailé Sélassié un siècle plus tard _ proprement étranglé dans son palais.

Le Premier ministre circonvint la nouvelle reine Rasoherina et la réduisit en une véritable servitude. Mais elle avait du caractère, une “tête bien faite”, un sens de l’humour, il n’y a qu’à scruter son portrait pour le deviner. Non disposée à subir la tyrannie de l’assassin de son mari, elle complota à son tour. Dans un premier temps, en mai 1864, les conjurés découverts, arrêtés, condamnés à mort, s’en sortirent de justesse par la poigne de Rasoherina qui annula la sentence. Elle s’y reprit de différente façon : promettant secrètement la succession de son frère aîné _ le Premier ministre au nom interminable, l’assassin, le tyran _ à Rainilaiarivony, autre fils de Rainiharo, la reine réunit ses soldats le 14 juillet 1864, dégrada publiquement son Premier ministre et l’envoya en exil à Antsirabe.

Rainilaiarivony, nouveau Premier ministre, était, lors de son avènement au pouvoir, le beau-père de Victoire. A cette date elle avait reçu successivement les sacrements de baptême, de l’eucharistie, de confirmation et de mariage.

La préparation des catéchumènes achevée peu après la crise, 26 baptêmes, dont celui de Victoire Rasoamanarivo, eurent lieu le 1er novembre 1863. Sa marraine, la mère Gonzague, parlerait dans sa vieillesse de ces premiers jours de l’Église malgache où le baptême “avait enfanté une sainte”. En janvier 1864, Victoire fit sa première communion.

A 16 ans maintenant, elle voulut entrer en religion, mais sa famille décida de la marier. Décision providentielle comme elle le reconnaîtrait elle-même un jour. L’époux serait son cousin germain Radriaka fils aîné de Rainilaiarivony. Victoire l’épousa à l’église, à la demande du père Finaz qui accorda la dispense nécessaire. Ce mariage la rapprochait encore plus du Premier ministre, son oncle maternel, qui devenu son beau-père, s’avéra l’efficace protecteur dont elle aurait besoin dans la partie qui allait se jouer. Il est possible de faire intervenir ici un témoin, Mgr Étienne Fourcadier qui vécut à Madagascar et connut l’oncle beau-père et la nièce, et qui explique la relation très spéciale qui s’établit entre eux. “Le nouveau ministre, en effet, avait une affection très particulière pour sa belle-fille. Cette prédilection née d’une admiration sincère pour son caractère et sa foi, se nuança plus tard de vénération et de respect. C’est au point qu’en lui adressant la parole il la nommait fréquemment ’neny’(maman), et il n’était pas rare que le beau-père demandât conseil à sa bru. Cette affection, connue de tous, ajoutait à l’autorité de Victoire et la préparait à remplir efficacement le rôle auquel Dieu la destinait.”

La lune de miel franco-malgache brutalement terminée par l’assassinat de Radama II, la crise s’ouvrit avec le retour de Dupré, muni du traité dûment signé par Napoléon III, et accompagné de Lambert, ses ingénieurs et ses ouvriers.

Le nouveau gouvernement de la reine Rasoherina réprouva le traité et la charte, d’où menace d’un nouveau bombardement de Tamatave d’une part, et menace de chasser Laborde et les missionnaires catholiques d’autre part. Laborde se rendit à Tamatave et persuada Dupré d’attendre une réponse de Napoléon III avant toute hostilité, tandis qu’à Tananarive les catholiques tenaient bon malgré quelques voies de fait : ceux de leur parti, même parmi les grands de la cour, comprenaient la distinction entre religion et politique.

Le père Webber mourut le 2 août 1864. Victoire veilla une nuit entière, priant et pleurant, les cheveux épars en signe de deuil selon l’usage malgache.

Profitant de l’inaction de Dupré, le gouvernement envoya une ambassade en Europe, mais Napoléon III exigea le versement avant toute conversation, d’une indemnité de 1,2M de francs à Lambert dont la charte venait d’être brûlée à Tamatave. L’ambassade prit alors le chemin de Londres : très légitimement, étant donné les relations anciennes établies à partir de Maurice, le gouvernement de la reine Victoria lui fit un accueil très favorable et un accord s’ensuivit, signé le 27 juin 1865. L’Angleterre faisait ainsi figure de nation amie alors que l’attitude exigeante de l’Empereur des Français excitait l’indignation à Tananarive, où les protestants commençaient à s’agiter. Depuis la mort du père Webber ils allaient répétant partout que c’en était fait du catholicisme à Tananarive, qu’il ne survivrait pas à celui qui en était la force et le soutien. Pourtant, après la mort du père, l’école des garçons recevait douze enfants de la famille du Premier ministre Rainilaiarivony, tandis que chez les sœurs le nombre des élèves s’élevait à 200, dont Victoire Rasoamanarivo : quoique déjà mariée elle continuait de suivre les classes des religieuses.

L’on assista alors au scandale d’une lutte entre chrétiens. Les protestants commencèrent par propager la confusion des termes “catholique” et “français” et donnèrent avec mépris aux catholiques le nom de Français. Le conflit prit des allures politiques et religieuses à la fois. C’est la situation qu’on trouve dès la primitive Église et qui a fait dire à Alain Decaux dans sa récente biographie de saint Paul : “Infortunée religion qui, à peine née, va se diviser et se combattre elle-même.”

La reine Rasoherina pour sa part tint à manifester son amitié pour la France et pour les missionnaires, ce qui mit d’abord un frein aux mouvements hostiles. Le jour même de la signature au palais du traité anglo-malgache, elle envoya en un brillant cortège de vingt filanzanes, seize fillettes de la plus haute noblesse, couronnées de roses, à l’école des religieuses. Et pour entraîner au paiement de l’indemnité exigée par Napoléon III, elle en versa elle-même la moitié.

De sorte qu’à Noël 1865 on n’avait jamais vu tant de monde à l’église.

La situation tendue subsista pourtant pendant toute l’année 1866. L’indemnité payée, le dialogue franco-malgache reprit mais n’aboutit à aucun traité, aboutissement que voulait empêcher à tout prix le parti protestant. Selon le témoignage des mémoires du père Finaz, “les protestants anglais” firent donner la cavalerie de Saint-Georges et l’on vit la famille du Premier ministre abandonner la religion catholique, à l’exception de Victoire : incorruptible et inébranlable dans sa foi, les menaces ne purent rien sur elle. Même son mari était “passé chez les protestants”, comme on adhère à un parti politique.

L’on trouve le meneur de ce mouvement anti-catholique face à face avec Victoire. Il s’agit du frère aîné de son père, Rainimaharavo, devenu son tuteur à la mort de ce dernier. Il la menaça de lui enlever ses biens et ses serviteurs, de la rejeter de la famille, de lui refuser la sépulture dans le tombeau des ancêtres. Il la reléguerait parmi les esclaves. Victoire resta inflexible. Elle racontera plus tard : “Un jour, il me sembla qu’une lumière surhumaine m’inspirait et j’adressai à mon oncle les paroles suivantes : “C’est en vain que vous espérez m’intimider par de telles menaces. Elles ne servent qu’à affermir ma foi. J’attends le jour où vous me chasserez de votre maison. Alors, débarrassée de tout souci, j’irai à travers la ville, demander l’hospitalité aux personnes qui ont quelque affection pour moi. Mais quant à me faire renoncer à ma religion, personne ici-bas n’y réussira jamais.”

Il eut recours aux promesses. “Ma personne, dit-elle à son oncle, vous appartient. Vous êtes le chef de la famille. Mais mon âme est à Dieu. Je ne l’échangerai point pour de l’argent. Traînée de force à l’école protestante dès le premier jour de cette persécution, Victoire se réfugia dans la prière. Assistée de Rosalie, esclave catéchumène qui tenait également tête à Rainimaharavo, elles allaient ensemble à l’église avant et après les classes. Cet abandon forcé de l’école catholique, où elle parachevait son instruction ne dura que trois jours, après quoi la maîtresse protestante ramena Victoire chez elle en disant : “Reprenez votre fille, on ne peut rien lui enseigner, elle ne fait que pleurer.”

(A suivre) Raymond D’UNIENVILLE, Q.C.

“Il la menaça de lui enlever ses biens et ses serviteurs, de la rejeter de la famille, de lui refuser la sépulture dans le tombeau des ancêtres. Il la reléguerait parmi les esclaves. Victoire resta inflexible.”

“De telles menaces ne servent qu’à affermir ma foi. J’attends le jour où vous me chasserez de votre maison. Alors, débarrassée de tout souci, j’irai à travers la ville, demander l’hospitalité aux personnes qui ont quelque affection pour moi.”

Publicité