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« La bataille de Bruxelles se révèle extrêmement dure »
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« La bataille de Bruxelles se révèle extrêmement dure »
Vous revenez de Bruxelles, où se joue l?avenir de notre secteur sucrier. Les nouvelles sont-elles toujours alarmantes ?
Cernons d?abord ce qui se passe à Bruxelles. Le commissaire européen à l?Agriculture Franz Fischler a présenté, le 14 juillet, un plan de réforme sucrière à ses collègues. La Commission l?a certes avalisé, mais elle n?est pas habilitée à prendre de décisions législatives, ce rôle revient au Conseil des ministres européens. Nous n?en sommes pas encore là. À ce stade, il ne faut plus parler du plan Fischler, nous avons maintenant une Communication de la Commission, avalisée par l?ensemble du collège des commissaires.
Quand seront alors prises ces décisions (de baisse du prix du sucre) tant redoutées ?
À mon avis, pas avant juillet-août de l?année prochaine. Il faut d?abord que la Commission formule des propositions législatives. C?est la nouvelle Commis-sion, qui sera instituée en octobre sans Lamy et Fischler, qui héritera de ce dossier complexe et sensible. En attendant, avant l?étape des décisions politiques, il y aura des discussions, principalement sur le plan technique, entre experts européens. Une rencontre est également prévue avec des ministres ACP. Ce seront finalement les ministres européens, vraisemblablement sous une présidence luxembourgeoise, qui trancheront par majorité qualifiée. Cette majorité se calcule par une pondération entre les 25 États membres ; un grand pays, comme la France, a plus de poids qu?un petit État comme le Luxembourg.
C?est donc maintenant qu?il faut intensifier le lobbying pour défendre nos intérêts ?
Ce n?est pas aujourd?hui qu?on commence notre travail de lobbying. Cela fait plusieurs années déjà que nous nous battons contre l?érosion des préférences commerciales. Nous avons fait deux soumissions écrites, l?an dernier, pour expliquer nos craintes sur la réforme. Nous avons beaucoup insisté sur le fait que la multifonctionnalité de l?agriculture doit être reconnue. En d?autres mots, c?est expliquer que le secteur sucre, à Maurice et dans d?autres pays, a aussi des objectifs non commerciaux, par exemple le développement rural, la protection de l?environnement et la sécurité alimentaire. Ces considérations sont essentielles pour Maurice. Le pays assure sa sécurité alimentaire grâce aux accords préférentiels du Protocole sucre.
Comment s?organise ce travail ?
Nous allons continuer avec nos amis du groupe ACP à aller dans la même direction, en intensifiant toutefois les rencontres d?explication avec les Européens. Heureusement que des pays, qui connaissent notre réalité et nos préoccupations, comme la France, nous donnent un coup de pouce et défendent notre position.
Quels sont vos arguments ?
Le discours que nous tenons est le suivant : une baisse de 37 % sur un calendrier aussi court est intenable. À Maurice, on savait que la réforme devait venir, et nous ne sommes pas contre cela, puisqu?elle est incontournable. D?ailleurs nous avons déjà notre plan stratégique pour le secteur sucre. Mais ces mesures trop fortes et trop rapides risquent de tout torpiller. C?est pourquoi nous réclamons plus de temps et une baisse moins conséquente. Nous réclamons aussi des mesures comparables à celles qui seront allouées aux betteraviers et dans les DOM.
Existe-t-il une synergie entre le gouvernement et le secteur privé dans ce combat ?
Que ce soit à Genève et à Bruxelles, il règne une synergie exemplaire dans l?équipe mauricienne. Nous sommes un exemple pour les ACP, et même pour les pays développés. En tant que représentant du privé, j?ai toujours accompagné des ministres pour des rencontres officielles avec les dirigeants européens. Et quand un ministre se déplace avec un représentant du privé, croyez-moi, ça percute ! Avec le ministre Nando Bodha, son secrétaire permanent et d?autres cadres du ministère, le directeur de la Sugar Authority, Gowrisunkur Rajpati, les représentants diplomatiques, nous formons une équipe solidaire qui défend un intérêt commun : l?avenir de Maurice. Et dans une dure bataille comme celle de Bruxelles, l?esprit d?équipe est un atout.
Les débats sur la réforme sucrière sont âpres. Quels sont les rapports de force au sein de la Commission ?
La réforme préconisée ne passerait jamais telle quelle à ce stade. Il faut encore des débats pour trouver des compromis, des terrains d?entente pour essayer de concilier les différents intérêts. Ce n?est pas chose facile. Et ce sera le grand défi auquel a nouvelle commission devra faire face. Il y a des tendances qui se dessinent. Mais à ce stade il n?y a pas de majorité, c?est encore trop tôt. D?un côté, il y a certains pays comme le Royaume-Uni et le Danemark qui sont favorables aux ajustements majeurs. Il y a ceux qui sont carrément contre, comme le Portugal, l?Es-pagne, l?Italie, la Grèce, parce qu?ils ne sont pas compétitifs. La France estime, à raison, qu?il faut en tenir compte dans la réflexion.
Le futur changement de commissaires influera-t-il sur la réforme ?
Il faut reconnaître que l?Autrichien Franz Fischler est un habile politicien qui a, à son actif, des réformes très complexes et sensibles, dont celle sur la pêche. Son plus grand regret sera certainement de n?avoir pas pu mener à terme son projet de réforme sucrière. Mais rien ne nous dit qu?une nouvelle Commission aura une approche différente. Mais nous ne pouvons que souhaiter que celle-ci soit plus avenante.
Avenante ou pas, Maurice, devait s?attendre à une érosion du régime préférentiel?
Nous ne sommes pas contre la réforme. Nous savions qu?il y aurait de moins en moins de privilèges. Mais nous disons tout simplement qu?il faut faire attention et rester réaliste : quels que soient les efforts consentis, on ne pourra jamais battre le Brésil sur le plan agricole ou concurrencer la Chine dans le textile. C?est pourquoi nous affirmons qu?il faut maintenir un niveau de préférences et un traitement différencié pour les petits États aux économies vulnérables.
Les trois décennies d?assistanat n?ont-elles pas, outre d?avoir été à la base de notre développement, empêché les créateurs d?être créatifs ?
Je ne crois pas à ce genre de clichés. En Europe, Maurice est citée comme l?exemple type d?un pays démocratique qui, grâce aux préférences commerciales, a su diversifier son économie, basée à l?origine sur la canne à sucre uniquement. D?autres pays se sont contentés des privilèges sans chercher à développer d?autres secteurs. Mais ce n?est certainement pas le cas de Maurice.
Pascal Lamy estime que Maurice devrait s?accoutumer à un prix beaucoup plus proche que le cours mondial, c?est-à-dire deux à trois fois moins cher?
Si Lamy pense que le cours mondial est la référence du coût de la production, alors il a tort, ou il sait pertinemment qu?il a tort. Le Brésil, à lui seul, détermine le marché mondial. Mais on ne peut pas nous comparer au Brésil avec ses immenses potentiels de production, ses subsides croisés et sa politique monétaire. Quant à nous, pour amortir la forte baisse du prix, nous avons besoin de compensations. Dans la forme, ces compensations ne seront peut-être pas similaires à celles des betteraviers européens et d?autres producteurs comme la Réunion, puisque nous sommes des États souverains, mais toujours est-il qu?il nous faut une compensation qui soit comparable aux autres indemnisations versées aux producteurs européens.
L?élargissement de l?Europe est-il une bonne chose pour Maurice ?
À mon avis, ce sera positif pour nous : le marché sera plus grand. Les différents élargissements de l?Europe nous ont, à chaque fois, offert des opportunités plus grandes. Certes, il nous faut apprendre à traiter avec des pays qu?on connaît moins et qui n?ont pas forcément la même fibre que l?Angleterre et la France. Cependant je demeure positif : l?adhésion des petits États permettra une meilleure compréhension des problèmes auxquels font face les petites économies.
À Genève, les négociations de l?OMC vont bientôt reprendre. Sommes-nous sortis de l?impasse de Cancun ?
Tout le monde s?accorde à dire qu?il faut un accord-cadre avant juillet. C?est dans l?intérêt de tout un chacun. Les convergences, notées lors de la récente conférence des G90 à Maurice, vont dans ce sens. Dans le cadre d?un accord multilatéral, nous allons rechercher une sécurité légale pour des arrangements, tel le Protocole sucre, qui est reconnu par l?accord de Cotonou. Il faut qu?on élabore une stratégie internationale et qu?on demeure cohérent. Ce n?est certainement pas l?heure de tenir des discours discordants.
« Maurice n?est pas le Brésil et nous avons besoin de compensations »
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