Publicité

Gare aux chasseurs de... pension

6 août 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Tout paraît normal chez le patient. Sa conversation avec le psychiatre n?a rien d?extraordinaire?jusqu?au moment où il s?agenouille, sort son mouchoir de sa poche et commence à cirer les chaussures du bon docteur.

Délire et modification de la personnalité font partie des symptômes de la schizophrénie mais ces jours-ci, les psychiatres se montrent méfiants. Il y a de plus en plus de personnes qui feignent d?être folles, dépressives ou schizophrènes simplement pour toucher une allocation d?invalidité du ministère de la Sécurité sociale.

Depuis quelque temps, les psychiatres postés dans les hôpitaux en voient de toutes les couleurs avec ceux qui viennent feindre des troubles psychiatriques. «Faut-il en rire ou en pleurer ? Certaines tactiques sont ridicules mais ce n?est pas toujours drôle car nous avons déjà un nombre important de vrais patients sur les bras», explique un psychiatre de l?Etat.

Rien qu?à l?hôpital du Nord, par exemple, les psychiatres reçoivent en moyenne une centaine de personnes trois fois par semaine. Si la majorité d?entre elles sont de vrais patients, le pourcentage de ceux qui feignent prend l?ascenseur.

Jadis tabous, les troubles psychiatriques deviennent acceptables pour certains car ils ouvrent aujourd?hui les portes au monde lucratif des pensions. Les allocations d?invalidité sont distribuées à ceux qui souffrent d?un handicap affectant leurs capacités physiques et mentales par plus de 60 %.

Si le handicap physique est facile à déterminer, celui résultant des problèmes psychiatriques ne l?est pas. L?identification des troubles mentaux est très subjective, un point sensible que ceux voulant flouer la sécurité sociale ont trouvé. Et beaucoup se font déjà des milliers de roupies sur le dos des contribuables.

La pension basique d?invalidité est de Rs 1 790 par mois pour une personne âgée entre 15 et 60 ans. A cette allocation de base s?ajoute un supplément mensuel de Rs 585 pour chaque enfant de moins de 10 ans et Rs 630 pour chaque enfant ayant dépassé cet âge.

<B>«LA PSYCHIATRIE EST SUBJECTIVE»</B>

«C?est vrai que le nombre de personnes touchant des allocations d?invalidité pour des raisons psychiatriques augmente», souligne le Dr Veenoo Basant Rai du ministère de la Sécurité sociale. A ce jour, 24 482 personnes touchent la pension basique d?invalidité alors que 10 000 autres bénéficient également des suppléments pour enfants. Ces pensions ont coûté Rs 548 millions à l?Etat l?an dernier. Ces chiffres, qui représentent une hausse de 18 % en deux ans, comprennent tous ceux déclarés invalides à 60 %.

Selon le système actuel, une personne disant souffrir de troubles psychiatriques doit avant tout obtenir un certificat médical d?un médecin spécialiste. Si elle désire obtenir une pension, elle doit soumettre une application au ministère de la Sécurité sociale qui l?obligera à se présenter devant un Medical Board. Ces boards se réunissent à travers le pays et rédigent des rapports qui sont ensuite remis aux responsables de la sécu.

Ces derniers examinent les rapports mais ne modifient jamais leur contenu. Toutefois, si le patient n?est pas satisfait des conclusions du rapport, il peut faire appel à un comité spécial comprenant un juge et deux médecins spécialistes.

Autant de garde-fous mais beaucoup arrivent à passer à travers les mailles du filet. Il est peut-être difficile de berner les médecins mais ceux qui sont munis de bons renseignements sur le comportement d?un dépressif ou d?un schizophrène peuvent arriver à leur but.

« La psychiatrie étant subjective, il n?est pas si évident de différencier entre un vrai malade et un faux, mais les psychiatres ont leur méthode pour identifier ceux qui feignent », dit le Dr Basant Rai. En d?autres mots, certains malins bénéficient d?une pension d?invalidité à cause de troubles psychiatriques dont ils ne souffrent pas. Mieux encore, ils sont éligibles à travailler malgré leur invalidité. Ce qui fait que la pension s?ajoute bien souvent à un salaire mensuel. Joli coup.

Les invalides qui estiment qu?ils ont besoin de soins ou d?une surveillance constante bénéficient d?une pension accrue. L?allocation d?invalidité passe alors à Rs 3 050 par mois. A ce jour, 6 959 personnes touchent cette pension. La plupart des carers sont généralement issus du giron familial des patients.

La faiblesse du système est la subjectivité de la psychiatrie. Les médecins de l?Etat serrent les mailles et changent de tactique. « Pour les cas plus graves ou ceux qui semblent douteux, nous faisons admettre les patients », explique le Dr Parmanun Jagarnath, consultant en psychiatrie. Les admissions se font à l?hôpital psychiatrique Brown Sequard.

A ce jour, même si tous les hôpitaux disposent de services de psychiatrie, seul l?établissement de Flacq dispose d?une unité pour traiter les malades. Et encore, ce ne sont que les mild cases qui y sont traités.

A Brown Sequard, les patients sont placés sous observation. L?objectif est de distinguer le vrai du faux mais aussi et surtout d?identifier les raisons des troubles psychiatriques.

<B>NOMBRE DE CAS SEVERES EN HAUSSE</B>

«Si par exemple quelqu?un entend des voix, on saura de par son comportement sous observation s?il dit vrai. C?est difficile pour quelqu?un d?être un bon acteur 24 heures sur 24», affirme le Dr Jagarnath. Il fait ressortir que ceux qui peuvent avoir droit à une pension sont ceux atteints d?un sévère trouble psychiatrique. Et il est très rare, quoique possible, que certains arrivent à mimer les symptômes.

«Le nombre de personnes qui se rapportent à nos services de psychiatrie à travers le pays augmente, mais cela est dû au fait qu?il y a un service qui n?existait pas auparavant », déclare le Dr Jagarnath.

L?argument du consultant en psychiatrie est solide. Une récente étude a révélé que 23 % des Mauriciens souffrent d?une maladie mentale. Chaque Mauricien connaît quelqu?un qui souffre de troubles psychiatriques. La plupart des cas sont des mild cases, mais le nombre de cas sévères est aussi en hausse.

Certains malins profitent de cette situation. La psychiatrie n?étant pas une science exacte, les mailles du filet sont largement ouvertes. L?expertise des médecins arrive à démasquer beaucoup de ceux qui jouent la comédie, ceux qui sont prêts à tout pour tirer des sous de la sécu. Mais ils sont nombreux à sauter toutes les barrières de protection.

« C?est rare qu?une personne arrive à obtenir une pension d?invalidité pour cause de troubles mentaux sans qu?elle la mérite vraiment », précise le Dr Jagarnath. Mais les médecins travaillant dans les hôpitaux constatent un nombre impressionnant d?« acteurs » lors des consultations. Les pensions sont assez alléchantes. Et le budget du ministère pour les pensions d?invalidité ne cesse de gonfler. Les troubles psychiatriques ne sont finalement pas aussi tabous qu?on le pensait?

Publicité