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Pourquoi le pétrole flambe

13 août 2004, 20:00

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«Le marché fait preuve d?exubérance irrationnelle» : dans son rapport mensuel, publié le 11 août, l?Agence internationale de l?énergie (AIE) s?est efforcée d?apaiser les appréhensions des marchés dans l?espoir de faire chuter des cours qui ont augmenté de plus de 30 % depuis le début de l?année.

L?appel au calme de cette agence regroupant les pays consommateurs de l?OCDE n?a pas été entendu par les marchés de New York comme de Londres, où les prix ont continué à progresser. C?est que les experts trouvent à travers l?Europe, les Etats-Unis et le Proche-Orient de puissantes raisons d?angoisse. Ces craintes, qui se conjuguent aujourd?hui pour doper le prix du baril, sont à la fois politiques, économiques et techniques.

l Arabie saoudite. «Le royaume est bien préparé pour répondre à tous les besoins des compagnies pétrolières internationales si elles demandent des quantités additionnelles en se basant sur une capacité de production excédentaire de plus de 1,3 million de barils par jour, qui peut-être utilisée immédiatement, si nécessaire» : les assurances données le 11 août par Ali Al-Nouaïmi, ministre des hydrocarbures d?Arabie saoudite, sont restées lettre morte. Certes, l?affrètement, pour début septembre, par l?Aramco, la société d?Etat saoudienne, de trois super-tankers VLCC, la modernisation des puits d?Abou Safah et de Qatif et la réouverture de plusieurs exploitations abandonnées soulignent la volonté du premier exportateur mondial de pétrole de faire baisser les cours.

Reste que ce grand dessein d?un retour au baril à 30 dollars n?est guère pris au sérieux par les spécialistes, à l?instar de Nawaf Obaid, directeur d?un centre d?études saoudien indépendant, pour qui «le secret entourant le secteur pétrolier a permis à certains dirigeants saoudiens d?exagérer les capacités de production, (...) ce qui a affaibli la confiance des marchés dans les estimations officielles».

Pour des raisons techniques, la mobilisation des capacités excédentaires peut prendre jusqu?à dix-huit mois. Par ailleurs, les quantités supplémentaires produites sont de qualité lourde dont le fort contenu en sulfure ne convient pas aux raffineries américaines, soumises à des règles sévères en matière d?émissions. Enfin, les investisseurs redoutent de nouvelles attaques terroristes de grande envergure dans le «triangle de l?or noir» saoudien, sur le golfe Persique. Le facteur «sécurité» aurait un impact direct de 4 dollars sur les prix du baril.

l Ioukos. Le flou artistique entourant le sort de Ioukos, premier producteur de pétrole russe, exacerbe les pressions sur les prix. Les menaces d?un arrêt de la production et surtout des exportations (1,4 million de barils par jour) du géant, acculé à la faillite par le fisc, ont été jugées «réalistes» par le chef de l?agence fédérale russe pour l?énergie, Sergueï Oganessian. Les autres compagnies russes, qui augmentent leur extraction et travaillent déjà à plein régime, ne pourraient toutefois pas se substituer. Proposition d?un consortium proche-oriental de rachat des parts du fondateur, Mikhaïl Khodorkovsky, et de ses acolytes, divorce entre Ioukos et Sibneft... devant le silence du Kremlin, les différents scénarios d?une sortie rapide de cette crise ne paraissent guère convaincants.

<B>La City (Londres). Au Baltic Exchange, la Bourse londonienne des affrètements, les tarifs des super-tankers flambent. La mise hors service des pétroliers simple coque et l?engorgement des chantiers navals asiatiques accentuent la pénurie de bateaux. Or, l?écoulement d?une production supplémentaire de un million de barils ? jour nécessite l?affrètement d?une quinzaine de tankers... </B>

«La période actuelle se prête parfaitement à l?aventurisme financier», souligne un trader. Après avoir quitté le marché brièvement au printemps en raison de prises de bénéfice, les spéculateurs sont de retour, participant au gonflement des prix. La pénurie est durable, tel est leur leitmotiv. En effet, malgré l?augmentation du prix, les compagnies pétrolières réduisent leurs budgets d?exploration-production. Les pressions des investisseurs institutionnels privilégiant la création de valeur à l?actionnaire poussent les majors de l?or noir à privilégier les rachats d?actions ou la distribution de dividendes au détriment des investissements. Par souci de diminuer les coûts opérationnels, l?amélioration de la productivité des puits existants est davantage à l?ordre du jour que l?exploitation de nouveaux gisements. Enfin, les difficultés rencontrées dans les nouvelles zones, en particulier le forage en eaux profondes (Afrique de l?Ouest, Brésil, golfe du Mexique) handicapent le développement de l?exploration.

<B> Etats-Unis. Le recul des stocks commerciaux de brut et d?essence la semaine dernière l?atteste : la poursuite de la fringale de consommation d?énergie des Etats-Unis, premier consommateur mondial, alimente la montée des prix. La forte baisse des capacités de raffinage outre-Atlantique, où de nombreuses raffineries ont été fermées, alimente, de surcroît, ce mouvement haussier. Résultat du bond de la consommation d?essence, 5 % en un an, les installations tournent à 95 %. Les prix à la pompe s?envolent, tirant ceux du brut. </B>

Selon Kevin Norrish, analyste de Barclays Capital, la reprise quasi simultanée des économies américaine, japonaise, chinoise et européenne a entraîné une croissance colossale de la demande d?hydrocarbures, la plus forte depuis deux décennies. L?AIE prévoit une progression de la consommation à 82,2 milliards de barils ? jours en 2004 et 84 milliards en 2005. L?économie mondiale devrait croître à un rythme de 4,6 % cette année, contre 3,9 % en 2003.

<B>Irak. Pénalisée par l?état de délabrement des installations qui s?est aggravé depuis la chute de Saddam Hussein sous l?effet des pillages et des sabotages, la relance de l?industrie pétrolière, rouage essentiel pour financer la reconstruction du pays, bute plus que jamais sur le problème de l?insécurité. </B>

Au lieu d?installer matériels et équipements nécessaires à l?entretien des puits, dès qu?ils le peuvent, les responsables irakiens pompent au maximum. Or, la priorité devrait être l?injection d?eau nécessaire pour revitaliser les puits, l?installation de compteurs et d?ordinateurs ainsi que la mise en place de procédures d?audit des ventes à l?étranger. Dans un tel contexte, la mise en exploitation des immenses réserves de brut irakien - environ 11 % des réserves mondiales de pétrole, soit 112 milliards de barils de brut - n?est pas pour demain.

A l?évidence, la marge de man?uvre des producteurs comme des consommateurs est limitée. On ne voit pas ce qui pourrait calmer le jeu d?ici au 15 septembre, lors de la réunion extraordinaire de l?Organisation des pays exportateurs de pétrole, l?OPEP, voire d?ici à l?élection présidentielle américaine de novembre.

<B>Marc Roche</B>

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