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« On vous traite comme un paquet de linge sale »
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« On vous traite comme un paquet de linge sale »
? Soroptimist International-Port-Louis lance un projet de prévention contre la prostitution chez les collégiennes. Quelle est votre position face à ce fléau chez les jeunes ?
Je ne sais pas quoi vous répondre. Je connais une fille de 14 ans qui se prostitue et qui a attrapé le sida, mais vous savez, nous n?avons pas l?habitude de faire la morale aux autres. Parfois quand je lui dis qu?elle est trop jeune pour faire ça, elle me répond que moi je le fais bien. Elle ne comprend pas que se prostituer comporte beaucoup de dangers. C?est vrai que j?ai eu de la chance jusqu?à présent, et que de toute façon monne fini vié. Mais ce n?est pas une vie. Quand vous êtes là dans le Jardin de la compagnie et que vous voyez passer d?autres femmes qui vont au boulot, ça vous fait quelque chose. En plus quand elles vous regardent de haut, c?est dégradant. Ce que fait Soroptimist est bien, car ce qui est important c?est de ne pas commencer à se prostituer.
? Expliquez-nous comment on devient travailleuse de sexe ?
Par nécessité. J?ai une fille de quatre ans que je dois nourrir, et je n?ai pas de boulot. Je sais que vous ne pouvez pas comprendre, mais je ne peux pas aller travailler à l?usine pour Rs 3 000 par mois. Et comme je me drogue, je ne pourrais pas aller travailler ailleurs. Ma vie n?a pas toujours été rose. J?ai rencontré un garçon à l?âge de quinze ans, et j?ai eu ma première relation à sexuelle à 17 ans. Je devais me marier à 18 ans, mais on s?est séparé parce qu?il était trop violent. J?ai connu d?autres garçons par la suite. À 21 ans, j?ai eu un enfant et j?ai épousé son père, qui a vite fait de se retrouver en prison pour une affaire de drogue. Je ne savais plus quoi faire pour élever mon enfant. Un jour, j?ai accompagné mon cousin à Port-Louis. On était sur la chaussée et j?ai remarqué que plusieurs automobilistes s?arrêtaient pour parler à mon cousin. À un certain moment, il m?a dit d?aller avec quelqu?un, et que ce dernier me donnerait Rs 500.
? Cette première fois vous a plu alors ? Vous aimez cette vie ?
(La tête dans la main) J?ai beaucoup pleuré la première fois. Je n?étais pas préparée, mais j?ai pensé aux Rs 500. Le type m?a emmené aux Salines dans sa voiture. Mon cousin n?était pas là. Pour mon malheur, le client a été très brutal. J?ai eu la honte de ma vie ce jour-là quand il m?a obligé à me mettre nue. Je lui ai dit que j?avais changé d?avis, qu?il pouvait garder ses Rs 500 et il m?a répondu : « To tinn envi avan, mo pas rant ladan aster et monn fini donn to kuzin kass. » J?ai continué à faire ça pendant un mois, et à chaque fois, c?est mon cousin qui empochait tout jusqu?au jour où j?ai fini par changer de base et aller à Grand-Baie. Mais sachez que je déteste ce que je fais. Ou konne kan ou pe rod lavi ou kapav perdi lavi. L?argent facile, quand vous ne tombez pas sur des brutes, est une autre drogue.
? Racontez-nous les difficultés que rencontrent les autres prostituées ?
Récemment, quelqu?un a couché avec une fille, lui a ensuite tranché la gorge et a volé son argent. Parfois des voitures passent, les portières s?ouvrent et on cherche à vous faire entrer de force. On doit alors courir. Vous voyez cette marque-là, j?ai reçu un coup de bouteille de bière. Parfois des hommes m?insultent quand ils passent à côté de moi. Regardez celui-là qui vient de passer, il m?a regardé de travers. Parfois ce sont les policiers qui nous frappent parce qu?il y a des pressions de leur chef pour qu?on quitte un quartier. Ils nous donnent des coups de poings et des coups de pieds pour qu?on s?en aille. Parfois aussi, des filles acceptent de coucher avec des policiers gratuitement pour qu?ils les laissent trass zot la vie. Les hommes mariés qui cherchent des prostituées veulent en fait assouvir des désirs qu?ils ne pourraient pas combler avec leur épouse. De l?autre côté, votre famille vous rejette parce que vous avez terni leur réputation.
? Pourquoi continuer alors ?
Parce qu?une fois qu?on est dans ce milieu, on ne peut plus arrêter seule. Je gagne ma vie comme ça, j?habite dans une famille qui nous a recueillis mon enfant et moi, et je les aide financièrement. Je sais que ce que je fais n?est pas bien. J?espère qu?un jour j?aurai le courage d?arrêter. J?avais entendu dire que le ministère de la Femme allait mettre en place un centre pour nous, où l?on pourrait se désintoxiquer, et puis apprendre un autre métier. Je crois que je n?arriverai que si l?on est en groupe. Comme je l?ai dit au départ, il ne faut pas entrer dans cet engrenage. Les pires ennemis sont la drogue et l?influence de votre milieu. Si vous résistez à cela, vous avez une chance de ne pas devenir esclave du trottoir.
? Diriez-vous que c?est un job comme un autre ? Militeriez-vous pour la légalisation de la prostitution ?
Ce n?est pas un métier décent, mais pour moi c?est un job. Pour le faire, il faut détacher son esprit de son corps, ne pas penser à ce corps qu?on maltraite souvent. Il ne faut pas croire qu?on a du plaisir en faisant ça. Une fois, un client m?a même demandé de mettre mon orteil dans sa bouche. Je me suis sentie ridicule, mais je n?avais pas le choix. Quand vous faites ce métier, vous devez oublier votre dignité. J?aimerais qu?on légalise cette pratique pour nous rendre les choses un peu plus faciles. Nous ne serions plus persécutées par les policiers, nous n?aurions plus à bouger à chaque fois. On dit que la prostitution est le plus vieux métier du monde et je pense que ce n?est pas quelque chose qu?on peut éradiquer. Autant la légaliser, nous serions alors protégées par les lois. Nous pourrions porter plainte quand nous sommes agressées, faire des tests de santé régulièrement, et puis peut-être que nous pourrions trouver un endroit fixe pour travailler. Pour l?instant, nous sommes au Jardin de la compagnie, c?est un bel endroit, mais les gens hésitent à s?arrêter là à cause de nous.
? Seriez-vous d?accord qu?on vous mette « métier : prostituée » ?
Je ne suis pas contre. Nous devrons sûrement payer des impôts, mais ça mettrait un frein à la clandestinité et aux risques. Mais, que ce soit bien clair, être prostituée, c?est un choix d?adulte. J?espère qu?à travers cette interview les jeunes filles comprendront que la rue est un enfer, que parfois, on a de l?argent facile au prix de nombreuses humiliations. Ce n?est pas une vie que de devoir coucher avec plusieurs hommes. On vous traite comme un paquet de linge sale.
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