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Réunir l?épars
<B>? A l?occasion du lancement de votre livre quelqu?un a dit de vous : ?She has found a way where there is no beginning and no end??. A qui ai-je affaire quand je parle à Shakuntala Hawoldar ? </B>
Cela dépend de ce qu?on veut bien comprendre par cette phrase. Il veut peut-être dire que je fais partie des gens qui refusent d?être catégorisés, d?être compartimentés. Je continue à croire que nous sommes des enfants de la terre. Et nous avons à assumer cet héritage d?homme universel. Moi, je le fais avec mes mots, ma poésie et mes actes. Dans tout ce que je fais. Même dans mes interviews pour le Mauritius College of the Air (MCA), j?essaie de transmettre ce que je crois être mon universalité. J?aimerais voir la réunion définitive du cerveau gauche et du cerveau droit chez l?humain. Là où nous sommes actuellement, à ce point de l?évolution du monde, nous sommes partis pour notre auto-destruction?
<B>? Cela paraît une évidence?</B>
C?est clair. Et il y a un urgent besoin de casser cette marche inexorable. Si l?on ne brise pas les ?mind sets? l?avenir est déjà mort.
<B>? Cela vous paraît-il indispensable que l?humanité ait un avenir ? </B>
Nous sommes sur terre déjà. Pourquoi ne devrions nous pas y être ? La vie est si magnifique si on la laisse faire. Tout le déroulement de la vie, que ce soient les hommes ou la nature, constitue tellement un tout que je ne comprends pas pourquoi on devrait permettre à des forces destructrices de détruire nos corps et nos esprits. Cette individualité qui étouffe nos esprits. Nous devons nous mettre tous ensemble debout et crier !
<B>? Quelles sont ces ?forces destructrices? ? </B>
Il faut remettre en question 2500 ans de civilisation occidentale. Le nouvel impérialisme nous fait baigner dans cette culture qui, à bien voir, est moribonde. Les forces économiques du monde entier doivent être blamées pour l?état de dégradation absolue du monde dans lequel nous vivons. Les sages existent partout. Mais ils ont perdu tout pouvoir et toute influence. Ce sont les manipulateurs qui gouvernent le monde Le désir de l?argent et de la domination a tout tué. Il n?y a plus de noblesse chez l?homme.
<B>? Cet état de choses n?existe pas seulement en Occident?</B>
Oui. Mais l?Asie n?a jamais été un dominateur du monde comme l?Occident. Regardez ce scandale de l?Iraq. Même le développement est devenu un développement violent. Toute notre vie les dominants seront dominés ? Où existe-t-il la possibilité d?un rééquilibrage et d?une certaine fraternité ? Ou est-ce un cri dans le désert. Toute homme vivant même s?il ne le dit pas, se pose ses questions au fond de lui. Il sait que les groupes, les clans, ne peuvent plus exister. Nous sommes des enfants de la terre. Il faut refuser les murs qui enferment. Il faut lutter.
<B>? Au fur et à mesure, votre ton devient celui d?un grand tribun politique. Pourquoi ne vous êtes- vous jamais engagée dans cette voie ? </B>
J?étais coincée. Ma vie a été très dure quand je suis arrivée à Maurice à l?âge de 21 ans. Je devais nourrir ma famille. J?ai été pendant longtemps seule à élever ma famille. J?ai voulu accorder la priorité à mes enfants, jusqu?à ce qu?ils puissent se débrouiller par eux-mêmes. Et il n?était pas possible de ne pas leur donner cette sécurité sans risquer de les abîmer à cette période cruciale. Aujourd?hui, mes deux filles et mon fils n?ont plus besoin de moi. Maintenant, c?est possible que je m?implique plus en politique. Vous savez, nous avons le devoir de parler, de dire. On ne peut pas se faire mener comme ça par des gens qui, à mon sens, ne sont pas de vrais leaders. Ce sont des arrivistes, des opportunistes qui s?allient entre eux pour arriver rapidement à leurs fins. Ils s?en foutent du bien commun. Je suis arrivée dans ce pays à un moment où il y avait toujours ce filet de sécurité pour les pauvres, les démunis. Le gouvernement venait en aide aux pauvres. Aujourdhui, petit à petit, tout a été enlevé aux démunis. Quand on ajoute cela au chômage, on se rend compte que la violence est derrière notre porte. L?explosion sociale nous guette. En 1963, nous avions progressé, malgré le rapport Meade qui disait que ce pays allait à la mort, nous avions progressé parce que nous étions dirigés par des gens qui avaient à coeur le bien-vivre des gens, ils avaient une vision humaniste de la vie. Regardez l?humilité d?un Seewoosagur Ramgoolam et regardez aujourdhui ce que vous voyez, vous avez fini de comprendre. Aujourd?hui, il y a une arrogance et un foupamalisme? Aujourdhui, on voit des leaders utiliser l?argent du parti comme celui de leur famille? C?est dramatique !
<B>? Parler de l?éthique en politique semble, du coup, relever de l?irréel ? ? </B>
Il est clair que nous allons vers l?anarchie et le désordre. Cela me semble une évidence. Sauf si nous décidons de changer radicalement de trajectoire. Et ce n?est pas encore trop tard. C?est alors et seulement alors que nous pourrons faire quelques chose qui sauvera notre société de la désintégration totale.
<B>? L?écrivain que vous êtes dit : ?Il est temps que les gens malades qui ont créé une société malade ne soient plus au pouvoir??</B>
Absolument. Il nous faut revendiquer et utiliser nos droits démocratiques. Si nous ne refusons pas d?entrer dans leur pièges du castéisme, du racisme, de l?argent tout puissant et du sectarisme en géneral, nous ne verrons jamais la fin du tunnel. Nous devons être prudents, nous occuper nous-mêmes de nos destinées. Nous avons oublié quelque chose de fondamental dans le fonctionnement de notre société. Nous avons oublié que le mariage de la politique et de l?argent est toujours un mariage dangereux et néfaste pour le peuple. C?est le cas à Maurice et dans le monde. C?est une des raisons pour lesquelles tout va si mal.
<B>? Pensez-vous que les Mauriciens soient prêts à entendre ce discours ? </B>
Oui, je le sais, j?en suis certaine. Les Mauriciens sont prêts à entendre. Croyez-moi les Mauriciens en ont marre de la manière dont on les traite. Ce matin, celui qui coupe l?herbe chez moi m?a parlé longuement, me demandant ce qui va se passer pour le chômage. Et ne croyez pas que les Mauriciens ne sentent pas, ne savent pas dans quel ?mess? nous sommes. Mais ils se sentent démunis. Mais le jour viendra où ils sortiront dehors pour crier. Observez bien la société? vous verrez, la révolte a déjà commencé.
<B>? Peut-on dire, de notre société que finalement, c?est l?argent qui a gagné la bataille, qui règne ? </B>
Non, l?argent a perdu. Je m?explique. Si l?argent a gagné, pourquoi tout le monde est misérable ? Quand on gagne, on rit, on est content. Or là, personne n?est content. Comment peut-on dire que quelqu?un a gagné ? Nous sommes des individus fragilisés par un système d?argent qui nous suce notre sang et fait de nous des êtres de tristesse. Il nous manque des leaders. Tout le problème est là. L?argent a gagné, dites-vous ? Ca me rappelle cette belle pensée d?un chef indien : ?C?est seulement quand le dernier arbre aura été abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement on s?apercevra que l?argent ne peut pas être mangé?.
<B>? La vie vous paraît-elle encore posséder une dimension poétique ? </B>
Qu?est-ce que j?aime cette question ! Oui, la vie a toujours une dimension poétique. Quand on a en soi une dimension poétique, on regarde la vie avec ses ombres et ses lumières. Ma trajectoire à moi est spirituelle et elle me permet de passer au-dessus des choses. Je suis en recherche dans les profondeurs de mon être. Dans cette quête, la poésie est forcément présente puisqu?elle donne sa vraie dimension à l?existence. Quand vous êtes jeune, on vous dit : ?Il y a aura des anges qui vont vous aider dans votre vie?. Puis vous vous rendez compte que chaque ange est aussi un démon. La vie est à double face. Il vous faut être capable de traverser le spirit of darkness, être confronté à la fois aux anges et aux démons. Et c?est là le point d?équilibre. J?en parle dans mon dernier livre ?Roses are ashes, ashes are roses?. Quand tu vois des roses sur ta route ne te réjouis pas trop, les cendres ne sont pas loin. Et inversement.
<B>? Comment reconnaître un ange ? </B>
On les reconnaît par leurs actions, leurs paroles et leur esprit qui sont un tout cohérent. Un ange est le contraire d?un être fragmenté. Souvent les humains ont l?intérieur désintégré. Ils vous induisent en erreur quand ils parlent puisque leurs actes, leur coeur et leur esprit ne disent pas la même chose. Si vous êtes bien en vous, vos actes seront bien.
<B>? Quand l?homme retrouve son unicité, il devient Mohandass Gandhi ou Nelson Mandela. Est-ce notre destin à tous ? </B>
Peut-être pas, mais nous devons marcher vers cela. Je pense à tous nos chefs politiques. Vous pensez que ce ne serait pas temps qu?ils aient au moins un peu d?intégrité intérieure? C?est un crime de demander aux gens de vous suivre alors que vous n?êtes pas intègre. C?est une voie suicidaire et schizophrénique. Les leaders politiques mauriciens sont des êtres désintégrés. Ils se mentent à eux- mêmes.
<B>? Un de vos poèmes dit : ?Tu as touché ma peau sans entrer dans mes pores?? Le désespoir de la superficialité des rapports vous hante? </B>
A chaque fois que vous délaisserez le spirituel, votre vie restera dans le superficiel. Vous êtes là, en face de moi, je peux me contenter de ce que je vois de vous ou je peux essayer d?entrer dans votre profond, prendre la peine de vous connaître. Je dois prendre mon temps, être en empathie avec vous. Ce n?est que là qu?on peut vibrer ensemble. Mais si chacun porte des masques, si chacun prétend être quelqu?un d?autre, on n?arrive à rien. C?est vrai de la vie, comme c?est vrai de tout. Un des hommes de l?île Maurice moderne, que j?aime beaucoup, c?est José Poncini. Cet homme est un homme vrai, honnête. Il n?a jamais peur de dire ce qu?il a à dire. Même s?il doit agacer certaines personnes. Nous avons besoin de gens honnêtes, vrais pour construire un pays. Des gens qui peuvent regarder le miroir en toute franchise et ne pas travestir l?image qu?il reflète. Mais souvent, nous n?avons pas cette humilité, ce courage d?accepter nos défauts. Accepter nos fautes, nos bêtises. Nous ne pouvons pas, comme on le voit souvent ici, faire des bêtises et puis essayer de persuader les gens que c?étaient des choses valables. Le secteur privé et le secteur public auraient pu faire un excellent mariage pour l?avenir de Maurice. Mais les deux doivent come clean. Il n?y aura pas de progrès sans éthique. Il y a des fonctionnaires ne sont pas des managers, ce sont tout juste des high level clerks qui savent pousser la plume souvent pour, non pas faire le travail, mais essayer de se prémunir du travail! Et nous les célébrons comme des héros. Je pense, quitte à choquer certains, qu?il nous faut dissoudre toute cette bureaucratie et la remplacer par une structure où les gens sont payés pour ce qu?ils font vraiment. Je sais, c?est un travail énorme. Mais tôt ou tard il faudra bien le faire. Je suis à Maurice depuis 35 ans et je connais des choses qui n?ont pas bougé d?un pouce en 35 ans ! Regardez les bibliothèques dans les écoles du gouvernement et vous comprendrez ce que je suis en train de vous dire.
<B>? Sommes-nous devenus des médiocres ? </B>
Nous n?avons pas de leadership capable de nous mener à exprimer notre potentiel en tant que peuple.
<B>? Ce que vous dîtes-là, on appelle ça la langue de bois ?</B>
Pas du tout. Ici, quand on voit un être qui brille, on veut, soit l?étouffer, soit l?acheter et, s?il ne veut ni l?un ni l?autre, on le dénigre. Je m?excuse, mais c?est ça aussi l?île Maurice d?aujourd?hui. Cette faillite de ?leadership? progresse depuis quelques années. Aujourd?hui, nous sommes à l?apogée. Et tout le monde le constate. Est-ce que notre Premier ministre est animé par la vérité ou par le désir de voir ce qu?il a envie de voir ? Je ne le blâme pas. Il est victime de circonstances qui le dépassent lui-même. Et qu?il a aussi lui-même, en tant qu?homme politique, contribué à créer. Maintenant il a le dos au mur et il fonctionne comme un ennemi de la population. Il est préoccupé à vouloir garder sa place. Et c?est comme ça qu?il arrive à dire des stupidités comme : ?Nous sommes le pays le mieux géré du monde?. Mais observez les partis politiques et demandez-vous combien de membres pourraient dire quelque chose comme ça à leur leader ? Combien auront les guts de dire la vérité au chef ? Cela aussi est une raison des dérives. S?il y a des hommes de calibre dans un parti, les leaders seront obligés d?être à la hauteur. C?est une dynamique à créer.
<B>? Votre poésie parle souvent des femmes. Comment décrire ce qu?est la féminité ? </B>
C?est la capacité de se construire le bon côté du cerveau. De construire l?harmonie, l?amour, de célébrer l?intuition. Je crois que c?est très particulier et très lié à la maternité.
<B>? La femme n?existerait donc pas en dehors de la maternité ? </B>
Dans une grande mesure, c?est la maternité qui définit une femme. La femme n?est pas seulement une mère, mais elle est mère, par excellence.
<B>? Donc, selon vous il convient de dire qu?une femme choisissant de ne pas avoir ou n?ayant pas d?enfant est une demi-femme en quelque sorte ? </B>
Non pas du tout. Une femme célibataire peut être très maternelle. Cela n?a rien à voir avec la biologie, mais avec la psychologie. Cela n?a rien à voir avec avoir ou pas d?enfants. Cela a à voir avec toute la condification génétique d?une femme. Finalement, ce n?est pas une question qui relève du gender mais de la transcendance du gender. L?homme doit avoir une part de féminité et la femme une part de masculinité. C?est ainsi que s?établit l?équilibre.
<B>? Vous avez parlé des ?dieux? que la poésie vous a permis de rencontrer, qui sont-ils ? </B>
Les vrais dieux de la poésie sont ceux qui ont quitté les notions d?esprit et de corps et ont eu une vision satellitaire du monde et des hommes.
<B>? Aimeriez-vous rencontrer Dieu ?</B>
Je crois que je l?ai rencontré. Notamment dans le visage de tous ceux qui souffrent et qui luttent pour vivre avec un peu de dignité. Ils sont des fragments de Dieu. On rencontre Dieu aussi quand on parle et agit avec amour pour les autres. On voit aussi Dieu dans les êtres que l?on aime. A bien y penser, l?amour est Dieu.
<I>?Les sages existent partout. Mais ils ont perdu tout pouvoir et toute influence. Ce sont les manipulateurs qui gouvernent le monde.?
?On ne peut pas se faire mener comme ça par des gens qui, à mon sens, ne sont pas de vrais leaders. Ce sont des arrivistes, des opportunistes qui s?allient entre eux.?
?Il est clair que nous allons vers l?anarchie et le désordre. Cela me semble une évidence. Sauf si nous décidons de changer de trajectoire.?
?Le désir de l?argent et de la domination a tout tué. Il n?y a plus de noblesse chez l?homme.?</I>
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