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La Trup Sapsiway et la raison d?état

8 août 2004, 20:00

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Parmi le public qui a assisté à la représentation de Rezon Deta, une catégorie a certainement suivi sur scène le développement de divers thèmes, certains plus importants que d?autres, d?un drame politico-familial. Une autre catégorie a certainement reconnu dans la thématique abordée, l?opposition irréductible entre l?aspiration à la pureté de la part d?une jeunesse révoltante, mais ô combien vulnérable, et l?hypocrisie d?une société corrompue qui jouit d?un pouvoir presque absolu ? la mise en scène de la vision nietzschéenne d?un monde où s?affrontent deux races d?hommes sans jamais se réconcilier. Cette dernière catégorie du public a sans doute très vite reconnu l?atmosphère et le registre de l?univers théâtral du dramaturge Jean Anouilh. Car, effectivement, cette pièce est une libre adaptation de son Antigone, présentée pour la première fois dans un Paris en pleine guerre (1er février 1944).

Mais au-delà de ces deux niveaux de perception et d?interprétation prédomine un troisième. Rezon Deta dévoile les traces d?un projet scénique à partir d?un discours théâtral existant, emprunté, puis restitué. Il faut alors voir la pièce comme le résultat de deux travaux complices habilement agencés. Le premier est un travail d?adaptation par Darma Mootien et le deuxième est la mise en scène de cette même adaptation par Gaston Valayden ? le tout exécuté tant bien que mal par les comédiens. De la fusion de ces deux pôles de recherche est née une atmosphère dramatique originale aux tonalités qui, à première vue, hésitent encore entre le classicisme et la dramaturgie moderne, alors qu?au fond le dépassement est déjà bien effectué.

Derrière Rezon Deta, le public, parfois sans le savoir, a vu l?Antigone d?Anouilh sans vraiment la voir et a vu autre chose tout en voyant Antigone. C?est peut-être là que se trouve l?originalité de la création théâtrale de Sapsiway : Rezon Deta est l?exemple type du théâtre contemporain qui sait se libérer d?un certain classicisme pris d?abord comme source nourricière. L?objectif consistait à extraire de la pièce originale les aspects essentiels pour en faire une nouvelle pièce qui, tout en gardant l?idée maîtresse, s?éloigne suffisamment de la première pour ne pas devenir une pâle copie.

Antigone, fille d?Oedipe et de Jocaste, est ici remplacée par Jed, le fils de l?ancien président. L?autorité de Keron, le président suppléant, est dévoilée dans le bégaiement de ce soldat choisi par un tirage au sort pour venir annoncer la désobéissance de Jed qui voulait enterrer le cadavre supposé de son frère alors que le président l?avait formellement interdit.

Toutefois, le mérite de cette invention dramatique, nul ne le contestera d?ailleurs, est d?avoir su arracher de l?antiquité un vieux mythe adapté au modèle d?une création moderne pour le rendre encore plus contemporain aux évènements d?aujourd?hui et, qui plus est, aux évènements locaux. La révolte contre l?hypocrisie sociale, l?échec de la morale moralisante, la fuite dans le choix de la mort, l?amour, la quête du bonheur, le refus de pactiser fût-ce au prix de sa vie, et le refus même du bonheur par crainte d?être complice d?un vil et ignoble dessein ne sont pas que des thèmes propres à la tragédie classique.

Le public mauricien présent au théâtre vit tous ces drames au quotidien. L?aventure grotesque de Keron, Jed, Kevin et Anzel est la sienne. Il se reconnaît dans ce miroir que lui tend la Trup Sapsiway et dans l?image parfois fort caricaturale de lui-même.

Quoi qu?il en soit, si cette adaptation est l?emprunt d?un vieux mythe pour dévoiler la société contemporaine, elle est aussi un regard nouveau sur la mythologie antique à travers une pièce du vingt-et-unième siècle. Nous sommes tous les héritiers de toutes ces vieilles civilisations qui ont engendré ce désir qui fonde aujourd?hui le chaos de la société moderne : la soif du pouvoir. Tel est peut-être le message, si message il y a, de cette mise en scène qui a su extraire de son milieu académique l?Antigone d?Anouilh, cette pièce classique et le mythe qu?elle véhicule, pour inviter le public d?aujourd?hui à la revoir d?un ?il nouveau. Sans doute, à travers leur Rezon Deta, Darma Mootien et Gaston Valayden ont-ils cherché à combler le fossé qui sépare trop souvent la nouvelle génération d?une vieille thématique ? Qu?importe ! Rezon Deta reste dans la tradition des pièces qui ont su arracher du temps lointain un sujet dramatique pour frapper encore plus fort l?homme d?aujourd?hui, si ce n?est celui de demain.

?Rezon Deta est l?exemple type du théâtre contemporain qui sait se libérer d?un certain classicisme pris d?abord comme source nourricière. Elle reste dans la tradition des pièces qui ont su arracher du temps lointain un sujet dramatique pour frapper encore plus fort l?homme d?aujourd?hui, si ce n?est celui de demain.?</I>

Du romanesque au théâtre chez Narraidoo

Dans le cadre du Festival annuel de Théâtre de Port-Louis, samedi soir, les comédiens de Latelyé Teat Pierre Poivre de Rowin Narraïdoo ont brûlé les planches pour une première représentation de elemental. La mise en scène, signée Rowin Narraïdoo, acteur également pour l?occasion, est une libre adaptation de la nouvelle Zistwar Mistran de Shenaz Patel, parue dans le numéro Zistwar fer per de la Collection Maurice en 2001.

En voyant le jeu des acteurs, on aura compris que la difficulté majeure, comme l?explique d?ailleurs Rowin Narraïdoo, était dans le travail qui consistait à faire naître elemental de Zistwar Mistran, autrement dit, de donner à une écriture romanesque, qu?est la nouvelle, une structure propre à une adaptation théâtrale. Cette recherche expérimentale qui regroupait des acteurs des trois îles (Maurice, Rodrigues et Réunion), nécessitait pour l?occasion la dérégulation des principes individuels. Chaque acteur devait remettre en question ses propres expériences et acquis pour servir l?intérêt de leur nouvelle production en commun.

Heureusement qu?ils ont eu pour glissoire une thématique qui se veut universelle, centrée autour d?une tranche de vie des adolescents en proie à des dérives. La société dans laquelle ils sont livrés à eux-mêmes manque d?infrastructures qui leur permettraient de faire usage de leurs potentiels. Délinquance, alcool, drogue sont les dangers qui guettent ces jeunes que la société ne peut récupérer d?un échec scolaire dont ils sont encore moins responsables et qui, pour lutter contre la pauvreté et l?ennui qui pourrissent leur quotidien et pour transformer en actes leurs potentiels étouffés, vont déployer des numéros insolites pour ?s?amuser? tous les jours dans cette même rue, à l?aide d?un même type de langage qui frôle la vulgarité, avec les mêmes passants parmi lesquels le plus faible sera leur victime, comme ce vieux Ton Gilles.

Rencontre des îles

Ces actes, antisociaux pour la plupart, auxquels ces frustrés sans repères s?adonnent à chaque instant, ne sont en réalité qu?une recherche d?identité où le souci des conséquences est absent. Déscolarisés, vivant au jour le jour, exclus de la communauté de l?homme civilisé, et condamnés à vie pour avoir été recalé du système éducatif, ils forment entre eux une microsociété avec ses règles propres à elle. Désormais, c?est avec la société de rhum, de tabac, de la drogue et de l?ennui qu?ils tentent de s?adapter.

La composition de l?unité des comédiens, allant de pair avec le caractère universel du thème illustré, s?appuie sur l?idée originale d?une rencontre des îles. Songez qu?au sein de la troupe, hormis les acteurs mauriciens qui sont Rowin lui-même, Nurveen Ratty et Jany Jugroo, figurent également Rosange André, le griot venu de Rodrigues qui a pour mission de donner le ton anecdotique pendant que les autres se livrent aux mimes ou font les marionnettes, et Jean-Michel Houée, jeune éducateur spécialisé, venu de l?Ile de la Réunion et qui, par son métier, n?est pas étranger au monde de la réinsertion sociale ? on comprend combien l?entrée dans la peau de son personnage est moins difficile pour ce dernier que pour Rowin qui avoue ne pas avoir connu de près ce mode de vie.

Quoi qu?il en soit, cette composition est une manière de dire que ni Maurice, ni Rodrigues, ni La Réunion, pas plus que le monde entier d?ailleurs, ne sont à l?abri d?un tel fléau. C?est dire combien la pièce est une critique sociale à valeur universelle ! L?échec de ces jeunes, qui n?est en réalité que l?échec de la société, soulève la question fondamentale de l?avenir de nos enfants.

Si l?interprétation de la pièce reste ouverte, c?est parce que celle-ci ne fait que présenter une situation qui invite les spectateurs à déduire leurs propres messages. L?interprétation n?est volontairement pas donnée : elle est soumise aux réactions spontanées ou réfléchies de chaque spectateur présent dans la salle. Autant dire qu?elemental est une pièce qui doit être vécue en direct. Alors, ne rater pas la deuxième et dernière représentation de la pièce, mardi 10 août à 2Ohres au Théâtre de Port-Louis.

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