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Une aubaine : la réédition des « Indiens à l?île Maurice »

7 août 2004, 20:00

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En même temps que les deux numéros spéciaux d?Indradha-nush, consacrés à Aunauth Beejadhur et à Dhookee Gungah, l?infatigable Pahlad Ramsurrun rapporte, de son dernier voyage en Inde, une réédition du livre de Beejadhur, intitulé Les Indiens à l?île Maurice. Celle-ci est assurée par la Maison publication nationale, de Nouvelle-Delhi, tandis que l?impression est l??uvre de Shivanie Art Press, Shashdara, Delhi. Le procédé utilisé est le fac-similé, ce qui permet aux lecteurs de reprendre agréablement contact avec le savoir-faire de la typographie moderne de M. Gaud, à qui nous devons Port-Louis deux siècles d?histoire, d?Auguste Toussaint.

Une réalité qui saute aux yeux

Cette réédition des Indiens à l?île Maurice est une aubaine et les bibliophiles et autres collectionneurs de documents sur l?histoire de Maurice devraient en prendre avantage car il leur sera d?une grande utilité. Il a surtout l?intérêt de restituer le climat des années 1935, période particulièrement féconde qui voit successivement la célébration du bicentenaire de la fondation de la ville de Port-Louis, le centenaire de l?arrivée à Maurice des premiers travailleurs agricoles engagés, la fondation d?une association culturelle des Mauriciens d?origine indienne et, plus tard, celle du Parti travailliste par le Dr Maurice Curé.

Ces événements, les uns plus marquants que les autres, modifient considérablement les relations entre Mauriciens de différentes origines. Ils marquent incontestablement l?entrée par la grande porte de la communauté mauricienne d?origine indienne dans les cercles de décisions importantes où se dessinent les contours et la direction que devra revêtir l?avenir de cette île Maurice.

Jusqu?en 1935, il est incontestable que la société mauricienne est régie par une direction portant l?empreinte d?une vision occidentaliste des choses. Les pouvoirs politiques et économiques sont l?apanage d?un gouvernement colonial britannique et d?une intelligentsia mauricienne ne jurant que par Londres et Paris.

Mais, cette société est aussi frappée d?une certaine cécité. Elle peine à prendre conscience que, depuis le dernier quart du 19e siècle, la communauté mauricienne d?origine indienne occupe une place de plus en plus grande et tient un rôle de plus en plus décisif dans les activités commerciales, industrielles et agricoles de Maurice. Les « occidentalistes » mauriciens d?alors ont alors cependant une excuse qui tient au fait que les « orientalistes » se contentent d?engranger point sur point dans la plus grande discrétion possible et évitent autant que possible toute manifestation triomphaliste intempestive.

La réalité saute pourtant aux yeux de ceux qui tiennent vraiment à voir clair. Depuis l?apparition de la malaria à Maurice, la capitale perd graduellement ses négociants et commerçants de la population générale. Ils sont rapidement remplacés par de nouveaux venus musulmans, tamouls ou encore gujratis.

Ces derniers ont de meilleurs atouts en mains car le gros du commerce extérieur de Maurice se fait à l?époque avec l?Inde. La Grande Péninsule nous achète, en effet, nos sucres et nous vend en contrepartie du riz, des grains secs et les denrées alimentaires réclamées par une population d?origine indienne, formant déjà les deux tiers de la population mauricienne.

Les commerçants d?origine indienne maîtrisent mieux les spécificités du marché indien. Ils sont aussi plus proches de la population d?origine indienne et sont mieux placés que leurs concurrents de la population générale pour anticiper ses besoins et faire venir les produits susceptibles de susciter son engouement. Plus tard, des commerçants d?origine chinoise accélèreront encore cette mutation. Un quart de siècle suffira pour que la plupart des maisons de commerce du Port-Louis maritime passent des mains de la population générale à celles d?hommes d?affaires d?origine indienne ou chinoise.

Cette communauté commerciale ne va toutefois pas se ruer sur le pouvoir politique que détiennent toujours les rares volants Mauriciens d?origine européenne ou de la population générale. Elle connaît son importance, mais ne cherche guère à briller outre-mesure dans les activités politiques et se contente volontiers d?une présence des plus symboliques.

Les figures de proue de leur communauté

On retrouve le même phénomène dans l?île Maurice rurale et agricole. Le travail dans les plantations de canne à sucre est plus ou moins désertée par les Mauriciens d?origine africaine ou métissée. Ils sont progressivement remplacés par une majorité de travailleurs agricoles indiens dont un sur deux choisit de s?installer définitivement à Maurice et d?y faire souche.

Les plus performants de ces travailleurs engagés indiens ne tardent pas à grimper les échelons sociaux. De laboureurs, ils deviennent successivement sirdars, métayers, petits planteurs, petits et gros propriétaires, entrepreneurs, hommes d?affaires. Leur sens de l?épargne proverbial leur permet d?acquérir dans des conditions les plus favorables d?importantes propriétés sucrières.

Les plus fortunés d?entre eux acceptent même de prêter de l?argent aux usiniers sucriers d?origine européenne. Ils sont à l?affût du moindre morcellement agricole ou résidentiel. Ils n?hésitent pas, au besoin, d?acquérir des signes extérieurs de richesse. Ils deviennent les figures de proue de leur communauté, la preuve vivante que la prospérité est à la portée de ceux qui veulent travailler et épargner. Ils deviennent des exemples à suivre, des modèles de réussite.

Il est incontestable qu?au moment où Aunauth Beejadhur rédige « à la hâte » ses premiers articles de journaux, puis son livre Les Indiens de l?île Maurice, les membres de sa communauté d?origine indienne souffrent d?un déficit de communication dont ils sont à peine conscients.

Les seuls intellectuels de cette communauté à exercer une activité considérable sont les missionnaires et les pédagogues qui se dépensent sans compter pour prêcher la bonne nouvelle de la voie spirituelle védique et les bienfaits de l?instruction. Il existe quelques journaux mais dont l?objectif principal consiste davantage à promouvoir les langues orientales et les traditions religieuses que d?exercer une influence politique ou économique.

En 1935, Aunauth Beejadhur frappe un grand coup, en publiant une histoire des Indiens à l?île Maurice, rédigée en français de surcroît. Il montre la voie à suivre dans une île dominée intellectuellement par la pensée francophone. Désormais la communauté d?origine indienne ne devra plus nourrir aucun complexe d?infériorité à l?égard des autres communautés.

Beejadhur est la preuve vivante que sa communauté possède les ressources humaines lui permettant de traiter d?égal à égal avec les autres composantes de la population mauricienne.

La comparaison avec les autres livres racontant l?histoire d?une communauté spécifique de la population mauricienne ne joue pas toujours en faveur des Indiens à l?île Maurice de Beejadhur.

Les ?uvres de B. Burrun, de Moomtaz Emrith, d?Huguette Ly-Tio-Fane Pineo, de Hazareesingh sont peut-être plus riches en enseignements et en précisions. Elles ne font cependant que compléter avantageusement le coup d?envoi donné providentiellement par Beejadhur en cette année 1935. Mieux que les rapports Frere/ Williamson, Swettenham, Maharaj Singh, le livre de Beejadhur constitue les premiers honneurs rendus publiquement aux Mauriciens d?origine indienne.

La carrière d?écrivain de Beejadhur s?arrête d?ailleurs là, mais pour donner naissance à deux autres aspects tout autant importants et bénéfiques de sa vie : les dimensions journalistique et politique. Advance restera jusqu?au départ de Marcel Cabon pour la MBC, le journal toujours disposé à accueillir ceux ayant un message à délivrer à la population mauricienne mais n?osant pas frapper aux portes du Mauricien, ni encore moins à celles du Cernéen. Ce que Beejadhur ne dit pas dans son livre, c?est dans Advance qu?il le dira ou qu?il laissera ses semblables le dire à sa place.

Nous autres Mauriciens n?avons pas suffisamment conscience de la richesse intellectuelle de nos collections de journaux. C?est un véritable trésor que nous laissons en pâture aux insectes « papivores ».

Il convient donc de féliciter vivement la famille Beejadhur et plus particulièrement le fils du grand Aunauth, le Dr Rajen S. Beejadhur, d?avoir aidé Pahlad Ramsurrun à rééditer cette pièce maîtresse de la littérature sociologique et historique de Maurice. Grâce à eux, un livre précieux, devenu introuvable, est de nouveau à la portée de tous ceux qui s?intéressent à la passionnante histoire des différentes communautés humaines mauriciennes. Ne nous privons pas du plaisir de relire à loisir cette ?uvre qui demeure un des jalons les plus précieux de l?histoire de Maurice.

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